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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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LES MEMOIRES

DE

TALLEYRAND (1)

PAR

J. DARCY



ANNALES

DE L'ECOLE LIBRE

DES SCIENCES POLITIQUES





Les Mémoires de Talleyrand sont enfin publiées. On a les deux premiers volumes depuis le 1er mars. Le troisième va paraître dans le courant de juin ; le quatrième et le cinquième avant la fin de l’année.

Appelé, grâce à une haute bienveillance, à prendre une faible part à cette publication en préparant les notes qui l’accompagnent, j’ai eu entre les mains les précieux manuscrits si longtemps ensevelis dans l’ombre. Pendant huit mois, j’ai vécu avec eux : aujourd’hui, je voudrais dire ce qu’il me reste de ce long tête-à-tête. Quelle impression a-t-on en refermant ces volumes ? Quel profit en peut-on tirer ? Viennent-ils modifier l’histoire ? Apportent-ils de nouveaux éléments pour dessiner la figure si intéressante de M. de Talleyrand ? En un mot, quelle est leur valeur ? Une rapide excursion à travers ces premières pages nous permettra, je crois, de l’indiquer.


I


L’ouvrage se compose de quatre gros cahiers qui, à l’impression, formeront cinq volumes in-8. Un mot d’abord sur son origine et son indiscutable authenticité.

Ce n’est pas là le manuscrit original. Ce manuscrit, on ne sait où il est, on ne sait s’il existe encore, on ne sait pas même s’il a jamais existé, ou du moins en quel état et sous quelle forme.

Ce fait paraîtra singulier, mais il étonnera peu les personnes au courant des habitudes de M. de Talleyrand. Il aimait peu à travailler par lui-même, non pas qu’il ne faille accepter avec défiance les histoires fantaisistes que l’on a racontées sur son incroyable nonchalance. Les lettres et documents autographes que l’on trouve en grand nombre aux archives protestent contre ces assertions, et pour celles de ses dépêches dont il confiait la rédaction à des secrétaires, le soin qu’il mettait à les réviser et à les corriger fait qu’il est très malaisé de les reconnaître Celles-ci passaient par une immuable filière. Trois fois, il les renvoyait avec ces paroles sacramentelles que les confidences de ses familiers nous ont rapportées : « Ce n’est pas cela », disait-il d’abord, puis : « Ce n’est pas encore cela » ; enfin : « Ce n’est pas tout à fait cela ». Rarement la dépêche était acceptée avant la quatrième épreuve. Alors commençait le travail de M. de Talleyrand. Avant de signer la dépêche, il lui imprimait sa marque ; le diplomate y mettait la grâce insinuante, l’homme d’Etat la précision correcte et sobre, le gentilhomme la dignité un peu hautaine que l’on retrouve partout dans ses lettres, en 1792 comme en 1832, et qui leur donnent un inoubliable cachet d’originalité. Quelques traits disséminés çà et là, quelques retouches légères lui suffisaient.

Mais pour tout ce qui n’était pas correspondance du cabinet, que ce fussent ses discours à l’Assemblée constituante, ses rapports officiels ou les divers écrits qu’il a laissés, il n’avait pas les mêmes scrupules. Ici sa nonchalance native reprenait le dessus.

Y a-t-il dans tout ceci l’homme qui ait voulu s’astreindre à la tâche lourde et ardue de composer d’une baleine cinq volumes in-8° ? Je ne le crois pas. Il procédait tout autrement. Un jour, il écrivait une page, la jetait dans un tiroir, et l’y oubliait jusqu’à ce qu’il lui prît fantaisie d’en écrire ou d’en dicter une autre qui allait rejoindre la première. D’autres fois, il faisait copier des lettres, insérait des rapports ; successivement, il passait ainsi en revue les principaux épisodes de sa vie et les événements historiques dont il avait été le témoin, se souciant peu de les relier entre eux, encore moins de faire un livre. Parfois, la grandeur, l’intérêt des souvenirs le captivaient ; il s’attachait en ce cas à son sujet, y revenait avec complaisance, le ciselait de sa main légère et expérimentée ; alors sortaient de sa plume des chapitres exquis comme le récit de ses premières années, l’histoire du duc d’Orléans, l’entrevue d’Erfurt. Mais le plus souvent, il laissait ses papiers dans le désordre de la première composition, si bien qu’à la fin de sa vie, sa nièce et son héritière Mme la duchesse de Dino se trouva en face d’un amas considérable de documents de tout genre, dont on ne pouvait tirer parti sans un travail préparatoire de coordination.

M. de Bacourt, l’ancien secrétaire de M. de Talleyrand à Londres, son ami et son confident, que Mme de Dino avait de son vivant associé à la garde des papiers, et à qui elle les légua en totalité, M. de Bacourt s’adonna à ce soin pendant de longues années. Il rangea et classa les Manuscrits, dictées et copies (ce sont les termes dont lui-même s’est servi) laissés par le prince ; il recopia le tout de sa propre main, et c’est sur cette copie authentique, dûment certifiée et parafée par lui, qu’est faite la publication présente.

Cette publication, on l’a attendue cinquante-deux ans.

M. de Talleyrand avait lui-même imposé à ses héritiers un délai de trente ans, et M. de Bacourt, se prévalant d’une clause formelle du testament du prince, ajouta un second délai de vingt années.

Pourquoi ce long retard ? M. de Talleyrand apporterait-il sur ses contemporains des révélations de telle nature qu’elles aient exigé avant d’être produites au jour, leur disparition et même celle de leurs descendants immédiats ? Nullement ; il ne recherche ni le bruit, ni le scandale. – Doit-on croire alors ce que disent de très subtils critiques, extrêmement spirituels, trop spirituels peut-être, que M. de Talleyrand, après avoir passé sa vie à tromper tout le monde, a voulu encore mystifier la postérité ? Ceci me paraît au moins hasardé ; j’aime mieux penser que Talleyrand a tout bonnement cédé à une vanité assez naturelle, et à ce qu’il croyait être son intérêt.

Dès la chute de l’Empire, les histoires, les mémoires, les pamphlets apparurent de tous côtés ; ce fut une véritable invasion. Tous les acteurs du grand drame parlèrent à la fois. Pendant près d’un demi-siècle, le flot alla toujours croissant. Le temps semblait raviver les passions au lieu de les éteindre. Dans ces discussions posthumes, Talleyrand, moins que tout autre, était épargné. Avant comme après sa mort, son nom eut le privilège de susciter d’ardentes polémiques. Il refusa cependant d’entrer dans la mêlée : il se dit : « Je veux prendre la parole en dernier. Laissons les autres parler et disputer, s’élever des autels, échafauder leurs théories, bâtir l’histoire à leur guise : laissons-les se discréditer par des publications hâtives et ouvertement intéressées. Dédaignons les attaques et les insultes. Lorsque les manuscrits les plus poudreux seront sortis des archives, moi je paraîtrai, et venant le dernier, je m’imposerai, je serai l’histoire. »

Alors Talleyrand n’a plus eu qu’un but : c’est dans cette histoire qu’il prétend imposer, se ménager le premier rôle. Aussi ne parle-t-il que des affaires de l’Etat, de la place qu’il y a occupée, des services qu’il a rendus. Il n’écrit pas le récit circonstancié de sa vie, il rédige son testament politique. Si les usages actuels de la vie publique n’avaient pas donné à cette expression un sens un peu vulgaire, je dirais volontiers qu’il rend compte de son mandat à la postérité.

On ne s’étonnera donc plus qu’il nous introduise si rarement dans l’intimité de sa vie : c’est là son moindre souci. Regrettons-le, d’ailleurs, car toutes les fois qu’il est sorti de sa réserve habituelle, il a écrit des pages charmantes de grâce et de délicatesse. Tout le monde a lu le commencement du premier volume, la relation si simple et si vraie de son enfance, la peinture de la vie de château en Périgord, et puis ses débuts, ses premiers pas dans la société si aimable, si polie, si légère de cette fin de siècle qui valait bien le nôtre. Ces premières pages ont d’autant plus de charme qu’elles sont une exception. L’abbé de Périgord se hâte de disparaître et de céder la place au député d’Autun et au ministre.

