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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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CRITIQUE

DE

L'HISTOIRE POLITIQUE ET PRIVEE

DE

CHARLES-MAURICE DE TALLEYRAND




M’accusera-t-on d’avancer un paradoxe si j’affirme qu’il est à peu près impossible d’écrire l’histoire contemporaine ? Je sais bien ce qu’on sera tenté de m’alléguer pour soutenir l’opinion contraire. Saisir les faits à leur origine, les voir se dérouler sous ses yeux, les apprécier dans leurs conséquences, peindre d’après ses impressions vivantes les personnages qui ont marqué dans l’ordre politique, s’associer peut-être soi-même à leurs actes et revendiquer sa part des changements qui ont modifié la destinée des Etats, que peut-on souhaiter de plus heureux à un historien qui s’est chargé de raconter les faits dont il a été le témoin, et de juger les hommes avec lesquels il a vécu ? Mais cela ne suffit pas ; il faut encore dévoiler les causes secrètes qui ont préparé les événements, découvrir les ressorts mystérieux qu’une politique habile a mis en jeu, noter les incidents, les circonstances soudaines et inaperçues, le caractère des acteurs, leurs petites passions qui souvent ont le plus influé sur leurs actes que leurs savants calculs et leurs projets les mieux combinés. Les plus grands événements, dit Fénelon, sont souvent produits par les causes les plus méprisables. Ainsi, les contemporains pourront fournir d’excellents matériaux pour l’histoire, mais ils ne seront jamais eux-mêmes de parfaits historiens.

Aucune époque de nos annales n’a été plus souvent décrite que celle de la Révolution française. Acteurs, spectateurs, bourreaux, victimes, se sont mis à l’œuvre pour retracer les mêmes faits, mais à des points de vue différents. Les uns ont prodigué des louanges frénétiques à des tentatives insensées, sources de crimes et de malheurs ; les autres ont raconté des scènes d’horreur et de carnage, avec une apparente impartialité qui n’était qu’une approbation déguisée. Ceux-ci s’applaudissent d’avoir commis des actes qui voueront leur mémoire à l’exécration de la postérité ; cela, après avoir, selon l’expression de Tacite, survécu aux autres, et, pour ainsi dire, à eux-mêmes, tracent le tableau le plus touchant des calamités publiques et de leurs propres infortunes.

A travers ses jugements contradictoires, comment démêler la vérité ? Sans doute nous ne la rechercherons pas dans ces apologistes effrontés de tous les excès révolutionnaires. Mais ceux-là mêmes qui, pleins d’indignation pour les artisans de tant de calamités et de forfaits, ont déploré avec une amertume que l’on comprend très bien les maux dont ils ont souffert, se sont-ils toujours fait remarquer par une entière bonne foi et une heureuse justice distributive ? Pour éviter cet écueil, ce n’est pas trop, on le voit, d’un historien témoin désintéressé des faits qu’il raconte, voué depuis longtemps au pénible métier de les faire connaître, habile à réfuter les mensonges et à dévoiler les mystères dont on s’est efforcé de couvrir les plus grands événements, décidé à ne flatter aucun parti, à ne dissimuler aucun tort, et surtout connu par un attachement profond et invariable aux bons principes et aux saines doctrines.

C’est un éloge que je suis heureux d’appliquer à M. Michaud, et qui ne paraîtra nullement exagéré, si l’on veut se rappeler la longue et honorable carrière biographique qu’il a parcourue, et lire l’histoire du prince de Talleyrand, dont je vais essayer de rendre compte.

D’abord, je félicite l’estimable auteur de nous avoir fait grâce de ces fables insipides et indécentes que trop de biographes débitent sur la jeunesse de Talleyrand. Sa vie n’est pas tellement édifiante qu’il faille encore y semer du scandale. On peut observer que la fiction ne s’attache plus comme autrefois à des personnages morts depuis longtemps. Ceux qui touchent à notre époque, qui sont à peine descendus dans la tombe et dont nous avons connu plusieurs, subissent mille travestissements bizarres ; une nuée de romanciers s’est abattue sur nos plus fameux contemporains, et je suis persuadé qu’on trouverait moins de mensonges imprimés sur les consuls de Rome, les généraux et les ministres de Louis XIV, que sur Mirabeau, Danton, Vergniaud, Robespierre, Moreau, Ney, Murat, Napoléon et Talleyrand. À toutes ces historiettes, qui n’ont pas même souvent le mérite de la vraisemblance, je préfère ces graves et sages paroles ; elles disent tout : « Talleyrand était à peine âgé de vingt ans, lorsque, accouru dans la capitale, il et y augmenta le nombre de ces jeunes abbés dont le caractère et les mœurs peu édifiantes contrastaient si étrangement avec la gravité, les vertus simples et modestes de ce vénérable clergé du presbytère et du cloître, que le monde admira longtemps, que la révolution a si cruellement persécuté. »

J’ai cependant de la peine à croire que l’abbé de Périgord, à peine promu au sacerdoce, se soit prosterné devant Voltaire, qui venait d’arriver à Paris et qu’il ait reçu sa bénédiction dans une des réunions les plus brillantes de la capitale, en présence de plusieurs grands personnages. Talleyrand n’aimait la comédie que quand elle pouvait servir à ses projets ; or, il était trop habile pour espérer que l’imposition des mains par le patriarche de l’incrédulité lui aplanir la voie des honneurs et des richesses qu’il convoitait avec tant d’ardeur.

Nommé en 1788 évêque d’Autun, il fut, l’année suivante, envoyé par le clergé de son diocèse aux Etats généraux. Il s’y montra le zélé protecteur de toutes les innovations, se réunit au tiers-état pour la vérification des pouvoirs en commun et soutint la nullité des mandats impératifs. Chargé, bientôt après, de présenter le plan d’une nouvelle organisation de l’instruction publique, il accomplit cette tâche dans un vaste rapport où la question est envisagée sous toutes ses faces et dans tous ses détails, depuis l’enseignement supérieur jusqu’aux écoles primaires. Tout le monde convient aujourd’hui que l’abbé Desrenaudes est l’auteur de ce fameux rapport qui a passé longtemps pour un chef-d’œuvre de style et pour un monument de la plus haute raison. M. Michaud ne partage point cet engouement, et je souscris volontiers à sa critique : il est difficile de penser mieux et de s’exprimer avec plus d’énergie.

« Ce fut Talleyrand, dit-il, qui fit un long rapport sur les méthodes d’enseignement qu’on voulait substituer à celles qui, depuis tant de siècles, produisaient sous la main du clergé, de si heureux résultats. Le but de ce rapport, qui, aux yeux de certains esprits, passe encore pour un monument de sagesse, était évidemment d’arracher l’enseignement à cet admirable clergé, ou, pour nous servir de l’expression consacrée, de le séculariser, en le livrant aux philosophisme, à cette école d’impiété qui, sans rendre cette génération plus savante, l’a faite si dépravée, si difficile à gouverner. Mais ce qui s’y trouve de plus étrange… c’est qu’on y voit posé en principe par celui-là même qui vient de proclamer les droits de l’homme, par celui-là même qui a établi qu’aucune puissance ne peut dénier ces droits, que l’homme appartient à l’État. Les faits de la révolution ont assez prouvé que telle fut toujours la pensée de ces philanthropes hypocrites, qui, tout en prêchant la liberté et les droits de l’homme, ne cherchait réellement qu’à se rendre les maîtres des personnes comme des choses, et qui, lorsque tout leur a été soumis, en ont usé plus despotiquement, plus arbitrairement qu’aucun des pouvoirs qui les avaient précédés. »

Rapporteur du comité de Constitution, l’évêque d’Autun fit décréter que les biens du clergé seraient déclarés nationaux, et il en fit provoquer la vente. Cette mesure tant prônée par les impies de l’Assemblée, devait mettre une valeur de deux milliards à la disposition du trésor public, augmenter la richesse nationale par la division et l’affranchissement des propriétés frappées de main-morte et faire rentrer l’Eglise dans l’État. On sait que tous ces beaux avantages ont abouti à une hideuse banqueroute.

