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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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TALLEYRAND, EVEQUE A AUTUN





Il faut que je vous rapporte un autre épisode de la vie de M. de Talleyrand, qui est beaucoup plus extraordinaire, et qui n'est pas moins difficile à bien expliquer philosophiquement.

C'était dans les premiers jours d'août 1790, et M. de Talleyrand se trouvait dans sa ville épiscopale, ce qui n'était guère son habitude. On entendit une rumeur épouvantable sur la place de l'Évêché ; on vint dire au prélat d'Autun que la populace assiégeait la porte de son palais, et M. de Talleyrand commença par aller s'enfermer et se barricader dans une soupente avec M. l'abbé Goutte, son secrétaire (1). Il avait grand-peine à s'expliquer un mouvement populaire et d'hostilité contre un évêque aussi constitutionnel que lui, et comme il était resté sans Grands-Vicaires et sans conseil épiscopal, il aurait été bien empêché pour trouver un autre parlementaire ecclésiastique que M. Goutte, qui ne voulait pas du tout sortir de leur petite cachette. Il est à savoir que cet évêque du Champ-de-Mars inspirait si peu de confiance et avait conservé si peu de crédit sur la conduite politique et les opinions religieuses de ses diocésains, que sa cathédrale était restée, depuis la cérémonie fédérative et tricolore du 14 juillet, sans clergé, sans chanoines et sans lutrin, sans enfants de chœur, sans organiste et même sans donneux[sic] d'eau bénite. On n'en avait pu trouver dans le pays.

Cependant le tumulte augmentait de la manière la plus effrayante, il était question de briser les grilles, et les valets vinrent dire à leur maître (au travers de sa porte) que tout le peuple de la ville et les paysans d'alentour, car c'était un jour de marché, étaient dans la ferme résolution de parler à Monseigneur, à qui, du reste, ils ne voulaient faire aucun mal, car c'était pour lui demander, à défaut d'autre officiant, puisque toutes les églises catholiques étaient devenues veuves, le secours de son ministère pour exorciser un possédé du diable, un meneux d’ loups[sic] du Morvan, une espèce de vampire. Il était à redouter que ces Bourguignons ne se portassent aux dernières extrémités contre le prétendu maléficier et contre les domestiques de l'Évêché qu'ils accusaient injustement de ne pas faire parvenir leur requête à Monseigneur. Les bourgeois et les villageois de l'ancien Augustodunum ont toujours eu beaucoup de rapports avec cette peuplade de la Béotie, dont la moitié de la population se croyait sorcière, et dont l'autre moitié se croyait ensorcelée. L'Abbé Goutte alla regarder par une lucarne et vit au milieu de la foule un malheureux homme avec les cheveux hérissés, les yeux hagards et les mains attachées derrière le dos, qu'on accablait de malédictions atroces et qu'on assommait d'horribles coups ; il revint auprès de son maître, et son rapport était alarmant. Les deux constitutionnels se concertèrent ; le pillage pouvait être la suite de la violence, et M. de Talleyrand finit par se décider à l'administration de l'exorcisme. Il ne savait comment s'y prendre, mais l'inexpérience ne le fit pas tomber dans l'imprévoyance, et il ordonna de conduire le sorcier dans son cabinet. — Dans la chapelle de l'évêché ! s'écria le peuple. — Dans la chapelle ! Dans la chapelle ! Ceci n'arrangeait pas du tout le pontife de juillet, parce que de la chapelle il avait fait faire un garde-meubles, et qu'elle était encombrée par des bois de lit, des transparents nationaux, des monceaux de guirlandes civiques, des matelas, des drapeaux tricolores et des tables de nuit. Il envoya l'abbé Goutte en négociation, mais le peuple lui députa douze ou quinze représentants qui triomphèrent de sa résistance ; on leur ouvrit la ci-devant chapelle, et l'on convint réciproquement que la cérémonie ne pourrait avoir lieu que sur le perron de l'évêché. M. de Talleyrand se traîna sur le pavé du grand vestibule appuyé sur sa crosse ; on fit avancer le sorcier, et le patriarche des intrus commença par marmotter du latin de rencontre. — Le bénitier, où est le bénitier ? dit-il à l'abbé Goutte. Hélas ! mon Dieu, il ne fut pas possible de trouver un bénitier dans les appartements de ces deux ecclésiastiques et l'Évêque envoya chercher cet ustensile indispensable pour exorciser, dans la sacristie de l'église de Saint-Lazare. On en rapporta le bénitier des aspersions dominicales avec son goupillon, mais il ne se trouva pas une seule goutte d'eau bénite dans la cathédrale d'Autun.... — Chez Mme d'Albon, porte St.-André ! — Chez Mme d'Albon ! cria-t-on dans la foule, allez lui demander de son eau bénite ; elle en aura de la meilleure, Mme d'Albon ! c'est la mère des pauvres ; ce n'est pas une dame comme ça qui resterait sans eau bénite et sans bénitier, non plus !. . .