M. de Talleyrand a-t-il été bien inspiré en se faisant attendre si longtemps ? Il est permis d’en douter. Depuis longtemps, la lumière est faite sur les points importants de la Révolution et de l’Empire. Les chancelleries et les archives ont livré une grande partie de leurs secrets, et les Mémoires de Talleyrand n’apporteront guère de renseignements nouveaux : ils changeront peu aux connaissances acquises. Aussi la curiosité publique qu’un demi-siècle d’attente avait singulièrement surexcitée a-t-elle été quelque peu déçue. Cependant un observateur attentif saura tirer grand parti de cette lecture. Elle lui permettra de dessiner en traits plus précis la physionomie de M. de Talleyrand, non pas qu’il doive accepter de confiance toutes les assertions de l’auteur. Au contraire, M. de Talleyrand nous offrant son portrait peint par lui-même est plus que tout autre sujet à caution. Le lecteur devra donc lire entre les lignes. Il devra contrôler la parole du prince par les confidences des contemporains et le témoignage des archives, bien persuadé qu’un homme donne de son caractère et de son esprit une idée beaucoup moins exacte par ce qu’il dit, que par ce qu’il ne dit pas, ou par ce qu’il dit mal. C’est ce que nous n’allons pas tarder à vérifier.


II


Une idée, une seule, a préoccupé M. de Talleyrand d’un bout à l’autre de ces deux volumes. Il écrivait en 1816 : aussi a-t-il voulu jeter un voile sur sa vie révolutionnaire, ramener à l’idée sa carrière si agitée et si tumultueuse. Il s’efforce de montrer qu’au fond du cœur, il a toujours gardé intacts les principes qu’il a fait triompher en 1814 : que lorsqu’il acceptait d’être l’agent de la Convention, le ministre du Directoire, le ministre du premier consul et de l’empereur, il n’entendait revêtir qu’un déguisement temporaire dans l’intérêt supérieur de la France, en attendant le retour de ses rois légitimes.

On voit d’ici les conséquences du système. Si peu qu’on connaisse la vie de M. de Talleyrand, on devine les prodiges d’habileté qu’il devra faire pour plier en quelque sorte l’histoire à sa volonté, les détours ingénieux où il va s’engager et, quand il n’aura pas d’autre ressource, le silence calculé qu’il gardera, même sur les événements les plus considérables. Au premier abord, ces lacunes semblent étranges, suspectes même ; en réalité, elles apparaissent comme la signature de l’écrivain, et donnent aux Mémoires un brevet d’authenticité. On a accusé récemment M. de Bacourt d’avoir sacrifié à ses idées réactionnaires, en retranchant les pages relatives à l’Assemblée constituante, et d’avoir ainsi fait de Talleyrand un Loriquet. Les ciseaux de M. de Bacourt n’ont que faire ici ! M. de Talleyrand n’avait pas besoin de se remettre à ses exécuteurs testamentaires du soin de lui revêtir son costume d’apparat ; il était trop fin pour ignorer l’art de se draper lui-même. Disons mieux : il n’aurait ni pu ni voulu confier à personne une besogne aussi délicate. Bien naïf serait celui qui croirait que M. de Talleyrand, quoique ancien évêque, ait voulu faire sa confession. Plus naïf encore, qui croirait qu’il en ait laissé le soin à un autre. Comment ! Il rapportait de Vienne une nouvelle virginité monarchiste, et c’est à ce moment qu’il aurait tiré gloire de son rôle à l’Assemblée constituante, qu’il aurait rappelé ses liaisons avec les Mirabeau, les Roland, les Danton, avec tous les girondins, les constituants et les conventionnels ? Le prince président du conseil, le défenseur éloquent de la légitimité, l’apôtre du droit divin serait redevenu l’évêque d’Autun ? Croit-on que Fouché à la cour de Louis XVIII se vantât de son vote de 1793 ?

C’est à nous de découvrir les ruses, de mettre à jour les secrets de la tactique. Ici quelques exemples sont nécessaires.

Nul souvenir n’était plus compromettant en 1815 pour M. de Talleyrand que celui de sa carrière ecclésiastique. L’évêque d’Autun, l’évêque jureur et plus tard renégat, était difficile à raccorder avec le prince de Talleyrand, le premier lieutenant du roi Très-Chrétien. Aussi fait-il sur cette période délicate de sa vie le plus complet silence. Il ne dit pas un mot de son ordination non plus que sa nomination à l’évêché d’Autun. Même circonspection pour son rôle de député du clergé aux Etats généraux, où il prit cependant une situation très militante : c’est lui qui, le 11 août, provoqua la suppression des dîmes ; c’est lui qui, le 28 août, proposa d’appliquer les biens du clergé aux besoins de l’Etat.

A ce silence général, il y a cependant une exception. M. de Talleyrand consacre incidemment deux lignes à la constitution civile, et dans un mouvement de franchise, il déclare que, « Quelle que soit la part qu’il a prise à cette constitution, il reconnaît maintenant que ce fut une des plus grandes fautes de l’Assemblée constituante ».

Il faut lui savoir gré de cet aveu, car il n’en est pas coutumier. Si en effet nous cherchons ce qu’il dit de la consécration des évêques constitutionnels à laquelle il présida, voilà ce que nous lisons :

« Il se présenta une circonstance, où malgré toute ma répugnance, je crus nécessaire de me mettre en avant :

Les nouveaux (évêques) élus étaient bien disposés à se passer de l’institution donnée par la cour de Rome, mais ils ne pouvaient se passer du caractère épiscopal qui ne pouvait leur être conféré que par des hommes qui l’eussent reçu. S’il ne se fût trouvé personne pour le leur conférer, il aurait été grandement à craindre, non pas que tout culte fût proscrit, comme il arriva quelques années après, mais, ce qui me semblait plus dangereux parce que cela pouvait être durable, c’est que l’Assemblée, par les doctrines qu’elle avait sanctionnées, ne poussât bientôt le pays dans le presbytérianisme, plus accommodé aux opinions alors régnantes, et que la France ne pût être ramenée au catholicisme, dont la hiérarchie et les formes sont en harmonie avec celles du système monarchique. Je prêtai donc mon ministère pour sacrer un des nouveaux évêques élus qui, à son tour, sacra les autres (2). »

Cette explication est assurément très digne et très noble. Mais ne prête-t-elle pas un peu à sourire, lorsqu’on connaît le dessous des cartes ! Talleyrand, défenseur en France de la religion catholique ! En 1816, soit, c’était dans son rôle ! Mais en 1790, on nous le fera difficilement accroire, et deux indiscrétions particulièrement piquantes que l’on peut relever au milieu d’une foule de témoignages du même genre nous permettront de l’apercevoir sous un jour entièrement différent.

Voici d’abord ce que nous raconte Dumont (de Genève), avec qui Talleyrand eut occasion de faire route lors de son retour de Londres en mars 1792.

Il nous conta, dit-il, les anecdotes les plus singulières et entre autres la manière dont s’était faite la consécration du nouveau clergé. Il avait fallu trois évêques pour cette opération : ses deux associés avaient hésité jusqu’au dernier moment. Rien de moins canonique que le moyen dont il s’était servi pour décider l’un d’entre eux, qui voulait se retirer à tout prix et faire avorter l’entreprise. L’évêque de Lydda (Gobel) lui dit que l’évêque de Babylone (Miroudot) chancelait dans sa résolution. Sur quoi, il va faire une visite à celui-ci, et pour lui faire une leçon détournée, il lui dit que leur confrère, l’évêque de Lydda, est sur le point de les abandonner, qu’il sait à quoi cela les expose de la part du peuple, que pour lui, sa résolution est prise ; qu’il ne veut pas s’exposer à être lapidé par la populace, et faisant jouer dans ses mains un petit pistolet d’une manière assez menaçante, il dit à l’évêque de Babylone qu’il était prêt à se tuer lui-même, si l’un d’eux venait à le trahir. Cette menace fit son effet (3). »

Notons en passant que Dumont est un ami de Talleyrand, un partisan convaincu de la Révolution, et qu’il n’y a par conséquent aucune raison de suspecter sa véracité.

