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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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L'HOTEL CRAUFURD

PAR

C. LEROUX-CESBRON







Il y avait autrefois au numéro 21 de la rue d’Anjou un vieil hôtel qui datait du XVIIIe siècle et qui a disparu vers 1855, lorsque le percement du boulevard Malesherbes a coupé la rue en deux tronçons.

Cet hôtel appartenait, à la fin du Directoire et sous le Consulat, à M. de Talleyrand et celui-ci l’échangea, quelques années plus tard, à un Anglais nommé Quintin Craufurd, contre l’hôtel de Valentinois, rue de Varennes, en lui donnant 700.000 fr. de retour. Après cet échange, l’Anglais s’installa rue d’Anjou et surtout il y installa la galerie de tableaux qu’il était en train de se constituer en achetant un peu partout, dans les échoppes du Pont-Neuf comme chez des particuliers qui ne se doutaient pas de leur valeur, des toiles de maîtres accrochées jadis dans les chapelles des couvents, dans les hôtels ou les châteaux des grands seigneurs, ou même dans les appartements royaux.

La plupart de ces toiles avaient été saisies comme suspectes pendant la Terreur et séquestrées par ordre du Comité de Salut public, mais elles n’avaient pas toutes été enrichir le Trésor public, comme il était prescrit ; beaucoup s’étaient égarées en route aux mains des intermédiaires et avaient disparu. Un connaisseur pouvait facilement, au lendemain de la Révolution, pour peu qu’il prît la peine de rechercher ces chefs-d’œuvre partout où ils se cachaient, réunir à peu de frais une collection de tableaux de tout premier ordre. C’est ce qu’avait entrepris Quintin Craufurd.

Qu’était-ce que ce Quintin Craufurd dont les contemporains se sont plu à orthographier le nom de la façon la plus fantaisiste en l’écrivant tantôt Crawford, tantôt Crawfurd, tantôt Craufford avec deux f ou avec un seul, alors que la vraie orthographe est Craufurd puisqu’il a signé ainsi une pièce qui est aux Archives nationales ? Tous ceux qui se sont passionnés pour le drame de Varennes se rappellent certainement qu’au moment de la fuite du roi préparée par le comte de Fersen, la berline où devait prendre place la famille royale fut remisée jusqu’à l’heure du départ dans la maison d’un Anglais nommé Craufurd qui habitait alors rue de Clichy au n° 12. Personnage épisodique auquel l’histoire n’a jamais consacré que quelques lignes parce que dans cette affaire de Varennes la personnalité brillante et romanesque du comte de Fersen a absorbé celle de ses comparses, le Craufurd de la rue de Clichy est bien le même que le propriétaire de l’hôtel de la rue d’Anjou sous l’Empire et la Restauration. Ce descendant d’une noble famille de baronnets d’Ecosse avait trente-sept ans lorsqu’en 1780 il fit son apparition à Paris, retour des Indes. Il était parti là-bas à dix-huit ans engagé au service de la Compagnie des Indes, s’était signalé dans la guerre entre l’Angleterre et l’Espagne et était parvenu au grade de quartier-maître général. Nommé président des comptoirs de Manille, il y avait fait prospérer les affaires de la Compagnie sans pour cela négliger les siennes propres, de façon qu’il avait amassé rapidement une grosse fortune. Il était revenu alors en Europe et après avoir visité l’Italie, l’Allemagne et la Hollande, notre nabab s’était fixé à Paris, car, disait-il, comme un vrai baron de Gondremark « on peut faire sa fortune en tous lieux mais c’est à Paris qu’il faut en jouir. »

Gustave Bord, dans son ouvrage Autour du Temple, a dit de Craufurd qu’il était difficile de classer son caractère ; d’après cet historien, il joua le rôle d’agent politique secret du gouvernement anglais à Paris pendant les années qui ont précédé la Révolution faisant bonne figure dans l’aristocratie qui s’amusait, fort bien accueilli à Versailles et, cependant, fréquentant un milieu nettement hostile à la Cour, la société de Mme de Staël, de M. de Talleyrand, des Ségur, des Narbonne, des Noailles. Puis, au moment de l’évasion du roi, il se trouva intimement mêlé à cette intrigue ; non-seulement il remisa chez lui la berline historique, mais il quitta Paris presqu’en même temps que la famille royale, chargé d’emporter à Bruxelles l’argent qu’il devait tenir à la disposition de Louis XVI, une fois celui-ci hors de France. L’affaire manquée, après un séjour de quelques mois à Bruxelles et à Londres, Craufurd revint en décembre 1791 à Paris où, certes, sa situation ne dut pas être facile, car il s’en était fallu de bien peu que sa maison ne fût pillée et saccagée par la foule lorsque celle-ci avait appris par son cocher que c’était chez lui qu’on avait caché la berline. Cela ne l’empêcha pas, le lendemain même de son retour, de se présenter aux Tuileries pour faire sa cour aux souverains prisonniers dans leur palais. Là, si nous en croyons ses propres récits, souvent reçu en secret par la reine, il a été témoin de ses découragements, de ses angoisses ; elle lui a fait lire des lettres qu’elle recevait de Vienne ; à plusieurs reprises elle lui a demandé de la conseiller et, au moment où il dut quitter une seconde fois la France en avril 1792 parce qu’il n’y était plus en sûreté, elle le pria de lui laisser une pierre gravée qu’il portait en bague à son doigt.