Ce fut aussi Talleyrand qui fut chargé de rédiger une espèce d’adresse au peuple français pour l’engager au calme et à la confiance en l’excellence des travaux de l’Assemblée nationale, dont beaucoup commençaient à douter : « la lecture de cette œuvre de charlatanisme, dit M. Michaud, excita des applaudissements frénétiques dans l’Assemblée dont elle n’était qu’une dégoûtante apologie. On la lut deux fois de suite, tant ces Messieurs se complaisaient à entendre leurs louanges. »

Après avoir officié pontificalement, le 15 juillet, sur l’autel de la patrie élevée au Champ-de-Mars, le prélat député garda un silence prudent dans la discussion de la constitution civile du clergé, mais il fut des premiers à prêter le serment exigé des ecclésiastiques. Il sacra même les évêques du Finistère et de l’Aisne, et concourut ainsi à l’établissement de l’Eglise constitutionnelle. Ce fut pour la dernière fois qu’il exerça ses fonctions épiscopales. Bientôt il n’appartint plus ni à l’Eglise constitutionnelle ni à l’Eglise catholique, il devint tout à fait homme politique.

Il se trouvait au lit de mort de Mirabeau, quand celui-ci le chargea de lire à l’Assemblée constituante un discours qu’il avait préparé sur les successions. M. Michaud assure, et nous sommes de son avis, qu’il fut, dans cette dernière entrevue, question de toute autre chose, c’est-à-dire de secrets politiques d’une très haute importance, surtout des complots du Palais-Royal et des intrigues et qu’il avait préparé les journées des 5 et 6 octobre. Mais nous ne croyons pas que Mirabeau soit mort empoisonné par la faction d’Orléans, et qu’à l’instigation et par les conseils de Talleyrand un poison sans remède lui ait été administré. Pourquoi charger un seul homme de toutes les iniquités de la révolution ? La vie de Mirabeau, sans qu’on ait recours au poison, explique sa mort.

La mission politique de l’ancien évêque d’Autun auprès du gouvernement anglais est très bien décrite par le nouvel historien : « C’était certainement, dit-il, une mission d’une très haute importance, et les causes, les motifs, en restent encore ignorés pour la plus grande partie. Nous sommes cependant parvenus à les pénétrer, et l’évidence de ce que nous en dirons est telle que, pour tout lecteur de bonne foi, le doute sera impossible. » Ces paroles promettent beaucoup ; mais le lecteur ne sera pas frustré dans son attente ; M. Michaud établit ses assertions sur des preuves qui équivalent à une démonstration.

Une terrible accusation a été souvent répétée contre Talleyrand, celle d’avoir été complice de la mort du duc d’Enghien. M. de Chateaubriand, dans ses Mémoires, conclut de l’examen de toutes les pièces, qu’il y a pris une très forte part. M. Michaud partage le même sentiment, qu’il corrobore par de nouvelles preuves. Selon le duc de Rovigo, c’est Talleyrand qui a tout dirigé, tout préparé, tout conduit, depuis l’arrestation jusqu’à l’exécution. Il n’est pas, je crois, un seul historien qui ne rejette sur lui cette tache de sang. Eh bien ! malgré la foule des historiens qui l’accusent, j’ose avancer qu’il n’est pas coupable au degré qu’on le prétend. D’abord on n’a produit jusqu’à présent que le témoignage de ses ennemis, et qui avaient participé eux-mêmes à cette épouvantable affaire. Eux seuls nous ont appris que, dans le conseil privé, tenir avant l’arrestation, il avait, en sa qualité de ministre des affaires étrangères, présenté et soutenu la mesure. Ce qu’on doit lui reprocher, c’est de n’avoir pas plaidé la cause du malheureux prince, de n’avoir pas offert sa démission, seul parti qui eût convenu à une conscience courageuse. Voilà son tort. En vain on m’alléguera, comme une preuve démonstrative et qui ne souffre point de réplique, en date du 11 mars 1804, au baron d’Edelsheim, ministre d’État à Carlsruhe, et surtout son rapport du 18 mars au premier Consul. Qui me dit que ces deux pièces n’ont pas été inspirées et dictées par celui qui faisait tout trembler autour de lui, et dont la volonté de fer ne souffrait pas la moindre contradiction, la moindre résistance ? Là n’est pas la pensée intime de Talleyrand. Elle se trouve plutôt dans cette lettre écrite, tout entière de sa main, que je possède, et qui, je crois, n’a jamais été publiée. C’est un document de la plus haute importance ; il est adressé à Fouché, qui n’était plus ministre, mais que l’on consultait souvent ; je le transcris et l’on conviendra qu’il fait honneur à l’homme d’État, au moins si l’on m’accorde que ce ministre n’avait pas un intérêt caché à disculper l’immigration auprès du conventionnel régicide :

« Quoique vous ne soyez plus dans les affaires, on cher et ancien collègue et, vous en êtes toujours bien près, mais pas assez, à mon avis. Il a dû vous revenir que l’on prépare quelque chose contre les immigrés qui sont sur le Rhin. Je ne le sais pas positivement. Mais l’agitation de gens que je n’aime pas à voir si près du cabinet m’est fort suspecte. Ordener est, à ce que l’on dit, parti pour Strasbourg hier ; Caulaincourt va à Offenbourg, il est parti ce matin. On ajoute que c’est après des communications de M. Shee, l’oncle de Clarke. À présent on me demande une lettre pour Carlsruhe dont on est, me dit-on, mécontent, parce qu’on permet dans le pays des rassemblements d’émigrés. En vérité, les correspondances de trois ou quatre baronnes allemandes comme Mme de Dettlingen et Mme de Reich, ne valent pas la grande colère que l’on monte. Si vous étiez ministre, vous feriez un peu de bruit, et cela serait fini. Mais il n’y a rien de pis pour le premier Consul que d’avoir autour de lui des révolutionnaires restés révolutionnaires. Ils ne savent et ne peuvent rien établir. Votre avantage sur le et d’avoir été révolutionnaire, et de vouloir à présent un gouvernement, est de savoir comment on l’a. Vous y ajoutez et de connaître parmi eux ceux qui, revenu des idées révolutionnaires, valent quelque chose, et de vous en servir pour ce à quoi ils peuvent être bons. Vous avez pris le bon parti en leur donnant les moyens de vivre sans jamais les tourmenter et sans vous en laisser tourmenter.

J’avais le projet d’aller vous voir ce matin ; mais comme je ne sais pas jusqu’à quelle heure durera un rendez-vous que j’ai donné pour trois heures, je prends le parti de vous écrire.

Adieu ; dans votre qualité de conventionnel, vous êtes beaucoup meilleur que moi pour aborder toutes les questions d’émigration. Usé de votre influence pour calmer la tête du premier Consul que l’on cherche à agiter et à inquiéter. Sa crainte d’avoir l’air d’être gouverné fait qu’un conseil qui lui vient de quelqu’un qui n’est pas ministre, à plus de poids que les autres. Adieu encore une fois, mille amitiés.