L’Américain Gouverneur Morris n’est pas moins précieux à consulter et complétera le témoignage de Dumont. Il se trouvait un jour en visite chez Mme de Flahaut…, mais ici je dois ouvrir une parenthèse et montrer en quels termes étaient alors M. de Talleyrand et Mme de Flahaut, sans quoi l’anecdote perdrait beaucoup de sa saveur. Voici ce que raconte Talleyrand lui-même avec une désinvolture merveilleuse :

« Je voulais avant de rentrer en France (c’était au moment de son retour d’Amérique) savoir ce qui s’y passait. Mme de Flahaut, qui était à Hambourg, me parut peu disposée à me l’apprendre, car elle m’envoya lorsque j’étais encore dans l’Elbe, un message dont M. de Riccé eut la simplicité de se charger pour m’engager à ne pas descendre à terre et à retourner en Amérique. Le motif, disait-elle, était qu’elle passait pour m’avoir été fort attachée, et elle craignait que, par cette raison, je ne fusse un obstacle à son mariage avec M. de Souza, ministre de Portugal (4). »

Ceci dit, je ferme la parenthèse et je reviens au récit de Morris :

« 24 février : A midi, je me promène jusqu’à ce que je sois bien fatigué ; ensuite je vais au Louvre pour y dîner. Mme (de Flahaut) est au lit, malade. En rentrant chez elle hier soir, elle a trouvé sous enveloppe le testament de son évêque (l’évêque d’Autun) qui la fait son héritière. Elle juge de quelques mots qu’il a laissé échapper dans sa dernière conversation avec elle qu’il est question pour lui de mourir. Aussi a-t-elle passé la nuit dans une grande agitation et dans les larmes. M. de Sainte-Foix, qu’elle a fait réveiller à quatre heures du matin, n’a pu trouver l’évêque, celui-ci ayant couché hors de son domicile et près d’une église où il devait ce jour-là même consacrer deux évêques nouvellement élus. On finit par apprendre qu’ayant reçu des menaces de mort réitérées, M. de Talleyrand avait craint que le clergé ne le fît assassiner ce jour-là, et qu’il avait écrit cette lettre, mais en donnant des ordres pour qu’elle ne fût remise que dans la soirée, ayant l’intention de la reprendre s’il vivait encore avant la fin du jour ; ce que son trouble lui aurait fait oublier (5). »

Et maintenant que faut-il conclure ? C’est, il me semble, qu’en consacrant les évêques constitutionnels, M. de Talleyrand avait en vue sa propre sûreté, son intérêt particulier et bien entendu, beaucoup plus que l’intérêt de l’Eglise. Oh ! Ne lui en faisons pas un crime ! Les temps étaient durs alors, et il faut bien pardonner quelque chose aux hommes qui, à travers de si terribles bouleversements, avaient à soutenir la lutte pour la vie. Si quelqu’un ose affirmer qu’il n’aurait pas connu de pareilles défaillances, qu’il lui jette la première pierre ! En revanche, Talleyrand n’aurait pas dû dans ses Mémoires tourner à son honneur ce fâcheux épisode de sa vie. Si, en 1790, sa faiblesse peut avoir droit à notre indulgence ; en 1816, la supercherie dont il veut nous faire dupe est moins excusable.

Cependant les événements se précipitent. Le 10 août fait crouler la monarchie et proclamer la République. La situation est critique pour M. de Talleyrand. Que va-t-il faire ? Suivra-t-il le flot, ou essayera-t-il de remonter le courant ? Entre le drapeau tricolore et la bannière fleurdelisée, quel sera son choix ?

Convenons-en, l’hésitation était permise, et beaucoup d’honnêtes gens ont dû vivre alors des jours d’inexprimable angoisse, partagés entre deux devoirs que d’un côté leur éducation, leur souvenirs et les vieilles traditions monarchiques de leur race, et de l’autre les idées modernes qui germaient au fond des cœurs rendaient également sacrés : la fidélité au roi, et la fidélité à la patrie. « En temps de révolution, a-t-on dit non sans raison, le difficile est moins de faire son devoir que de connaître son devoir. »

M. de Talleyrand ne connut pas ces longues perplexités : jamais il n’hésita à adorer le soleil levant ; jamais, il ne laissa à un gouvernement nouveau le temps de lui faire la cour, car, si l’on me permet de lui appliquer un mot cruel que je trouve sous sa plume, « pour éviter le scandale de la coquetterie, il a toujours cédé aisément (6) ». Dès le mois de septembre, il part pour Londres, et ce départ est le prologue d’une véritable comédie qu’il ne sera pas sans intérêt de résumer.

Pourquoi M. de Talleyrand est-il allé à Londres et qu’y allait-il faire ? Nous ouvrons les Mémoires et nous y lisons ceci :

« Après le 10 août 1792, je demandai au pouvoir exécutif provisoire une mission temporaire pour Londres » (il s’agissait de se concerter avec l’Angleterre pour l’unification des poids et mesures). Il ajoute : « Mon véritable but était de sortir de France où il me paraissait inutile et même dangereux de rester, mais d’où je ne voulais sortir qu’avec un passeport régulier, de manière à ne pas m’en fermer les portes pour toujours ». Et il s’empresse d’insister sur l’accueil chaleureux de la haute société anglaise, heureuse de faire à un grand seigneur libéral, fuyant les persécutions, les honneurs de l’hospitalité britannique. Cependant, après la déclaration de guerre de l’Angleterre, « lors Grenville, croyant qu’il signalerait son zèle pour la cause commune en satisfaisant d’abord quelque haine de l’émigration », l’expulse d’Angleterre. Il se réfugia en Amérique où il demeura jusqu’au jour où il reçut un décret de la Convention qui l’autorisait à rentrer en France. « Ce décret avait été rendu, déclare-t-il, sans aucune sollicitation de ma part, sur la proposition de MM. Chénier et Daunou, que je connaissais à peine : il fallait en profiter (7). »

Ainsi, d’après ce récit, Talleyrand a quitté la France uniquement pour mettre sa tête en sûreté ; même, il se vante d’avoir joué le gouvernement révolutionnaire en obtenant un passeport de façon qu’il pût attendre tranquillement à l’étranger que des jours meilleurs le rappelassent dans sa patrie.

On ne trouverait rien à redire à cette déclaration si M. de Talleyrand n’avait eu lui-même en l’an VII, alors qu’étant ministre des relations extérieures, il sentait le terrain se dérober sous ses pas, la malheureuse inspiration de publier des Eclaircissements destinés à prouver son inébranlable civisme (8). Or, j’y lis ceci :

Quels sont les motifs qui ont poussé la convention à rayer Talleyrand (de la liste des émigrés) ? Ces motifs, les voici : « Je fus envoyé à Londres pour la troisième fois le 7 septembre 1792 par le conseil exécutif provisoire ; j’ai en original le passeport qui me fut délivré par le conseil et qui est signé de six membres : Lebrun, Danton, Servan, Clavière, Roland, Monge. Il a été mis sous les yeux de la Convention au moment où elle daigna s’occuper de moi, et je le montrerai à qui désirera le voir. Ce passeport est ainsi conçu : Laissez passer Charles-Maurice Talleyrand allant à Londres par nos ordres. » J’étais donc bien autorisé à rester hors de France jusqu’à ce que ces ordres eussent été révoqués. Or, ils ne l’ont jamais été. Je n’ai donc pu être en contravention par mon absence.

Ce n’est pas tout. Si maintenant nous ouvrons les Moniteurs des 17 et 18 fructidor an III, nous y trouverons insérée une pétition de Talleyrand à la Convention. N’oublions pas à ce propos que M. de Talleyrand déclare dans ses Mémoires n’être intervenu en rien dans le décret de rappel. Cette pétition présentée par Desrenaudes fit l’objet d’une discussion publique qui se termina par le vote à l’unanimité du décret en question.

Au milieu de ces affirmations diverses, de ces textes contradictoires, que faut-il penser ?

C’est que Talleyrand, en septembre 1792, sortit de France comme agent officiel de la République ; qu’après la rupture avec la France, il reçut naturellement ses passeports ; en même temps, considéré à tort ou à raison comme un hôte dangereux, on lui appliqua l’alien bill ; mais, ne se souciant pas de revenir à Paris où sa qualité d’ex-noble et d’ex-évêque lui faisait courir des risques, il sollicita de lord Grenville l’autorisation de rester en Angleterre. Voici même comme dans une lettre qu’il lui écrivit à ce sujet, il reniait son passé et désavouait sa qualité : « Je suis venu, disait-il, en Angleterre, jouir de la paix et de la sûreté personnelle à l’abri d’une constitution protectrice de la liberté et de la propriété, et j’y existe, comme je l’ai toujours été, étranger à toutes les discussions des partis (9). »

En 1795, il juge l’instant favorable pour rentrer dans sa patrie : il se souvient alors, au bon moment, de son passeport et de sa mission et signe une pétition où il est de nouveau un fidèle serviteur de la République, victime de la tyrannie de Robespierre.