– « Je vous la demande, lui dit-elle, j’aurais peut-être besoin de vous écrire et, s’il arrivait que je ne crusse pas devoir le faire de ma main, le cachet vous servirait d’indication ».

Elle ajouta :

« Je ne me fais pas d’illusion : il n’y a pas de bonheur pour moi !... Le seul espoir qui me reste, c’est que mon fils pourra du moins être heureux ! »

De 1792 à 1802, c’est-à-dire pendant les dix années qu’il passe hors de France, notre insulaire réside successivement à Bruxelles et à Aix-la-Chapelle en 1794, puis à Francfort en 1796, enfin à Vienne le reste du temps. Dans les Pays-Bas, il est l’agent officiel non classé de lord Auckland ; à Vienne nous le trouvons commissaire du gouvernement anglais attaché à l’armée autrichienne ; mais partout il est la Providence des émigrés dans la détresse, sa bourse leur est toujours largement ouverte. L’accueil qu’il trouva à Vienne près de l’empereur François II, la vie charmante qu’il y menait dans l’intimité du prince de Ligne, du baron de Thugut, de Sénac de Meilhan, l’auteur célèbre de l’Émigré, qui lui confia les mémoires de Mme du Hausset pour les faire éditer en France, ne l’empêchèrent pas de faire démarches sur démarches pour obtenir du Directoire, sans du reste y réussir, sa radiation de la liste des émigrés sur laquelle il figurait bien qu’il fût étranger, et de s’empresser de rentrer à Paris en plein hiver aussitôt que les évènements le lui permirent, c’est-à-dire à la première nouvelle des conférences ouvertes pour la paix d’Amiens en 1802.

De tout ce que Craufurd avait laissé dans sa maison de la rue de Clichy au moment de son départ précipité en 1792, il ne retrouva plus vestige. Disparus ses superbes tableaux de maîtres rapportés autrefois d’Italie et de Hollande ; les beaux volumes de sa bibliothèque transportés à l’hôtel Montmorency ; ses équipages séquestrés pour le service du gouvernement ; son argenterie envoyée à la Monnaie ; sa chambre à coucher de lampas bleu céleste, ses bergères, ses fauteuils en satin blanc broché vendus aux enchères le 12 brumaire an II ; vendus également ses habits de velours pailleté, ses vestes brodées, ses chapeaux galonnés d’or ainsi que sa cave, les Salerne, les constance, les Madère et les Champagne des grandes années ; enfin vendue nationalement la maison elle-même.

De toute la brillante société avec laquelle il frayait naguère, il n’a retrouvé que quelques rares survivants. Ah ! Paris, ce Paris où il avait déclaré qu’il faisait si bon vivre, était bien changé ! D’autres, à sa place, découragés, seraient peut-être repartis chez eux. Mais lui, le déraciné, l’admirateur convaincu de notre génie français, l’épicurien qui savait goûter le charme de l’esprit parisien, à qui l’ambiance de Paris était nécessaire comme le soleil est nécessaire aux plantes, entreprit de s’y refaire une existence agréable en dépit des évènements, de reconstituer ses collections de livres et de tableaux, de racheter un hôtel et dans ce cadre nouveau d’attirer tout ce que la tourmente révolutionnaire avait laissé subsister d’hommes remarquables par leur intelligence, leur éducation ou leur esprit.

La tâche n’était point aisée et peut-être n’en serait-il jamais venu à bout sans le concours de sa femme qui y apporta ce tact exceptionnel joint à cette connaissance parfaite des convenances et des traditions qu’elle possédait, paraît-il, au suprême degré. C’est que Mme Craufurd n’était pas la première venue. Il n’avait pas fallu, d’ailleurs, qu’elle le fût pour, étant née la fille d’un humble tailleur de Lucques, avoir réussi, passé la cinquantaine et après une jeunesse plutôt agitée, à faire régulariser par Quintin une liaison vieille de vingt ans et surtout à faire accepter cette régularisation, quelque peu tardive, par les gens du monde que fréquentait son mari.