Midi, 21 ventôse (12 mars.)

Talleyrand.

Si vous sortez, vous devriez passer chez moi à la fin de la matinée. »

On peut juger maintenant ce qu’il faut penser de la participation de Talleyrand au meurtre du duc d’Enghien. Mais n’est-ce pas M. de Chateaubriand lui-même qui a dit dans une autre partie de ses Mémoires où il avait besoin de rabaisser la valeur politique du prince de Talleyrand : « Il faut bien se mettre dans l’esprit qu’on est purement et simplement un commis lorsqu’on tient le portefeuille d’un conquérant qui, chaque matin, y dépose le bulletin d’une victoire échange de la géographie des états ? » Seulement, je ferai observer qu’un conquérant dépose aussi quelquefois dans son portefeuille ses projets d’ambition et de vengeance, et qu’alors un commis, s’il a de l’honneur, se démet de ses fonctions.

Il y a des gens qui croient avoir tout l’esprit qu’ils refusent aux autres. Rien n’est plus déplaisant que leur orgueil. Tranchants, dogmatiques, affirmatifs, ils s’érigent en juges, citent à leur tribunal et prononcent des arrêts dont il n’est pas permis d’appeler. C’est très bien inventé pour se distinguer de la foule. Mais quand ils s’attaquent à des renommées éclatantes et qu’ils contredisent toutes les opinions reçues, invoqueront-ils les exigences d’un goût sévère pour justifier l’âpreté de leur jugement ? ou plutôt, leurs diatribes répétées sur tous les tons ne décèlent-t-elles pas une maligne et secrète envie qui se plaît à lancer ses traits ? M. de Chateaubriand était assez riche de son propre fonds pour se montrer généreux envers ses contemporains ; cependant parmi tous ceux que poursuit sa mauvaise humeur, il n’en est pas un qu’il traite avec plus de mépris que le prince de Talleyrand. Il ne lui reconnaît aucune espèce de talent, aucun mérite, aucun esprit : « La vanité de M. de Talleyrand, dit-il dans ses Mémoires d’outre-tombe, le pipa ; il prit son rôle pour son génie ; il se crut prophète en se trompant sur tout ; son autorité n’avait aucune valeur en matière d’avenir ; il ne voyait point en avant, il ne voyait qu’en arrière. »

Plus loin il ajoute : « M. de Talleyrand n’est pas de taille à créer une illusion durable, il n’a pas en lui assez de facultés de croissance pour tourner les mensonges en rehaussements de stature. Il a été vu de trop près ; il ne vivra pas, parce que sa vie ne se rattache ni à une idée nationale restée après lui, ni à une action célèbre, ni à une conception faisant époque. »

Ce portrait, qui ferait honneur au plus fier romantique, ne brille guère par la mesure ni par la grâce de l’expression. C’est ici le cas d’observer avec M. de Marcellus, que M. de Talleyrand fut la bête noire ou plutôt violette de M. de Chateaubriand, lequel, sous le costume diplomatique du prince de Bénévent, n’a jamais voulu voir que la mitre de l’évêque d’Autun. M. Michaud ne met pas dans ses appréciations cette animosité qui suffirait à décréditer le meilleur jugement. Sans dissimuler des torts qu’il a même soin de faire ressortir chaque fois que l’occasion s’en présente, il convient que Talleyrand possédait l’esprit des affaires ; qu’il avait le talent de deviner les hommes et de les apprécier ; qu’il aida efficacement le premier consul au 18 brumaire, et qui lui fut très utile dans plusieurs négociations importantes. Le rôle du ministre des affaires étrangères fut, à cette époque et dans les premiers jours de l’Empire, très brillant. Son nom se trouve associé à toutes les grandes transactions diplomatiques qui changèrent la face de l’Europe. Ses salons étaient plus remplis que ceux des Tuileries. On y voyait une foule d’étrangers de distinction qui venait consulter sa vieille expérience, s’inspirer de ses conseils, réclamer sa bienveillance, et jouir de ses entretiens pleins d’intérêt et d’agrément. Un jour Napoléon lui dit : « Vous êtes le roi de la conversation en Europe. Quel est donc que votre secret ? – Sire, je vais vous répondre franchement, et je tirerai ma réponse d’une comparaison prise dans votre métier. Quand vous faites la guerre, vous voudriez bien toujours choisir vos champs de bataille… - Certainement, reprit Napoléon, il serait commode et utile de dire au général ennemi : Allez un peu plus loin dans cette gorge ou étendez-vous dans cette plaine. Mais cela ne se commande pas à l’ennemi. Où voulez-vous en venir ? – Eh bien, Sire, moi, je choisis le terrain de la conversation. Je n’accepte que là où j’ai quelque chose à dire. Je ne réponds rien au reste ; en général, je ne me laisse pas questionner, excepté par vous, ou, si on me demande quelque chose, c’est moi qui ai suggéré les questions. Autrefois, à la chasse je ne tirai toujours qu’à six pas : j’abattais peu de gibier. Les autres tiraient à tort et à travers : je n’allais, moi, qu’à coup sûr. Dans une conversation, je laisse passer mille choses éloignées auxquelles je pourrais faire des répliques ordinaires, mais ce qui part entre les jambes je ne le manque jamais. » C’est déjà avoir beaucoup d’esprit que de savoir l’employer à propos.

On sait qu’à la suite du traité de Tilsitt et un peu avant les événements d’Espagne, le prince de Talleyrand dut céder à Champagny le ministère des relations extérieures. Quelle fut la cause de sa retraite ? A l’en croire lui-même, il encourut la disgrâce de l’Empereur en lui dévoilant l’avenir, et en lui révélant tous les dangers qui allaient naître en foule d’une agression non moins injuste que téméraire. De son côté, Napoléon disait à Sainte-Hélène qu’il fut obligé de destituer Talleyrand par suite des plaintes portées contre lui par les rois de Bavière et de Wurtemberg, parce qu’on ne pouvait faire ni traité ni convention pour le commerce sans l’avoir préalablement acheté à prix d’argent. D’autres historiens ont attribué son remplacement à des négociations entamées par lui de son chef pour traiter de la paix avec l’Angleterre ; quelques-uns, aux intrigues de Fouché, son ennemi personnel, qui travaillait sans cesse à exciter le courroux de l’Empereur contre son ministre, en présentant ce dernier comme s’attribuant toujours une trop grande part dans la conclusion des affaires ; un plus grand nombre, et Cambacérès était de ce sentiment, aux dégoûts de Talleyrand, obligé de courir sur les neiges de Prusse et de Pologne à la suite d’un infatigable conquérant. Humilié dans son orgueil de n’être pas devenu un grand dignitaire comme Cambacérès et Lebrun, il désirait être vice grand électeur, tout en dirigeant les relations extérieures à un autre titre que celui de ministre. M. Michaud croit, avec M. de Menneval, que Talleyrand fut renvoyé ministère pour avoir reçu du tsar, à Tilsitt, des témoignages d’une trop haute confiance. Cependant Napoléon l’admit encore à de grands secrets politiques, notamment à celui de l’invasion d’Espagne, et le chargea de conclure avec Izquierdo le traité de Fontainebleau qui devait la préparer. Il l’emmena même, l’année suivante, à Erfurt, ou il ne lui fut plus possible de conserver aucun doute sur les trahisons de son ancien ministre. M. de Menneval, qui en fut témoin, l’a attesté dans ses Souvenirs historiques, où il dit positivement que Talleyrand allait le soir porter à Alexandre les plans et les projets qu’il avait entendus le matin de la bouche de Napoléon.