En 1816 enfin, il écrit ses Mémoires. Il se présente alors, sinon comme un émigré de fait, du moins comme un émigré de cœur qui s’est borné en 1795 à accepter le bénéfice d’une mesure de justice prise à son égard par la Convention.

Voici bien comptée la quatrième version authentique qu’il nous donne lui-même de cet épisode de sa vie.

J’ai insisté sur ce point, secondaire en apparence, mais en réalité capital, pour qui veut connaître et le Talleyrand historique et le Talleyrand des Mémoires. Pour le premier, il résume l’histoire de toute sa vie. Successivement le serviteur de Louis XVI et de Danton, du directoire et de Napoléon, de Louis XVIII et de Louis-Philippe, il a toujours maintenu ses positions, grâce à la prestesse de ses volte-faces, au profond dédain qu’il affichait le lendemain pour ses opinions de la vieille. – Pour le second, il est un exemple, et non le moins frappant, de son souci continuel d’unifier sa vie, de l’arranger après coup. Assurément il n’était pas facile de concilier le passeport de Danton et la lettre à lord Grenville. Aussi n’y a-t-il pas réussi ; je dirais presque qu’il ne l’a pas même essayé ; il s’est borné à n’en rien dire ; il laisse tout dans une ombre discrète, passe légèrement sur la pointe du pied, s’appliquant le précepte du poète : « Glissez, mortels, n’appuyez pas ». – Cette superbe assurance en impose ; peu s’en faut que le lecteur ne le suive de confiance, mais s’il s’arrête, si légèrement qu‘il soulève le voile, que de choses singulières lui apparaissent !

Certes, je n’ai garde d’oublier que depuis un siècle, en France, la fidélité politique n’est plus qu’un rêve, et ne peut guère, hélas ! être autre chose. Combien d’hommes d’honneur, devant l’intérêt supérieur de la patrie, ont fait le sacrifice de leur foi, se sont résignés à ne pas rester fidèles à leurs dieux ? Mais entre ceux-là et M. de Talleyrand, il y a cette différence que les premiers n’ayant rien à cacher, peuvent marcher la tête haute, et contre l’accusation de versatilité, en appellent à l’histoire. M. de Talleyrand, au contraire, n’ayant obéi dans ses nombreuses métamorphoses qu’à la voix de l’intérêt personnel, s’il invoque l’histoire, voit l’histoire se retourner contre lui. Nous en avons déjà vu quelques exemples ; en voici encore un, tout aussi probant, et plus grave.

M. de Talleyrand est entré au ministère le 15 juillet 1797. Moins de deux mois après, le 4 septembre, éclatait le coup d’Etat du 18 fructidor qui fut suivi d’une seconde terreur, laquelle, au dire des contemporains, si elle fut moins sanglante, fut aussi tyrannique et cruelle que la première. M de Talleyrand, ministre des relations extérieures, n’avait évidemment pas le premier rôle. Mais enfin, comme membre du gouvernement, il doit porter sa part de responsabilité. Or, voyez avec quelle délicatesse et quelle légèreté de touche, il glisse sur ce gênant souvenir.

« Au dedans, un parti travaillait à changer l’ordre des choses établi pour y substituer quoi ? C’est ce qu’on n’a jamais su, et ce qu’on ne pourra jamais savoir, car ce parti peu nombreux était composé de républicains, de constituants et de conventionnels qui pouvaient être réunis par des haines, mais qui, certainement, ne pouvaient l’être par aucun projet.

Ce qui se montra avec évidence, c’était la faiblesse de ce parti, qui fut renversé d’un souffle, et dont les chefs véritables ou prétendus furent, dans l’espace de quelques heures, saisis pour la plupart, accusés, condamnés sans être entendus et transportés à Cayenne par ce qu’on appelait alors une loi (10). »

Voici maintenant la contre-partie. Je la trouve dans la propre correspondance, soit officielle, soit confidentielle, de M. de Talleyrand, telle qu’elle a été publiée dans un livre récent (11). Voici ce qu’il écrivait à Bonaparte, alors général en chef de l’armée d’Italie :

20 fructidor an VI (6 septembre 1797).

« Citoyen général,

Le courrier d’aujourd’hui vous apportera de grandes nouvelles de Paris. Les proclamations du Directoire, les actes du Corps législatif, les papiers publics, la lettre même que j’écris aux agents de la République à l’extérieur et dont je vous adresse une copie, vous apprendront les détails, et vous mettront à même de saisir l’ensemble de cet événement de la révolution, que votre esprit supérieur a du pressentir, qu’il saura apprécier et qui doit avoir une si grande influence sur les destinées de la République…

Des mesures sévères ont été prises ; plusieurs étaient nécessaires ; quelques-unes pourront être adoucies. D’excellents patriotes le désirent, mais ils pensent aussi qu’il faut si bien finir, que ce ne soit plus à recommencer. On est sorti un instant de la constitution ; on y est rentré, j’espère, pour toujours. »

La circulaire diplomatique est encore plus explicite. Elle débute ainsi :

« Un grand événement vient de se passer, citoyen, le 18 fructidor. Il doit nécessairement avoir la plus énergique influence sur les destinées de la République, et tout ce qui en France a le sentiment de la liberté pense qu’il en affermira à jamais la durée… » Suit un long exposé de la situation de la France et du gouvernement avant le coup d’Etat. Le Directoire se décide à intervenir et sauve la République en faisant arrêter un certain nombre « d’individus qui osaient se dire députés ».

M. de Talleyrand reprend ensuite : « Cette conduite ferme a reçu l’assentiment général ; aucune résistance ne l’a laissée un instant douteuse ; aucun désordre ne l’a souillée. Les gardes du Corps législatif ont obéi à la voix d’Augereau, et gardent maintenant les deux conseils avec un zèle qui n’est plus inquiet. Les patriotes n’ont pas laissé égarer leur enthousiasme. Aucun cri de vengeance ne s’est fait entendre ; enfin la confiance dans le gouvernement est unanime, et le peuple est satisfait et tranquille. »

Talleyrand insiste sur la douceur et la générosité des auteurs du coup d’Etat. Point de vengeance, point de réaction, point d’échafaud. « Ils ont voulu, dit-il, que le sang même le plus coupable ne fût pas répandu, que toute la punition pour ceux qui avaient voulu déchirer la République fût de ne pas vivre dans son sein. » Suit immédiatement une liste édifiante des mesures de précaution prises à leur égard : « Les opérations de 49 assemblées électorales ont été annulées : 2 directeurs, 54 députés et 10 individus ont été déportés… enfin pour confondre à la fois, et les espérances et les calomnies de tous ceux qui auraient tant désiré ou qui méditeraient encore la ruine de cette constitution, une mort prompte a été prononcée dès le premier jour contre quiconque rappellerait la royauté, la constitution de 1793 ou d’Orléans… »

La conclusion est une apologie complète et sans réserve de l’événement : « vous direz que le Directoire, par son courage, par l’étendue de ses vues et ce secret impénétrable qui en a préparé le succès, a montré au plus haut degré qu’il possédait l’art de gouverner dans les moments difficiles ».

Ces textes, il me semble, prouvent avec la dernière évidence que M. de Talleyrand ne fit aucune difficulté de profiter du 18 fructidor, de le défendre et de le glorifier à la face de l’Europe. Qu’il l’ait conseillé par avance, ceci est autre chose. Pour moi, j’hésite à le penser, non par sympathie exagérée pour l’homme ; je ne crois pas que M. de Talleyrand ait jamais eu de bien gros scrupules, mais parce qu’un coup d’Etat suppose un courage, une énergie que M. de Talleyrand ne nous a jamais donné l’occasion de signaler en lui. Qui fait un coup d’Etat brûle ses vaisseaux. Or, M. de Talleyrand s’est toujours bien gardé de brûler ses vaisseaux. Trop de fois dans sa vie, il eut à voguer vers de nouveaux rivages…

M. de Talleyrand resta deux ans au pouvoir. Il donna sa démission le 20 juillet 1799. Sur toute cette période, on ne trouve que peu de chose dans les Mémoires. Suivons donc Talleyrand dans sa marche rapide, mais arrêtons-nous au moment de sa sortie des affaires. Ici la question est difficile et délicate. L’honneur privé de l’homme est en jeu.