Voilà qu'on va chez la Comtesse d'Albon, qui ne voulut pas donner de son eau bénite, en disant qu'elle en avait fait venir de Lyon (parce qu'elle ne voulait pas de celle d'un intrus), et que, si M. de Talleyrand n'avait pas d'eau bénite constitutionnelle, il pouvait en faire !

Une femme du peuple en apporta, qu'elle avait pieusement et précieusement conservée depuis l'intronisation de M. de Montazet, prédécesseur de M. de Talleyrand; c'est une dévotion du pays. Celui-ci commença par en verser dans le bénitier de sa cathédrale ; il y trempa le goupillon pour en asperger le sorcier qu'on avait fait mettre à genoux et qu'on maintenait agenouillé devant cet étrange exorciste. On était obligé de le soutenir pour l'empêcher de tombera la renverse. Cet homme avait le regard inanimé, terne et fixe. Il ne proférait pas une parole et n'avait pas fait une seule plainte, un seul cri, malgré les brutalités, les outrages et les coups affreux dont on l'accablait. On ne sait pas de quelle sorte d'émotion M. de Talleyrand se sentit troublé ; mais il s'évanouit dans les bras de son valet de chambre, en laissant tomber l'eau bénite avec le bénitier sur la tête de ce malheureux, qui fit entendre un gémissement lugubre et qui rendit l'âme. Soit à raison des mauvais traitements qu'il avait subis, soit par un saisissement de frayeur naturelle ou par un effet occulte et sacramentel de l'aspersion ; toujours est-il que ce pauvre diable en était tombé raide mort et que son corps avait roulé sur les marches du péristyle épiscopal, avec la mitre, le bénitier et la crosse de M.de Talleyrand qui se brisa sur le pavé. Ce fut le dernier acte de son ministère ecclésiastique.

Presque tous les prêtres constitutionnels se marièrent l'année suivante. On a vu dans tous les journaux du temps que l'abbé Goutte avait épousé la citoyenne Aspasie Samson, nièce du bourreau de Paris, et qu'il eut un procès avec la citoyenne Iphigénie Martin, à laquelle il avait fait une promesse de mariage. On y voit aussi que le ci-devant Évêque de Saône-et-Loire fut condamné à faire des réparations civiques et à payer une indemnité de cinq francs, en assignats, à la citoyenne Paméla Ducroc, parce qu'il avait osé la traiter d'Aristocrate et de Gourgandine. Heureusement que M. de Talleyrand ne s'est pas marié ! Pour couronner ses œuvres, il ne lui manquait plus que d'épouser une gourgandine, mais il a eu trop d'esprit pour se rendre coupable d'une aussi lâche infamie (2). Ce sont MM. d'Alais et de Lezay-Marnézia, Comtes de Lyon, qui m'ont envoyé le procès-verbal de cette fonction, pastorale en exorcisme.

(1) Le citoyen Jean-Louis Goutte fut institué par l'assemblée constituante et fut sacré. Évêque constitutionnel de Saône-et-Loire, par M. de Talleyrand, le 3 avril 1791, afin de le remplacer sur le siège d'Autun.

(2) Le mariage de M. de Talleyrand doit être postérieur à l'époque où l'auteur écrivait ce paragraphe. Tout en professant et n'ayant jamais cessé de professer, à l'égal de M. de Talleyrand, la même opinion que Mme de Créquy, l'éditeur de cet ouvrage aura soin de faire observer qu'elle s'est trompée sur la délicatesse de sentiment et sur la quantité d'esprit qu'elle attribuait à ce diplomate.

(Note de l'éditeur.)


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in SOUVENIRS DE LA MARQUISE DE CREQUY TOME IV – PARIS – FOURNIER JEUNE - 1834








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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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