Quoi qu’il en soit, il est avéré par des documents authentiques, que Talleyrand avait seul encouragé Napoléon à changer l’état des choses dans la Péninsule, ce qui rendait presque inévitable le détrônement des Bourbons. S’il s’est vanté plus tard d’avoir été opposé à la guerre d’Espagne et au guet-apens de Bayonne, c’est que les dépêches dans lesquelles il rend compte de ses négociations avec Izquierdo prouvent qu’il préférait un mariage avec Ferdinand, et l’acquisition des provinces de l’Ebre, au parti plus décisif du renversement de la dynastie espagnole. Bientôt les événements rendirent cette guerre impopulaire, et Talleyrand, selon son habitude, exploita et fomenta merveilleusement l’opinion publique, en se présentant comme le martyr de la paix et l’homme de la modération. Ses bons mots, ses demi-confidences volaient de bouche en bouche ; on les rapportait à Napoléon, qui, pour se venger de ses mordantes épigrammes, donna pour prison aux princes d’Espagne le château de Valençay, appartenant à celui qui regardait leur captivité comme une grande faute politique, et le rendit lui-même le concierge de son château, en lui imposant la responsabilité des prisonniers.

Quoique les Mémoires de Talleyrand ne doivent paraître que trente ans après sa mort, on les connaît au moins en partie : le prince aimait à les lire à ses amis ; il en communiquait même de longs fragments, et quelqu’un à qui il avait confié ce qui a rapport à la guerre d’Espagne, copia ce morceau, qui lui parut réunir à la noblesse de la pensée, à l’élévation des sentiments, une élégante simplicité et la grâce la plus charmante. Le lecteur en jugera :

« Le 19 mai, les princes entrèrent à Valençay. J’y étais depuis plusieurs jours quand les princes y arrivèrent. Ce moment a laissé dans mon âme une impression qui ne s’en effacera point. Les princes étaient jeunes ; et sur eux, autour d’eux, dans leurs vêtements, dans leur voiture, dans leurs livrées, tout offrait l’image des siècles écoulés. Le carrosse d’où je les vis descendre pouvait être pris pour une voiture de Philippe V. Cet air de vétusté en rappelant leur grandeur ajoutait encore à l’intérêt de leur position. Ils étaient les premiers Bourbons que je voyais après tant d’années de tempêtes et de désastres. Ce ne furent pas eux qui éprouvèrent de l’embarras, ce fut moi, et j’ai du plaisir à le dire. Mme de Talleyrand et toutes les dames qui habitaient le château se rendirent auprès de leurs voitures. Je voulais que leurs yeux, qui n’avaient vu depuis tant de jours que des gendarmes, se portassent sur des objets doux et sur des visages empreints d’intérêt pour eux. Napoléon les avait fait escorter par le colonel Henry, de l’espèce de ces gendarmes qui placent leur gloire dans la surveillance, et exercent la surveillance avec grossièreté. En entrant dans Valençay, je m’aperçus que cet homme affectait des soupçons et des craintes qui devaient en rendre le séjour insupportable. Dès le premier jour, je pris avec lui le ton de maître, et je le montrai assez pour que les princes s’aperçussent que Napoléon ne régnait ni dans les appartements, ni dans le parc de Valençay ; ils parurent rassurés : ce fut ma première récompense.

Dès le lendemain, je cherchai à les environner d’objets, de personnes et d’étiquettes qui leur remettaient en quelque sorte sous les yeux Madrid et l’Escurial. Je ne permis à personne de se présenter devant eux qu’après en avoir obtenu d’eux-mêmes la permission. On ne les approchait jamais qu’en habit habillé ; je n’ai jamais manqué moi-même à ce que j’avais prescrit aux autres à cet égard. Ces formes respectueuses parurent leur être agréables. Toutes les parties de la journée furent distribuées selon leurs usages : la messe, les heures des repas, la sieste, les promenades, les prières. Je tâchai de copier ce que je pouvais connaître des mœurs et des habitudes d’Espagne. Tout n’était pas illusion dans ces imitations, elles avaient leurs douceurs réelles. Et quand il y a quelque chose de vrai dans les consolations, l’âme s’ouvre avec confiance à celles que l’imagination présente… » Ici les Mémoires entrent dans quelques détails sur les amusements et les distractions dont Talleyrand cherchait à embellir le séjour des princes espagnols à Valençay. La chasse, l’exercice du cheval, la danse leur avait été comme interdits en Espagne. Il leur fait tirer le premier coup de fusil, et il les confia pour cela à un ancien garde nommé Aubry qui avait été et au service du prince de Condé, et qui, plein de politesse et d’attention, leur nommait à tout propos des personnes de leur famille. Il est fait monter à cheval avec Foucault, qui avait particulièrement servi Madame Élisabeth, et dont tous les souvenirs étaient tirés de leur maison. « Boucher, dit-il, mettait tout son art et tout son cœur à leur faire de mauvais ragoûts espagnols. » Il cherche à leur faire passer quelques heures dans sa bibliothèque, mais il remarque avec malice que là il n’eut pas de grands succès. « À ces distractions, ajoute-t-il, pour lesquels chacun m’aidait, se joignaient pour eux les consolations de la religion. La grande infortune rend la foi plus vive et l’âme plus sensible. La journée finissait par une prière, à laquelle je faisais assister tout ce qui venait au château, les officiers de la garde départementale et même quelques hommes de la gendarmerie. Tout le monde sortait de cette pieuse réunion avec des dispositions douces. Les prisonniers et leurs gardes priant à genoux les uns près des autres le même ciel et le même Dieu, paraissaient se moins regarder comme ennemis : les gardes n’étaient plus aussi farouches, et les prisonniers avaient moins d’alarmes ; peut-être même quelques signes d’intérêt leur faisaient-t-il concevoir quelque espérance. Le cœur des princes voulait bien me rapporter les adoucissements qu’ils éprouvaient. Je ne me rappelle pas sans émotion la peine qu’ils ressentirent lorsque, sur une lettre de Napoléon revenant de Bayonne, je dus me trouver à sa rencontre à Nantes et les quitter pour quelques jours.

L’empereur était blessé depuis longtemps de l’opinion que j’avais manifestée sur son entreprise de l’Espagne. Il avait trouvé aussi que les dispositions que j’avais prises au moment de l’arrivée des princes à Valençay avais trop pour objet leur sûreté. Quelques explications qu’il eut avec moi à cet égard ne lui convinrent pas. Aussi je puis dire que ce voyage est la première date de la rupture qui plus ou moins a eu lieu entre lui et moi. Jamais depuis il ne prononça le nom de l’Espagne, celui de Valençay, le mien, sans y joindre quelque épithète injurieuse que ses terreurs lui fournissaient. Les princes n’avaient pas été trois mois à Valençay qu’il croyait déjà en voir sortir toutes les vengeances de l’Europe. Les personnes qui l’entouraient m’ont dit souvent qu’il ne prononçait le nom de Valençay qu’avec effroi. Ses discours, ses questions se portaient continuellement vers ce lieu, comme l’œil de Balthazar sur le mur d’où sortait la main qui grava son arrêt de mort. »