Pourquoi M. de Talleyrand a-t-il en juillet 1799 brusquement quitté le ministère ? Les Mémoires eux-mêmes paraissent un peu gênés pour l’expliquer :

Il était arrivé au Directoire ce qui arrive toujours aux despotes. Tant que rien ne résista aux armées dont il disposait, on le haïssait, mais on le craignait. Dès que ses armées furent battues, on le méprisa. On l’attaqua dans les journaux, dans les pamphlets, partout enfin. On n’épargna pas naturellement ses ministres. Cela me procura la facilité que j’attendais de quitter mon poste. J’avais bien reconnu qu’il ne m’était possible d’y empêcher que trop peu de mal, et que ce ne serait que plus tard qu’il y aurait du bien réel à y faire… après avoir donné ma démission, je me retirerai à la campagne, près de Paris, attendant les évènements (12). »

Talleyrand, on le voit, n’insiste pas, et il fait bien, car si peu qu’il eût insisté, il aurait été forcé de parler des affaires d’Amérique. Son silence seul n’est-il pas une singulière présomption contre lui ?

Qu’est-ce donc que cette affaire d’Amérique ?

On connaît les démêlés de la Convention avec les Etats-Unis. La question du droit de visite avait failli dégénérer en guerre ouverte. Une tentative de rapprochement avait eu lieu sous le Directoire et des plénipotentiaires américains étaient venus à Paris. On entra en pourparlers. Mais alors Talleyrand émit la prétention de faire payer ses services. Il exigea 50 000 livres sterling. Les Américains trouvèrent sans doute ses prétentions exagérées. Bref, on ne parvint pas à s’entendre ; les négociations furent rompues, et les Américains se vengèrent de leur déconvenue en publiant toutes les pièces du débat. Les dépêches officielles et un long rapport circonstancié furent présentés au congrès. On y trouve les preuves évidentes des trames secrètes de Talleyrand (13).

Voici d’abord une lettre de l’un des plénipotentiaires, le général Pinckeney, lettre qui fut portée à la tribune du congrès. Elle est datée du 21 décembre 1797, et rapporte la réponse que Talleyrand fit faire par ses fondés de pouvoir aux propositions de la légation américaine :

« M. X. nous informe que M. de Talleyrand se refuserait même à faire part au Directoire de ces propositions, s’il n’avait pas reçu par avance une douceur (le mot est en français dans le texte) de 50 000 livres sterling ou la plus grande partie. »

Voici qui est plus décisif encore. M. de Talleyrand n’était pas jusqu’ici personnellement mis en scène. Nous allons maintenant le voir manœuvrer lui-même. Dans le rapport du secrétaire d’Etat Pickering fait au congrès le 18 janvier 1799, nous trouvons en effet l’analyse d’une lettre des plus curieuses, signée de l’un des plénipotentiaires, M. Gerry. Elle est datée du 17 décembre 1797. « M. X., lisons-nous, dit à M. Gerry que si les deux mesures suivantes proposées par M. de Talleyrand étaient adoptées, la paix serait rétablie entre les deux républiques : l’une d’elles était une gratification de 50 000 livres sterling. » Gerry alla trouver M. de Talleyrand, et après quelques observations, celui-ci lui dit « que les déclarations de M. X. étaient vraies, et qu’il pouvait faire fond sur elles. »

Les négociations traînant en longueur, le gouvernement américain perd patience, et à un discours peu mesuré qui fut prononcé au Congrès, le Directoire répondit par une demande de réparation.

Le rapport du secrétaire d’Etat continue en ces termes sur cet incident :

« Le ministre (Talleyrand) dit que le Directoire avait été blessé du discours du président et qu’il avait pris une délibération où il décidait de demander aux ambassadeurs des explications et des réparations ; qu’il était évident qu’il en résulterait des difficultés, mais qu’en offrant de l’argent, on pourrait prévenir l’effet de cette délibération. » M. Gerry répond qu’il n’avait pas de pouvoirs. Talleyrand réplique qu’il pouvait bien prendre la chose sous sa propre responsabilité. Gerry offre de demander des instructions à son gouvernement. Talleyrand insiste et ajoute que cette question doit être réglée sur-le-champ, et que tout ce qu’il peut faire, c’est de garder la délibération du Directoire secrète pendant une semaine.

Il me semble qu’il est difficile d’être plus net et plus clair. Aussi n’est-il pas surprenant que ces révélations aient fait un bruit énorme. La presse s’en saisit en Europe. Les pamphlets tombèrent de tous côtés et l’opinion en France manifesta si violemment que force fut à M. de Talleyrand de quitter le ministère. Sa vénalité venait pour la première fois d’être mise à jour ; cette vénalité qui, a-t-on dit, « est la plaie de Talleyrand, une plaie hideuse, un chancre rongeur qui envahit le fond » (14).

Le mot est dur. Sainte-Beuve en est coutumier lorsqu’il parle de Talleyrand. Est-il injuste ? Oui, diront peut-être ceux qu’aura désarmés la réponse qu’il fit un jour à une question de l’empereur sur l’origine de sa fortune : « Sire, j’ai acheté de la rente le 17 brumaire et j’ai tout revendu le 19. » Assurément non, affirmeront avec nous, tous ceux qui n’auront vu dans cette fine repartie qu’une échappatoire du plus rusé des courtisans au lieu de la protestation d’un honnête homme.


III


Le 18 brumaire ramena M. de Talleyrand aux affaires. Il n’avait certes pas été le dernier à découvrir le général Bonaparte, et à saluer en lui le futur maître de la France. Dès son retour d’Amérique, il avait prévu ses hautes destinées. Aussi ne négligea-t-il rien pour entrer en relation avec lui. Les lettres confidentielles qu’il lui écrivait à ce moment témoignent assez qu’il commença de bonne heure auprès de Napoléon le rôle de courtisan. Au retour d’Egypte, Talleyrand l’accueillit avec empressement. De son propre aveu, il prépara avec lui le 18 brumaire (15), et le lendemain du coup d’Etat il rentra au ministère. Il eut à ce moment toute la confiance du premier consul. Il travaillait seul avec lui. Lui-même l’avait demandé et Bonaparte y avait accédé immédiatement (16).

Durant quelques années, Talleyrand eut une situation exceptionnelle dans le gouvernement consulaire et, avouons-le, dans ces jours de gloire et de prospérité, y avait-il une situation plus enviable que celle de ministre des affaires étrangères, avec Bonaparte derrière soit ? Quel homme, se reportant à ces années si heureuses et si fécondes, n’a pas été saisi d’une généreuse émotion au souvenir de tant de grandeurs passées ?

Je n’en connais qu’un : c’est M. de Talleyrand. On imaginerait difficilement qu’il sentit le besoin de s’excuser d’avoir travaillé alors au relèvement de la France. Comment supposer qu’il vienne dire en 1816, que s’il accepté le portefeuille des relations extérieures des mains du premier consul, il ne l’a fait que dans le but de préparer, de hâter la restauration de la monarchie légitime ? Il le dit cependant et plus crûment que je ne saurais le répéter. Ecoutons-le parler.

Il commence par expliquer comment les circonstances et l’état des esprits rendaient impossible une restauration immédiate de la monarchie.

… « Le passage de la polygarchie à la monarchie héréditaire ne pouvant pas être immédiat, ajoute-t-il, il s’ensuivait par une conséquence nécessaire que le rétablissement de celle-ci et le rétablissement de la maison de Bourbon ne pouvaient pas être simultanés. Ainsi c’était une nécessité de travailler au rétablissement de la monarchie sans s’occuper de la maison de bourbon, que le temps pourrait ramener s’il arrivait que celui qui aurait occupé le trône s’en montrât indigne et méritât de le perdre. Il fallait faire un souverain temporaire qui fût devenir souverain à vie et enfin monarque héréditaire. La question n’était pas si Bonaparte avait les qualités les plus désirables dans un monarque ; il avait incontestablement celles qui étaient indispensables pour réaccoutumer à la discipline monarchique la France encore infatuée de toutes les doctrines révolutionnaires, et nul ne possédait ces qualités au même degré que lui (17). »

Pareille déclaration n’en imposera à personne ! M. de Talleyrand veut trop prouver, et il ne prouve rien. Qui croira jamais qu’en signant les traités de Lunéville, d’Amiens, de Presbourg, de Tilsitt, il ait pensé à Louis XVIII ? Non, non, tant qu’il fut au pouvoir, Talleyrand servit Napoléon ; qu’il le fit par intérêt personnel, par ambition, plutôt que par fidélité ou dévouement, c’est possible ; même, ce que nous savons de sa vie et de son caractère le rend probable. Mais vouloir nous persuader que de 1799 à 1807, il prépara la restauration de 1814, c’est une puérilité.

Et cependant, il met tout en œuvre pour nous convaincre. Dans les quelques pages qu’il consacre à sa carrière ministérielle, tout est calculé. Sa brièveté, le ton négligent qu’il affecte en parlant des plus grands évènements, sa parole grave et dogmatique, par instant son indignation de commande, tout dans ces pages respire la gêne et la dissimulation. Talleyrand joue un rôle, mais son masque lui va mal. Lisez par exemple les quelques phrases vraiment extraordinaires qu’il consacre à l’affaire du duc d’Enghien (18) :

Ce titre (le titre d’empereur) qu’avec de la modération et de la sagesse il aurait également obtenu, quoique peut-être plus tard, devint le prix de la violence et du crime. Il monta sur le trône, mais sur un trône souillé du sang de l’innocence et d’un sang que d’antiques et glorieux souvenirs rendaient cher à la France. La mort violente et inexpliquée de Pichegru, les moyens employés pour obtenir la condamnation de Moreau pouvaient être mis sur le compte de la politique, mais l’assassinat du duc d’Enghien commis uniquement pour s’assurer, en se plaçant dans leurs rangs, ceux à qui la mort de Louis XVI faisait craindre toute espèce de pouvoir ne venant pas d’eux, cet assassinat, dis-je, ne pouvait être ni excusé ni pardonné, et il ne l’a jamais été. Aussi Bonaparte a-t-il été réduit à s’en vanter. »

Ainsi pas un mot sur lui-même, nul essai de justification ; silence complet… prudent peut-être. Ce n’est que plus tard, en 1824, sur les accusations réitérées du duc de Rovigo, qu’il se décida à parler. Alors, il écrivit au roi sa fameuse lettre pour demander que la Chambre des pairs fût constituée juge de sa conduite ; alors également il écrivit un chapitre justificatif qui paraîtra dans le troisième volume, et que l’on pourra lire au mois de juin prochain.

Ici, je me bornerai à une simple observation. Malgré tout ce que pourra dire Talleyrand pour sa défense, il ne parviendra jamais à dégager entièrement sa responsabilité. Si l’on ne peut affirmer qu’il ait conseillé l’arrestation, qu’il y ait poussé le premier consul, on peut assurer sans constatation possible que non seulement il a hautement approuvé et l’arrestation et l’exécution, mais qu’il les a défendues et justifiées devant l’Europe. Il tint exactement en cette circonstance la conduite qu’il avait précédemment tenue au 18 fructidor. On sera d’ailleurs pleinement édifié à ce sujet lorsqu’on aura lu les dépêches très significatives retrouvées par M. Welschinger et qui ont été récemment publiées (19).

Toutefois, dans l’affaire du duc d’Enghien, la participation de Talleyrand est plutôt morale qu’effective. C’était là, si l’on me permet cette expression, un incident extra-ministériel. Le ministre des relations extérieures n’y était pas en évidence. On comprend donc à la rigueur son attitude en 1816. – Mais sa désinvolture devient tout à fait surprenante lorsqu’il arrive au récit même de sa carrière diplomatique. Rien de curieux comme les anathèmes dont il foudroie la politique de Napoléon ; il ne semble pas se souvenir qu’il ne fut l’habile et zélé interprète. Le traité de Presbourg même ne trouve pas grâce devant lui (20). Ailleurs il s’élève avec plus de force encore contre la paix de Tilsitt (21).

« J’étais indigné, dit-il, de tout ce que je voyais, de tout ce que j’entendais, mais j’étais obligé de cacher mon indignation. Aussi serai-je toute ma vie reconnaissant de ce que la reine de Prusse, reine d’un autre temps, voulût bien s’en apercevoir. Si dans les retours que je fais sur ma vie, plusieurs nécessairement sont pénibles, je me rappelle du moins avec une grande douceur les choses qu’alors elle eut la bonté de me dire et celles qu’elle m’a presque confiées : « M. le prince de Bénévent, me dit-elle la dernière fois que j’eus l’honneur de la conduire à sa voiture, il n’y a que deux personnes qui regrettent que je sois venue ici : c’est moi et vous. Vous n’êtes pas fâché, n’est-ce pas, que j’emporte cette opinion ? » Les larmes d’attendrissement et d’orgueil que j’avais dans les yeux furent ma réponse. »

Il n’oublie qu’une chose : c’est que ces traités de Presbourg et de Tilsitt, c’est lui qui les a négociés et signés ; il oublie qu’il lui était bien facile de se retirer, s’il ne voulait pas servir une politique qu’il était libre de blâmer. Il oublie qu’il accepta le prix de ses services que Napoléon lui paya sans compter en titres, dignités et pensions !

Et les affaires d’Espagne, voyez avec quelle âpreté il les condamne (22) :

« Napoléon étant à Finkenstein disait un jour dans un moment de gaieté : « Je sais quand il faut quitter la peau du lion, et prendre celle du renard. »

Il aimait à tromper ; il aurait voulu tromper pour le seul plaisir de le faire, et au défaut de sa politique, son instinct lui en aurait fait une sorte de besoin. Pour l’exécution des projets qu’il allait sans cesse roulant dans sa tête, l’artifice ne lui était guère moins nécessaire que la force. C’était surtout à l’accomplissement de ses vues sur l’Espagne qu’il sentait bien que la force ne pouvait pas suffire. »

Un autre passage non moins topique est le récit qu’il donne d’une conversation qu’il dit avoir eue avec l’empereur à Nantes peu de temps après les affaires de Bayonne (23) :

« Eh bien, disait l’empereur ; vous voyez à quoi ont abouti vos prédictions sur les difficultés que je rencontrerais pour régler les affaires d’Espagne selon mes vues ; je suis cependant venu à bout de ces gens-là ; ils ont tous été pris dans les filets que je leur avais tendus, et je suis maître de la situation en Espagne comme dans le reste de l’Europe. » - Impatienté de cette jactance si peu justifiée à mon sens, et surtout des moyens honteux qu’il avait employés pour arriver à ses fins, je lui répondis, mais avec calme, que je ne voyais pas les choses sous le même aspect que lui, et que je croyais qu’il avait plus perdu que gagné par les évènements de Bayonne.

« Qu’entendez-vous par là, répliqua-t-il ? – Mon Dieu, repris-je, c’est tout simple, et je vous le montrerai par un exemple. Qu’un homme dans le monde y fasse des folies, qu’il ait des maîtresses, qu’il se conduise mal avec sa femme, qu’il ait même des torts graves envers ses amis, on le blâmera sans doute ; mais s’il est riche, puissant, habile, il pourra rencontrer encore les indulgences de la société. Que cet homme triche au jeu, il est immédiatement banni de la bonne société qui ne lui pardonnera jamais. – L’empereur pâlit, resta embarrassé, et ne me parla plus ce jour-là. »

Je ne crois pas être contredit en disant que cette scène dramatique semble bien avoir été arrangée après coup dans le silence du cabinet : que jamais M. de Talleyrand n’aurait osé tenir un pareil langage à l’empereur, et que l’eût-il osé, une telle fierté n’était pas dans ses habitudes. Dans les Mémoires, elle vient parfaitement à sa place, juste à point pour les besoins de la cause.

Etait-ce bien cependant à M. de Talleyrand de dégager si légèrement sa responsabilité de cette néfaste aventure ? Etait-ce à lui de prétendre s’être sacrifié à la cause des Bourbons en recevant les princes d’Espagne à Valençay ? N’a-t-on pas au contraire le droit de croire qu’en acceptant d’être le geôlier de ces princes, Talleyrand fournit contre lui la preuve qu’il a accepté leur spoliation sans regrets et sans protestation ! Qu’aurait-il perdu à faire en cette circonstance acte d’indépendance ? La faveur du maître ? C’était déjà fait. Ses dignités ? Elles étaient inamovibles. Ses pensions ? Elles étaient attachées à ses dignités. Non, Talleyrand seconda l’empereur dans les affaires d’Espagne ; il marcha de concert avec lui parce que ses intérêts et sa politique personnelle ne le séparaient pas encore du maître. J’arrive maintenant à Erfurt.