Pendant que les princes d’Espagne étaient à Valençay, Talleyrand désira se rapprocher de Fouché. M. Michaud dit que le raccommodement eut lieu, en 1809, à Suresnes, chez la princesse de Vaudemont. Il se peut qu’il y ait eu plusieurs conférences chez cette dame ; mais où ces deux personnages politiques se virent pour la première fois après leurs divisions et leurs vives brouilleries, ce fut à Bagneux, chez Hauterive, dans sa maison de campagne. Ce fut Hauterive que Talleyrand a choisi pour porter à Fouché des paroles de paix et de rapprochement. Comme ils balançaient à entamer l’entretien, Hauterive est dit à Fouché : « Vous avez été constamment en inimitié avec M. de Talleyrand ; mais qu’est-ce qu’il a dit de vous ? Une plaisanterie qui a fait rire : Un ministre de la police est un homme qui se mêle d’abord de ce qu’il le regarde, et ensuite de ce qui ne le regarde pas. Eh bien ! cela est vrai. On envoyait de votre ministère, dans les résidences diplomatiques de l’Europe, des agents mal famés, indiscrets, parasites, vantards, qui s’endettaient le lendemain de leur arrivée, qui écrivaient au moins des imprudences, dont tous les officiers de poste lisaient les lettres, et qui compromettaient le service. Les ambassadeurs se plaignaient et faisaient renvoyer ces hommes dangereux. Chez vous, où l’on était mal renseigné, on composait là-dessus des rapports injurieux qui importunaient et qui n’éclairaient pas l’Empereur. M. de Talleyrand vous abandonnait tous les pays où il n’y avait pas de légations. Un homme de grand sens comme vous ne doit pas envoyer des émissaires pour tourmenter d’honorables agents qui servent l’État avec probité, politesse, mesure et habileté. »

Hauterive dit à Talleyrand : « Vous vous souvenez de quelques-unes de nos querelles à New York, quoique, nous y retrouvant avec plaisir, nous nous soyons embrassés avec cordialité. Vous aiguisez les bons mots avec grâce, mais le bon mot est quelquefois un coup de lance. Napoléon vous a dit un jour : Le ministre de la police est le ministre de la personne. » Louis XIV n’en dit pas tant. C’était tracer comme les franchises d’un temple autour de ce ministère. M. Fouché a fait avec une grande sûreté de tact la police de l’intérieur ; il a désapprouvé, comme vous dites l’avoir fait, la guerre d’Espagne, les attaques contre le Pape ; il a toujours servi l’Empereur mieux que ne le servaient les inutiles contre-polices du château. Il a eu la sagacité de se faire dire par l’Empereur lui-même, ce que les agents de ce prince tramaient contre l’autorité de lui, Fouché, et il a pu se mettre en garde. » Ensuite s’adressant aux deux personnages qu’il a devant lui, il ajoute : « Vous avez prouvé tous deux combien vous possédiez de talent d’administration politique et d’administration intérieure. Vous n’avez pu être animés à vous nuire que par des sots qui ne vous comprenaient pas. L’Empereur est le premier maître ; mais des hommes tels que vous sont devenus si considérables qu’ils ne doivent pas se montrer désunis. »

Talleyrand tendit la main le premier ; Fouché saisit cette main, la serra et la paix fut faite.

Cet entretien nous a été conservé par le chevalier Artaud de Montor qui l’avait trouvé dans les papiers du comte d’Hauterive. On peut être assuré que dans cette entrevue il se passa des choses d’une haute importance et surtout qu’on s’y précautionna contre les dangers de l’avenir.

Je suis forcé de renvoyer à un dernier article quelques détails intéressants sur la part très active que prit Talleyrand à la première restauration. Ici, mon unique guide sera M. Michaud qui était très bien placé pour observer ce grand événement, et il a raison d’affirmer qu’aucun historien n’a pu en parler avec plus de vérité et d’exactitude. Je raconterai aussi les derniers moments du prince de Talleyrand et je prouverai qu’il se réconcilia sincèrement avec l’Eglise. En vain on a voulu prétendre qu’il a joué la comédie jusqu’à la fin de sa vie. Ce n’est pas sur le bord de la tombe qu’on se revêt d’un masque, et je me rappelle cette parole d’un de nos plus fameux personnages politiques à quelques mauvais plaisants qui tournaient en ridicule la conversion du prince de Talleyrand : « Tout ce que vous voudrez, Messieurs, mais c’est la mort qui, depuis soixante ans, fait le plus de tort à l’école de Voltaire. »

Le prince de Talleyrand a fait la Restauration, disent des écrivains qui n’ont jamais aimé les Bourbons, et c’est là, sans contredit, la page la plus honteuse de son histoire. Il l’a faite au profit de la révolution et des révolutionnaires, répliquent ceux qui voulaient la monarchie antique avec son principe et ses bienfaits, et ainsi il a manqué la plus belle occasion de réhabiliter sa mémoire. De ces deux reproches qui n’ont pas été épargnés au vieux diplomate, le premier l’honore, je ne sais ce que ses admirateurs pourront répondre au second que lui inflige M. Michaud, qui eut des rapports fréquents avec lui à cette époque et qui peut dire, avec le poète, quoque ipse vidi.

Le 30 mars 1814, l’empereur Alexandre annonça à M. de Dalberg qu’il descendrait le lendemain dans la rue saint Florentin chez le prince de Bénévent, et le 31, à huit heures du matin, M. de Nesselrode y arriva avec les instructions nécessaires à la rédaction d’un grand acte qui devait régler le sort des nations et fixer pour longtemps le droit public de l’Europe. On donne d’abord à cet acte le titre de Proclamation, auquel M. Michaud fit substituer celui de Déclaration qu’il a conservé dans l’histoire. Tout le monde sentait la nécessité d’une prompte publication, mais tous les ateliers étant fermés, Roux de Laborie s’adressa à M. Michaud, se bornant à lui dire que le cas était urgent. Deux heures après, M. Michaux portait l’épreuve de la déclaration à M. de Talleyrand ; ils la lurent ensemble dans l’embrasure d’une croisée de son salon, sur la rue de Rivoli. Ils n’avaient pas achevé cette lecture que Caulaincourt se présente pour être introduit auprès de l’empereur Alexandre. Fort mécontent de cette apparition, le prince de Talleyrand répondit assez brusquement qu’il ne savait point quand ce monarque viendrait, mais qu’il était bien persuadé que ce jour là il ne recevrait personne. Puis revenant à M. Michaud, il lui dit : « j’espère que nous allons marcher vite, et que demain, dès le matin, l’affiche sera sur tous les murs de Paris. – Comment, mon prince, répondit le zélé royaliste, j’espère bien qu’elle y sera ce soir ; j’ai dix afficheurs qui m’attendent pour cela. - À merveille, dit le prince, mais l’Empereur ne l’a pas encore lue, et il pourrait y changer quelque chose. Vous ne publierez rien sans qu’il l’ait approuvé. » Ainsi il fallut attendre, et M. Michaud se résigna.