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IV


L’année 1808 est une date capitale dans la vie de Talleyrand. Jusque-là, quels qu’aient été ses mobiles, il avait été correct. En 1808, sa conduite change.

M. de Talleyrand était bien trop avisé pour ne pas prévoir les conséquences de la politique envahissante de l’empereur. De bonne heure, il juge la catastrophe inévitable ; aussitôt il l’escompte, et prépare sa retraite. Dès 1807, il abandonne prudemment le ministère, et se carre dans la grasse sinécure de vice-grand-électeur, en attendant les évènements. Son salon devient le rendez-vous d’une sorte de tiers parti non pas ouvertement hostile à l’empereur, mais secrètement frondeur, mécontent, cherchant à deviner ce qui succèderait au régime présent et à s’y assurer un asile. En outre, M. de Talleyrand avait à ménager sa situation européenne, à conserver auprès des souverains étrangers et des chancelleries un crédit que le cours des évènements pourrait l’amener à utiliser un jour. L’occasion se présenta en 1808. Il accepta avec empressement l’offre d’accompagner l’empereur à Erfurt, et de le représenter aux conférences de la célèbre entrevue. On a lu l’intéressant chapitre qu’il lui a consacré. Par l’intérêt des souvenirs, les détails piquants et inédits qu’il y a rassemblés, et par la facture irréprochable, ce chapitre est certainement la perle des Mémoires. Mais en même temps, nulle part le caractère de M. de Talleyrand n’apparaît sous un jour moins flatteur. Je ne crois pas qu’aucun homme ait jamais exposé avec autant de sang-froid, de complaisance et de satisfaction intime, toutes les péripéties de sa trahison. Il ne semble pas se douter qu’étant accrédité par l’empereur, il avait le devoir de suivre ses instructions. A lui seul ce chapitre suffit à juger l’homme.

Quel était à Erfurt le but de l’empereur Napoléon ? C’était de consolider l’alliance de Tilsitt, de la rendre indestructible ; même, il songeait à se lier à Alexandre plus étroitement encore par les liens de la parenté. Il désirait ensuite recueillir les premiers fruits de sa politique nouvelle, se servir de la Russie pour contenir l’Autriche et se laisser ainsi toute liberté de s’enfoncer en Espagne. Tel était son plan ; telles aussi étaient les instructions de M. de Talleyrand. Lui au contraire suit une marche inverse. Tout en se ménageant les bonnes grâces du czar, il cherche à semer la défiance entre les deux empereurs. Il s’évertue à mettre Alexandre en garde contre les séductions de son puissant allié. En même temps, il rassure et fait rassurer sous main l’Autriche sur les conséquences de l’entrevue. Il la tient secrètement au courant des négociations. En somme, si l’entrevue d’Erfurt fut stérile, si la guerre éclata de nouveau en 1809, et si la Russie ne se déclara pas alors contre l’Autriche, c’est Talleyrand, en partie, qui en est responsable.

Dès son arrivée à Erfurt, il dresse ses batteries. L’empereur François avait envoyé au rendez-vous le baron de Vincent avec des lettres pour Napoléon et Alexandre. Talleyrand entre immédiatement en relation avec lui :

M. de Vincent, dit-il, avait l’ordre d’être confiant avec moi. Je lui dis que sa mission me faisait beaucoup de plaisir parce que je n’étais pas sans crainte sur les dispositions des deux empereurs.

« Plus haut on a vu, par les paroles mêmes de l’empereur Napoléon, qu’il me reconnaissait, et avec raison, pour partisan de l’alliance de la France avec l’Autriche. Je croyais, et je crois encore que c’était là servir la France. J’assurai à M. de Vincent que je faisais et ferais de tous les côtés ce que je croirais propre à empêcher qu’il ne sortit d’Erfurt quelque résolution préjudiciable aux intérêts de son gouvernement (24). »

Quelques jours se passent. M. de Vincent s’agite, s’inquiète. Il redoute qu’on ne se cache de lui : « M. de Vincent, dit Talleyrand, était constamment dans la crainte. Quelle que chose que je pusse lui dire, il avait de la peine à se persuader que l’on ne fit rien, et cependant il était positif que les premiers jours s’étaient passés sans que l’on eût parlé d’affaires (25). »

Cependant les négociations s’engagent. M. de Vincent l’apprend et accourt tout éploré chez M. de Talleyrand.

Je l’engageai à se tenir tranquille, reprend le prince… J’ajoutai, sans lui en dire davantage, que j’étais placé de manière à avoir quelque influence sur les dispositions qui seraient prises et qu’il savait à quel point j’étais opposé à tout ce qui pouvait nuire à la sécurité et à la considération de l’Autriche (26). »

L’Autriche rassurée, M. de Talleyrand entreprend maintenant la Russie, et avec un art souverain et les plus perfides insinuations, il trouble le czar et excite ses défiances. Il le rencontre un soir chez la princesse de la Tour-et-Taxis, dont le salon était son principal champ d’opération. « L’empereur vous a-t-il parlé ? demande Alexandre. – Non Sire, - et je hasardai d’ajouter que, si je n’avais pas vu M. de Vincent, je croirais que l’entrevue d’Erfurt était uniquement une partie de plaisir. – Qu’est-ce que dit M. de Vincent ? – Sire, des choses fort raisonnables, car il espère que Votre Majesté ne se laissera pas entraîner par l’empereur Napoléon à des mesures menaçantes ou au moins offensantes pour l’Autriche, et si Votre Majesté me permet de le lui dire, je forme les mêmes vœux. – Je le voudrais aussi : c’est fort difficile, car l’empereur Napoléon me paraît bien monté. – Mais, Sire, vous avez des observations à faire ; est-ce que Votre Majesté ne peut pas regarder comme inutiles les articles où il est question de l’Autriche, en disant qu’ils sont renfermés implicitement dans le traité de Tilsitt ?… Il me semble que l’on pourrait ajouter que Votre Majesté a le droit d’exiger que l’empereur Napoléon s’en rapporte à elle pour juger des cas où l’Autriche deviendrait un obstacle réel au projet adopté par les deux empereurs. Cela convenu entre vous, tout ce qui regarde l’Autriche devrait être effacé du traité. Et si Votre Majesté pense à l’espèce d’effroi que la réunion d’Erfurt, arrangée à l’insu de l’empereur François, a dû causer à Vienne, peut-être aimera-t-elle, en lui écrivant, à le rassurer sur tout ce qui personnellement l’intéresse (27). »

Le lendemain, Alexandre soumet à Talleyrand le projet de traité amendé et les observations qu’il compte présenter à Napoléon. Le maître se déclare satisfait de son élève. « Ces observations, dit-il, étaient suffisamment bien, je le trouvai disposé à les remettre le lendemain matin. Cela me fit plaisir, car il ne me paraissait pas avoir un air assez dégagé pour que je ne désirasse pas que ce premier pas fût fait. Ma crainte n’était pas fondée, et dans une conférence qui dura trois heures, il ne céda rien à Napoléon (28). »

Là-dessus, Napoléon, dépité, mande Talleyrand et se plaint amèrement du czar. Or, voyez maintenant avec quelle souplesse Talleyrand se retourne et cache son jeu. « Je n’ai pas avancé d’un pas, dit Napoléon. – Sire, je crois que Votre Majesté en a fait beaucoup depuis qu’elle est ici, car l’empereur Alexandre est complètement sous le charme. – Il vous trompe ; vous êtes sa dupe ; s’il m’aime tant, pourquoi ne signe-t-il pas ? – Sire, il y a en lui quelque chose de chevaleresque, qui fait que trop de précautions le choquent ; il se croit par sa parole plus engagé que par des traités (29). »

Bien endoctriné par Talleyrand, soutenu et réconforté par lui, l’empereur Alexandre résiste jusqu’au bout. Napoléon est forcé de modifier son traité. En même temps, le czar consent à voir M. de Vincent et lui remet une lettre rassurante pour l’empereur François. Avant de partir, Vincent, tout radieux, vient prendre congé de Talleyrand. « Je puis lui dire, dit le prince, à quel point il avait lieu d’être content de tout le monde en général, et de l’empereur Alexandre en particulier. Son visage était aussi épanoui qu’il peut l’être. En me disant adieu, il y eut de sa part un serrement de main affectueux et reconnaissant (30). »

Ah ! Oui ! Vincent avait lieu d’être reconnaissant, et cette affectueuse poignée de main entre Talleyrand et le ministre ennemi (car, à Erfurt, l’Autrichien était l’ennemi) est la digne conclusion de ce chapitre. La conduite de M. de Talleyrand à Erfurt n’est que duplicité et trahison. Certes, il pouvait refuser son concours à la politique de Napoléon. Libre à lui de la juger dangereuse, de préférer l’alliance autrichienne à l’alliance russe. C’est un système qu’on pouvait défendre et que M. de Talleyrand, en 1814, fit triompher avec une incomparable habileté. Mais en 1808, agent officiel de Napoléon, dépositaire de sa confiance, il n’avait pas le droit de la trahir.

Dans tout gouvernement, monarchie, empire ou république, les hommes qui ont l’honneur de diriger les affaires de l’Etat doivent être en parfaite communion d’idées avec celui qui émane l’autorité suprême. C’est là un principe sacré. Et qu’on ne vienne pas invoquer de prétendus scrupules d’honnête homme et de bon citoyen qui, jugeant néfaste la politique du maître, croit faire acte méritoire en restant aux affaires pour mieux la contrecarrer ! Ces scrupules, dira-t-on, sont honorables ; je n’en sais rien, et ne veux pas le savoir, car ils sont déplacés, ils sont dangereux, ils confinent de trop près la trahison ; ils ruinent un gouvernement et provoquent l’anarchie. L’histoire le prouve : l’histoire de tous les temps, celle de Louis XV comme celle de l’empereur Napoléon. Qu’un ministre éclaire son souverain sur les dangers d’une fausse politique, rien de mieux ; c’est son devoir. Mais si le maître insiste, qu’il obéisse ou qu’il s’en aille ; c’est également son devoir.

Avec l’entrevue d’Erfurt, se termine la première partie de la carrière de Talleyrand. De 1808 à 1814, il n’apparaît plus sur la scène : il est vrai que derrière le rideau il accentue son mouvement de conversion ; il le précipite en même temps que la décadence de l’empire, pour arriver enfin en 1814 à une défection ouverte. Mais les Mémoires sont muets sur ces années. Aussi bien pour fixer sur ces Mémoires et sur l’homme, notre jugement, est-il inutile d’aller plus loin (31).

M. de Talleyrand a voulu faire de sa vie un tout, une unité indissoluble ; montrer que toutes ses actions n’ont jamais eu qu’on mobile unique : l’amour et le respect de la royauté légitime ; qu’il s’est résigné à servir tous les gouvernements révolutionnaires, gouvernements illégitimes, régimes de transition et sans consistance parce qu’ils étaient nécessaires pour « ramener, comme il le dit, les esprits à la discipline monarchique ». S’il a accepté d’être ministre, ambassadeur, prince, vice-grand-électeur, c’est parce que plus élevé était son rang, et plus fructueusement il pouvait travailler à cette œuvre de reconstruction sociale. Voilà ce qu’il dit ; voici maintenant ce qu’il a fait.

Talleyrand a servi la Convention, le Directoire et l’Empire parce que sa sûreté d’abord, son ambition ensuite, ses intérêts pécuniaires et autres, toujours, lui en ont fait une loi. Dans ces différentes charges, il s’est toujours attaché à ménager sa position, à ne s’engager avec personne, à assurer toujours sa ligne de retraite.

Tant que le souci de ses intérêts particuliers le lui permit, il servit la France avec dévouement et habileté. C’est ainsi qu’il eut, de 1800 à 1807, quelques belles années. Il représentait auprès de Napoléon les traditions séculaires de l’ancienne France. Le vieux gentilhomme servait de lien et d’intermédiaire entre la jeune cour des Tuileries et les antiques monarchies du continent. Son nom et sa qualité étaient aux yeux de l’étranger la preuve que la vieille société pactisait avec la nouvelle. Il était presque un gage de durée pour le gouvernement impérial. A lui seul, il était une sorte de puissance morale. Alors il rendit de réels services. Ce serait ingratitude de ne pas le reconnaître. Napoléon lui-même, qui ne l’aimait pas, qui se sentait trahi, lui rendait justice sur ce point, justice si complète qu’il hésita toujours à se séparer de lui. Il voulut le retenir en 1807 : il le consulta toujours ; il essaya plusieurs fois de le rappeler, même en 1815. « Talleyrand, avait-il coutume de dire, est le seul qui sache me faire parler à l’Europe. »

Il savait parler, en effet, le fin diplomate ! Aucune ruse de langage n’avait de secret pour lui ! Nul mieux que lui n’a su jouer du plus délicat des instruments. Et cependant, ne semble-t-il pas qu’il ait moins réussi en parlant à la postérité que dans les conférences et les congrès ? A Vienne et à Londres, sa parole a persuadé l’Europe coalisée, mais dans ses Mémoires, il ne persuade personne. Il pensait que la séduction de sa parole triompherait de l’histoire ; il s’est trompé. L’histoire demeure aujourd’hui ce qu’elle était hier. Lui seul se trouve blessé, amoindri par cette publication, et c’est là ce qui fait l’intérêt de ces Mémoires. Talleyrand a voulu élever un monument à son honneur et à sa fidélité : il se trouve au contraire que nous trouvons dans ce testament de sa vie la preuve, l’aveu, que dis-je ? la glorification de sa duplicité.

Quoi qu’il en dise, ce n’est pas ce qui le grandira. La trahison n’ennoblit personne.

Pour moi, j’aime mieux le voir à Vienne et à Londres qu’à Erfurt. Là il fut vraiment grand ; là il force notre estime. C’est qu’en effet par deux fois, aux heures les plus critiques de notre histoire, M. de Talleyrand à force de fierté a imposé à l’Europe en armes le respect et la grandeur de la France. Cela, personne n’a le droit de l’oublier, et s’il est vrai que le privilège de ces grandes existences liées aux destinées de la patrie, est d’être jugées par leurs services et non par leurs erreurs, l’histoire dira que cet homme, si coupable qu’il ait pu être, n’avait cependant pas une âme vulgaire.

J. Darcy,

Membre du Groupe d’histoire et de diplomatie

Notes

(1) Mémoires du prince de Talleyrand, avec une préface et des notes par le duc de Broglie. Paris, Calmann Lévy, 1891.

(2) Mémoires, vol. I, p. 135.

(3) F. Dumont, Souvenir sur Mirabeau et les deux premières Assemblées législatives, p. 370 et note.

(4) Mémoires, vol. I, p. 248.

(5) Mémorial de Gouverneur Morris, t. I, p. 308.

(6) … car Mme de Genlis, pour éviter le scandale de la coquetterie, a toujours cédé aisément. (Mémoires, vol. I, p. 163).

(7) Mémoires, vol. I, p. 224, 229, 287.

(8) Eclaircissements donnés à mes concitoyens (an VII, 1 vol. in-8).

(9) Lettre citée par Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, XII, 27.

(10) Mémoires, vol. I, p. 256.

(11) G. Pallain, Le ministère de Talleyrand sous le Directoire, p. 135 et suivantes, note.

(12) Mémoires, vol. I, p. 268.

(13) Américain State papers, t. III, p. 373-499 et t.IV.

(14) Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. XII, p. 43.

(15) Mémoires, vol. I, p. 272 et note.

(16) Ibid., p. 276.

(17) Ibid., p. 274.

(18) Mémoires, vol. I, p. 292.

(19) Voir les derniers numéros de la Revue de la Société des études historiques.

(20) Mémoires, vol. I, p. 302.

(21) Ibid., p. 316.

(22) Ibid., vol. I, p. 325.

(23) Mémoires, vol. I p. 384.

(24) Mémoires, vol. I, p. 425.

(25) Ibid., p. 432.

(26) Ibid., p. 433.

(27) Mémoires, vol. I, p. 437.

(28) Ibid., p. 439.

(29) Mémoires, vol. I, p. 439.

(30) Ibid. ; p. 449.

(31) Il est bien entendu que ce qui précède comme ce qui va suivre s’applique exclusivement à la carrière de Talleyrand sous la Révolution et l’Empire, et à la partie des Mémoires qui ont trait à cette époque.



FIN


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PARIS

Félix Alcan, Editeurs, 108 bd Saint-Germain - 1891










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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
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