Ce fut à quatre heures du soir que l’empereur Alexandre entra dans l’hôtel Talleyrand. Le prince de Bénévent vint aussitôt prendre l’épreuve des mains de M. Michaud, et se hâta de la porter lui-même dans le cabinet qu’il avait fait préparer pour l’Empereur. Une demi-heure s’était à peine écoulée, lorsque qu’elle fut rendue à l’imprimeur avec une addition dictée par le Tsar lui-même. Cette addition transporta de joie M. Michaud, parce qu’il y reconnut tout le caractère de grandeur, de générosité du monarque russe, et qu’elle était en faveur de la France. À ce propos, il s’écrie avec une amertume et un accent de vérité que l’on comprendra facilement :

« La postérité ne croira pas, et nous-mêmes, qui en fûmes les témoins, nous avons de la peine à comprendre, disons-nous, comment il a pu se faire que ces mêmes rois, lorsqu’ils sont enfin parvenus au foyer de l’incendie, lorsqu’il a été en leur pouvoir de l’éteindre, ont, au contraire, tout fait pour l’attiser et le rendre plus funeste ; qu’enfin ils n’aient invoqué l’assistance, qu’ils n’aient reçu de conseils que de ceux-là mêmes qui l’avaient allumé ! Il y a, dans ces faits bizarres, dans cette anomalie, il faut le dire, de quoi étonner les observateurs les plus attentifs, les politiques les plus profonds. Et, ce qui n’est pas moins remarquable, c’est qu’après vingt ans de guerres, de calamités dont il n’est plus permis de méconnaître les causes et les auteurs, ce sont précisément les mêmes princes ou leurs successeurs, qu’on avait vus, en 1792, annoncer si hautement le projet d’affermir le pouvoir royal, de fermer la carrière des révolutions, que l’on vit, en 1814, proclamer les mêmes intentions, puis adopter toutes les fausses doctrines, toutes les ridicules théories qui avaient renversé la monarchie de Louis XVI et conduit ce monarque à l’échafaud…

Cette mémorable journée du 31 mars 1814, où l’ancien évêque d’Autun joua un si grand rôle, est sans doute la plus remarquable de sa vie ; et c’est aussi l’une des plus importantes de notre histoire. Il fut, pendant plusieurs jours, le maître absolu de nos destinées ; c’est un fait que l’empereur Alexandre lui-même a reconnu quand il a dit qu’il avait placé dans ses mains l’empire de Bonaparte ou la royauté des Bourbons, qu’il ne tint qu’à lui de choisir. En vérité, si l’ancien prélat eût agi dans de meilleures vues, s’il se fût occupé moins exclusivement de ses intérêts et de ceux de son parti, nous serions trop heureux de le proclamer aujourd’hui le bienfaiteur de la France, le plus grand homme de notre siècle. Le hasard nous avait, ce jour-là, très bien placé pour l’observer, pour le suivre dans ses mouvements les plus décisifs, et nous devons reconnaître qu’il fut présent à tout, qu’il sut tout prévoir. Jamais il n’avait été si actif, si vigilant. Il me semble le voir encore, traînant son pied boiteux d’un appartement à l’autre, interrogeant tout le monde, ne laissant entrer ni sortir personne sans s’être assuré du motif de sa présence, du parti qu’il pourrait en tirer. »

M. Michaud ne perdit pas de temps à imprimer la Déclaration ; il voulait la remettre lui-même au monarque russe avec un magnifique exemplaire du poème de la Pitié, de Delille, dont il avait été l’éditeur et l’ami. Mais il n’avait pas assez réfléchi qu’en un pareil jour nul autre que Talleyrand ne devait approcher d’Alexandre. Je ne serais pas étonné que ce procédé peu aimable ait valu à l’ancien évêque d’Autun quelques coups de pinceau qui n’embellissent pas sa physionomie.

Nous pensons, avec M. Michaud, qu’en 1814 il n’y avait guère en France, d’opposés à une franche et véritable restauration de la monarchie de Louis XIV, que les hommes qui s’étaient couverts des crimes de la Révolution, qui s’y étaient engagés par leurs concussions, leurs rapines, et qui ne pouvait croire à une amnistie, à un sincère oubli. Nous partageons sa juste et légitime indignation contre tous ces meneurs qui ont réhabilité réellement la Révolution à leur profit. Mais, ce qui doit le réconcilier un peu avec l’ancien évêque d’Autun, c’est que cet habile diplomate a été également accusé par tous les révolutionnaires de les avoir indignement trompés. Il est certain qu’il se joua et des républicains et des impérialistes. Aux uns, il disait que les souverains alliés voulaient laisser la nation maîtresse de décider de son gouvernement ; aux autres, que leur avenir serait assuré et leur place conservée. Il prépara les esprits par une gradation prudente : la déchéance de Napoléon d’abord, puis la Constitution, enfin l’appel de Louis XVIII. Il disait aux souverains alliés comme à ses intimes : « Les Bourbons sont un principe, tout le reste n’est qu’une intrigue. » Sa perspicacité fut cependant en défaut quand, par le traité du 23 avril, il céda, avec d’immenses arsenaux et un matériel considérable, toutes les places fortes que la France avait conquises et qu’elle possédait encore en Allemagne et en Italie. Le lieutenant général du royaume fut étranger à cet remise, et l’on devrait être honteux aujourd’hui de répéter contre la famille royale une imputation qui n’est qu’une infâme calomnie.

Le prince de Talleyrand joua un rôle brillant au congrès de Vienne ; son historien se plaît à le reconnaître. Les premiers moments avaient été pénibles et douloureux. L’Angleterre, la Russie, la Prusse et l’Autriche, en laissant de côté la France comme si elle n’eût pas existé, s’embarrassaient dans un dédale de contestations, de vengeances, de petites susceptibilités misérables et de graves erreurs. Talleyrand vit un des premiers cette faute. De concert avec M. de Metternich, il ramena, par un traité secret, les dispositions fourvoyées, à ce qui était sage, juste et vrai : la France fut admise à son rang. Il remettait aux plénipotentiaires des mémoires où l’on reconnaissait aisément le talent qui les avait rédigés et le tact qui les avait revus. Un diplomate distingué, qui l’avait vu de près à Vienne, nous a souvent dit que jamais les grâces de la société, le charme des entretiens, le laisser-aller des caractères divers ne furent plus heureusement mis en œuvre. Le plénipotentiaire de France, observe M. Artaud, rendu à ses anciennes habitudes de grand monde, désormais modèle achevé, qui n’avait à se contraindre devant aucune jalousie mal élevée, le roi de la conversation agissant à Vienne de toutes ses facultés sur une aristocratie rassurée, tenait le salon le plus distingué qu’on eût vu en Europe depuis les effroyables fracas de la guerre.

Napoléon, revenu de l’île d’Elbe, avait proscrit Talleyrand dans ses décrets datés de Lyon, et Talleyrand s’en vengea en faisant mettre Napoléon au ban de l’Europe. La déclaration du Congrès de Vienne fut son ouvrage. Après la seconde Restauration, il ne fut que peu de temps ministre des affaires étrangères. Il avait profondément blessé l’empereur Alexandre par un traité secret qu’il avait conclu avec l’Angleterre et l’Autriche. Il ne se retira pas pour ne point signer la Convention de Paris, mais par impuissance de négocier. Le Tsar ne voulut jamais traiter avec lui, et la Russie, en nous privant de son influence, nous faisait perdre l’Alsace et la Lorraine, réclamée par la Confédération germanique. D’ailleurs Louis XVIII n’aimait pas les formes absolues et impératives de son ministre, qui lui imposait des signatures plutôt qu’il ne le consultait sur la question politique. Il fut charmé de s’en débarrasser. Mais sa retraite n’eut pas l’air d’une disgrâce : le roi, sur les instances du duc de Richelieu, et lui donna la charge de grand chambellan, avec cent mille francs de traitement ; il le nomma en même temps membre du conseil privé, et en 1820 commandeurs de l’ordre du Saint-Esprit.

Je ne crois pas que le prince de Talleyrand eut parlé plus de trois fois à la Chambre des Pairs. La première fois, ce fut pour faire l’éloge de M. Bourlier, évêque d’Évreux. Le discours qu’il prononça à cette occasion fut loué par les journaux de tous les partis : on y admira une touche fine est délicate ; le comte de Ségur aimait à dire que, depuis Voltaire, on avait perdu le secret de ce style pur et limpide. Ce discours n’est pas cependant de Talleyrand, il a été rédigé par Garat, qui lui a maintes fois prêté le secours de sa plume exercée. Les notes que lui fournit Talleyrand sont curieuses, je les ai sous les yeux, écrites de sa main, et le lecteur me saura gré de les transcrire en partie avec les parenthèses dont elles sont entremêlées, et qui ne sont pas moins curieuses :

« Les parents de M. Bourlier étaient peu riches : ils recueillirent tout ce qu’ils avaient de moyens pour lui donner une bonne éducation. L’éducation à cette époque coûtait peu. Il y avait en Bourgogne des moyens de toutes espèces pour conduire à peu de frais jusqu’à la fin des études, que l’on appelle humanités, les jeunes gens qui montraient des dispositions heureuses ; et déjà le jeune Bourlier s’était fait remarquer. Sa disposition le conduisit à terminer son éducation dans les maisons où l’on se préparait à l’état ecclésiastique. Il entra aux Robertins, établissement presque gratuit qui dépendait du séminaire de Saint-Sulpice. Les maîtres étaient les mêmes. Il prit dans cette maison l’esprit que les supérieurs cherchaient à inspirer aux jeunes gens. Les Sulpiciens conserveraient leur liberté ; ils n’avaient ni ambition de corps, ni ambition personnelle. Le nom d’aucun d’eux n’est connu, excepté des personnes qui leur rapportent quelques-uns des avantages qu’elles ont pu avoir dans la vie, et qui leur doivent et leur conservent de la reconnaissance. Aucun d’eux n’a jamais paru dans l’éclat de la vie du monde. Il a fallu tout l’esprit de recherche du chef du nouveau gouvernement pour placer dans le conseil d’instruction des hommes de mérite, et qu’il fût aidé par toute la clairvoyance de M. de Fontanes, pour découvrir M. Émery, ancien supérieur de Saint-Sulpice. » Ici Talleyrand met en parenthèse : (Il me semble que l’on pourrait faire trois jolies phrases sur les Sulpiciens) « Les Sulpiciens étaient occupés à la fois de l’instruction et aussi de préparer les jeunes gens à porter dans le monde un caractère d’esprit utile dans quelque situation que l’on se trouvât et dans quelque position que l’on fût. Sans dispute, sans aigreur, sans une désapprobation trop forte, ils apprenaient les moyens de faire excuser et presque aimer dans le monde la vie un peu différente que l’on devait y mener. Ils faisaient un devoir de ce qu’ils appelaient un bon maintien ; ils le recommandaient, persuadés que c’était la vraie manière, et on avait besoin dans ce temps d’en imposer ce qui fallait et d’obliger les personnes dont la conversation était un peu hardie de revêtir d’égards leur opinion, et de retenir leur été. (La puissance du maintien peut être jolie à exprimer.) C’était une manière d’éviter toute pédanterie et de pouvoir se confier à la liberté des opinions presque sans danger. Monseigneur l’évêque d’Évreux avait au plus haut degré cet avantage ; il réunissait toutes les qualités sociales. Peut-être n’a-t-il jamais entendu un mauvais propos : ils s’arrêtaient devant lui.

On se trouvait si bien avec lui que l’on craignait de lui faire de la peine. Pendant près d’un siècle qu’a duré sa vie, dans toutes les phases de ce siècle, son bon esprit a fait tout le bien qu’il pouvait faire ; il a diminué les éloignements occasionnés par des différences politiques, autant qu’il l’a pu. Tout s’adoucissait autour de lui. Jamais aucun homme n’a eu plus d’accord dans tout ce qui compose tout l’homme que l’évêque d’Évreux. Il n’avait pas plus de talent que d’esprit, pas plus d’esprit que de talent, et il avait de l’un et de l’autre. - Sa figure était pleine de physionomie, et sa physionomie n’inquiétait jamais. Il n’était pas un bel homme, mais il était plutôt bien. Il était toujours récemment, proprement, presque élégamment mis sans jamais avoir de recherche. Cet accord précieux (qui doit être assez amusant à peindre) est le résultat du goût le plus exquis ; le sien était remarquable. C’est cette précieuse manière d’être qui faisait que dans des réunions d’hommes connus et distingués où je l’ai vu souvent, il est moins spirituel que Chamfort, moins piquant que Rhulières, moins sûr de ce qu’il disait que Laharpe, moins anecdotique que Marmontel, moins brillant que le duc de Lauzun, moins gai que le Chevalier de Narbonne, ayant moins d’imagination que M. de Choiseul-Gouffier, et cependant c’était de lui qu’on disait en descendant l’escalier : « Il est bien aimable, l’abbé Bourlier, quand le reverrons-nous ? » et on ne disait rien des autres ; on en retenait tout au plus quelques vers ou quelques bons mots. - Cette façon d’être toujours modeste, toujours sans prétention, sans jamais avoir voulu être remarqué, lui a été utile même dans les temps les plus terribles de la révolution ; car on pourrait presque dire que la révolution si inquisitive ne l’a pas vu.

La Révolution finie, lorsque le chef du gouvernement, qui cherchait à retrouver les bases sociales les plus essentielles, le bon et courageux esprit de s’occuper du Concordat (on peut faire un bel éloge de l’idée que, pour reconstituer la France, il fallait une grande base), M. Bourlier fut nommé évêque d’Évreux… Peu après le Concordat, des idées ambitieuses et irréfléchies, une soif de tous les pouvoirs, menèrent la France à avoir le hideux tableau du Pape continuer à Paris par des gendarmes. C’est du reste, à ce temps de malheur que le Pape doit d’avoir développé un des grands et beaux caractères que présente l’histoire des Souverains Pontifes. À Savone, à Fontainebleau, il voyait souvent l’évêque d’Évreux, il se plaisait avec lui : l’évêque d’Évreux a eu le plaisir de lui entendre dire qu’il l’aimait. L’archevêque de Paris actuel, dont l’évêque d’Évreux a été longtemps grand vicaire, étant encore absent, ainsi que le cardinal de la Luzerne et quelques autres évêques, le Pape trouvait que l’évêque d’Évreux lui donnait, disait-il, une idée de l’ancien clergé de France, qu’il n’avait connu que par les souvenirs laissés à Rome par M. le cardinal de Bernis. - Un caractère comme celui de l’évêque d’Évreux a dû sentir et exprimer vivement le bonheur qu’il a éprouvé par la Restauration. (Il me semble qu’il y a là quelques phrases assez polies qui viennent naturellement.) Depuis cette époque, il a partagé sa vie entre les soins qu’il donnait à son diocèse et les devoirs qui l’appelait dans cette Chambre, où il nous a plusieurs fois fait penser à l’utilité dont devait ou pouvait être la présence d’un vieillard dans une Chambre composée nécessairement d’éléments divers, et où il y a encore bien des passions. Un vieillard, par sa seule présence, rapproche. La sérénité d’une longue vie, où l’on s’est fait aimer et considérer, affaiblit les préventions qui sont dans le même lieu que lui, diminue les répugnances. Espérons que nous conserverons longtemps ceux que nous avons. - Nous avons perdu tel jour l’évêque d’Évreux : son diocèse tout entier, de quelque opinion que l’on soit, le pleure comme ses amis. Et moi, qui ai souvent trouvé en lui de bons conseils, plus souvent beaucoup d’indulgence, je le regrette de tout mon cœur, et ce regret ne peut être nulle part aussi bien compris que dans cette Chambre. »

Toutes les faveurs reçues par le prince de Talleyrand ne l’empêchèrent pas de se ranger dans l’opposition de la Chambre des pairs ; il se prononça en 1822 contre le projet de loi sur la presse. En 1823, il blâma hautement la guerre d’Espagne, fit le prophète et se trompa dans ses prédictions. Quand la révolution de juillet éclata, Talleyrand eut avec Louis-Philippe des rapports très suivis, surtout dans les négociations secrètes de Rambouillet, dont le grand veneur Girardin fut l’intermédiaire et le messager. Le duc d’Orléans n’écrivit pas un mot, ne prit pas un engagement sans le consulter. Un peu plus tard, il intervint encore davantage dans les rapports de Louis-Philippe avec l’Angleterre, et ce fut lui qui eut la première pensée, qui fut le principal auteur de la quadruple alliance. Ce traité a-t-il été favorable à la France ? Nous ne le pensons pas ; seulement il est devenu un moyen de richesses pour l’Angleterre, chargée de fournir des armes à Marie-Christine, et autorisée à occuper les ports espagnols. L’Espagne n’y a gagné que la prolongation de la guerre civile, et la France l’anéantissement de son commerce dans le Midi.

Quand ce fameux traité eut été signé à Londres, le 18 août 1834, le prince demanda sa démission, qui fut acceptée dans les termes les plus flatteurs. Il reparut à la cour, mais plus rarement, et s’y montra froid et réservé. M. Michaud constate que plusieurs circonstances du dernier temps de sa vie prouvent qu’alors il s’était opéré dans ses idées un changement remarquable : « Ses dernières pensées, dit-il, les derniers actes de sa vie furent empreints d’un caractère de sagesse et même de piété dont on ne le croyait point Capable. » Son codicile, écrit quelques jours après l’éloge de Reinhardt, porte qu’il veut mourir dans le sein de l’église catholique, apostolique et romaine. Vers le même temps, il fit à son testament politique et religieux, daté du premier octobre 1836, un changement important. Il y disait au sujet de son mariage civil avec Mme Grandt : « Délié par le vénérable Pie VII, j’étais libre. » Il ratura ensuite de sa main le mot : J’étais, et écrivit au-dessus : Je me croyais libre. « Ce fut le deux février 1838, premier jour de sa 85e année, observe M. Michaud, qu’il vit pour la première fois l’abbé Dupanloup, et qu’il conçut, dès le premier instant, une grande estime pour ce digne ecclésiastique. Ils eurent ensemble de longues conversations, et il y fut souvent mention de Saint-Sulpice, où l’ancien prélat avait fait ses premières études, et dont il conservait de très bons souvenirs.

« J’ai beaucoup aimé les Sulpiciens, disait-il ; et cependant il était entouré d’hommes forts opposés aux doctrines de Saint-Sulpice ! Peu de jours avant le terme fatal, quand il fut question de ses derniers devoirs et que l’on sembla craindre de sa part quelques difficultés, Royer-Collard, qui se trouvait là avec quelques amis, dit hautement et de manière qu’il pût l’entendre : « Il a toujours été l’homme de la pacification, il ne refusera pas de faire sa paix avec Dieu avant de mourir… - Je ne le refuse pas ! je ne le refuse pas ! » s’écria aussitôt le moribond. Et, en effet, il remplit de la manière la plus édifiante ses devoirs de piété. On doit remarquer qu’après tant d’égarements, il était resté un fonds de principes de religion et de morale que l’ancienne éducation gravait toujours dans les cœurs d’une manière effaçable… Enfin le prince de Talleyrand fut atteint, le 11 mai 1838, d’un anthrax ou charbon, espèce de tumeur inflammatoire, de nature essentiellement gangréneuse, et il subit avec courage une opération douloureuse. Les médecins l’ayant jugé assez fort pour supporter la présence de la mort, lui firent connaître son état, et il reçut sans effroi ce terrible avertissement. Le lendemain, très matin, sa famille et ses amis furent convoqués pour être témoins de sa réconciliation avec l’Eglise, et on lui lut sa lettre pour le Saint-Père, rédigée sur les bases qu’il avait indiquées. Cette lecture fut faite à haute voix, et le malade l’écouta avec la plus grande attention. Il la signa d’une main très ferme, en présence de M. l’abbé Dupanloup, de madame la duchesse de Dino et sa fille, du duc de Valençay, de M. de Bacourt, des docteurs Cruveilhier, enfin d’un ancien serviteur de sa maison. MM. Molé, de Barante, Royer-Collard et le prince de Poix se tenaient à quelque distance. Après la signature de ce grand acte, le malade demanda lui-même les secours de l’Eglise, et M. Dupanloup entendit sa confession.

L’archevêque de Paris avait eu la précaution de se tenir éloigné pour qu’on ne pût pas lui attribuer aucune influence sur les résolutions du prince. Il n’en désirait pas moins qu’elles fussent dignes d’un ancien prélat, et il lui arriva de dire hautement que pour cela il donnerait sa vie. Quand on rapporta ce propos flatteur au malade, il y fit une réponse très convenable :« Mgr a un bien meilleur usage à en faire. » Dans la même matinée, sa petite nièce, qui allait faire sa première communion, s’étant approché de son lit, il la montra à ses amis, leur disant : Marie va faire sa première communion. Voilà les deux extrémités de sa vie : sa première communion et moi ! L’extrême onction lui fut donnée en présence de nombreux assistants. Toute sa famille et des avis de tous les rangs, de tous les partis s’y trouvaient. Il expira le 20 mai 1838. »

Nous félicitons M. Michaud des détails dans lesquels il est entré et qui sont d’une rigoureuse vérité historique. M. de Chateaubriand s’est fait tort à lui-même quand il a prétendu que le prince de Talleyrand a signé de guerre las, que peut-être n’a-t-il même pas signé, quand sa parole allait s’éteindre, le désaveu de sa première adhésion à l’Eglise constitutionnelle, mais sans donner aucun signe de repentir, sans remplir les derniers devoirs du chrétien, sans rétracter les immoralités et les scandales de sa vie. Tout ce que nous avons rapporté proteste contre cette imputation calomnieuse. Cette rigueur impitoyable est indigne de l’histoire. Au reste, elle n’a été partagée par aucun historien de quelque valeur. Louis Blanc lui-même rapporte en termes très convenables les derniers moments du prince de Talleyrand, et il ajoute que, pendant l’année qui précéda sa fin, il demanda souvent à son libraire des livres pieux : « Sur un petit morceau de papier, dit-il, nous avons lu, tracée au crayon et de sa main, l’indication suivante : « La religion chrétienne étudiée dans le véritable esprit de ses maximes. » Enfin celui qui écrit cet article a souvent parlé avec M. de Quélen de la conversion du prince de Talleyrand. Voici la réponse de ce grand et saint prélat : « Je crois à la conversion du prince de Talleyrand ; la miséricorde de Dieu est grande, et ceux qui la refusent aux autres feraient mieux de l’implorer pour eux-mêmes. » C’est donc le cas de dire avec M. Michaux : « Dans ses derniers moments, le prince de Talleyrand parut s’occuper sérieusement de ses devoirs de religion, ce dont quelques personnes ont douté. Nous pensons que c’est sans motifs, et nous n’ajoutons pas un tel tort à tant d’autres. »



L'Abbé DASSANCE




FIN



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L'AMI DE LA RELIGION

des 24 septembre, 29 octobre et 5 novembre 1853








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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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