Les aventures de jeunesse de Mme Craufurd rappellent celles des héroïnes de Casanova. Née en 1750, Anna-Éléonora Franchi à douze ans n’avait fait qu’un bond de l’échoppe paternelle sur les tréteaux du théâtre de Lucques, où elle avait débuté comme ballerine. Toujours ballerine à Venise, elle y épousait en 1768 un camarade Martini, se laissait, peu après, enlever et conduire à Stuttgard par le duc de Wurtemberg, où elle devenait plus ou moins son épouse morganatique, avait de lui un fils et une fille, M. et Mlle de Francquemont – cette dernière a épousé par la suite le général comte d’Orsay et a été la mère d’Alfred d’Orsay, le délicieux dandy de 1830, ainsi que de la duchesse Ida de Guiche. Congédiée par son duc, la belle Lucquoise aurait eu à Vienne une intrigue avec Joseph II et se serait fait expulser par Marie-Thérèse. Errante à travers l’Allemagne, le chevalier d’Aigremont la recueillit, la conduisit à Paris, où le frère du sous-ministre du roi d’Angleterre près de l’électeur de Trèves, Sullivan, se toqua d’elle au point de l’épouser en 1776 et de l’emmener avec lui aux Indes. Là-bas elle se fit enlever de nouveau par Quintin Craufurd qui, pas plus que les autres, ne put échapper au charme de sa beauté et ils revinrent ensemble en Europe. A Paris leur liaison, connue de tous les amis de notre Anglais, ne paraît pas lui avoir fait tort. La dame, probablement, savait rester chez elle et voyait surtout la colonie étrangère. Elle y trouvait d’agréables distractions dans la compagnie du comte de Fersen, à qui son amour pour la reine n’interdisait pas de chercher auprès de la séduisante Italienne des diversions à cette passion sans espoir. On ne s’ennuyait pas, semble-t-il, dans l’intimité de Mme Sullivan, si j’en juge par une lettre, extraite de la correspondance de Fersen, où il est question d’une danse espagnole exécutée certain soir de juin 1791 par la dame et l’ambassadeur d’Espagne au son des castagnettes après un dîner chez milord Randon à Londres en présence du prince de Galles ; « si ridicule, a déclaré ce dernier, qu’il avait pensé mourir de rire ».

Si à quarante ans Mme de Sullivan, que le même prince de Galles comparaît à une marchande de pommes, ne rappelait plus que de très loin, lorsqu’elle dansait avec l’ambassadeur d’Espagne au son des castagnettes, l’aérienne ballerine de Lucques et de Venise, il fallait pourtant qu’elle eût encore bien du charme et surtout infiniment d’habileté pour faire vivre côte à côte ses deux amants, Fersen et Craufurd, comme elle y parvint pendant leur séjour à Bruxelles après l’échec de la fuite de Varennes et, par-dessus le marché, pour jouir d’une si parfaite considération auprès des émigrés que le duc de Breteuil n’écrivait jamais à Fersen sans le charger de présenter ses hommages à Mme Sullivan et à Mlle de Francquemont. Et ce dernier lui répondait sur le même ton :

« Mme Sullivan me charge de vous dire mille et mille choses. Pauvre femme, elle a été hier au service pour les victimes du Deux-Septembre (Massacre des prisons à Paris). Elle a bien pleuré et en a été malade de toute la journée. M. Craufurd et Mlle de Francquemont désirent être rappelés à votre souvenir ».

Ce n’est qu’à leur rentrée en France, sous le Consulat, que Mme Sullivan et Quintin Craufurd s’unirent légitimement et, afin que nul n’en ignorât, ils se marièrent civilement à la municipalité de Paris et à l’ambassade d’Angleterre, puis religieusement devant un pasteur et à l’église Saint-Germain-des-Prés. Veut-on savoir maintenant l’opinion de la haute police en 1804 sur les nouveaux mariés ? Lisons la note suivante de Desmarets :

« Madame est une femme intrigante d’un mauvais génie et dangereuse, se prononçant d’une manière impertinente contre le Gouvernement français et tout ce qui y tient. Monsieur est un homme usé qui est sous la dépendance de cette dame, mais personnellement est estimé pour son caractère doux et son commerce aisé. Il a près d’un million placé dans nos fonds. Il est en liaison avec M. de Talleyrand et sa société, et n’est rien moins qu’exalté contre le nom et le Gouvernement français. »

Il semblerait, d’après cela, que dans le ménage c’était Madame qui – comme on dit très vulgairement – portait la culotte. Pourquoi, après tout, son mari ne la lui aurait-il pas laissé porter ? Elle s’y entendait si bien ! C’est elle, probablement, qui sut décider leur ami Talleyrand à intercéder auprès du Premier Consul après la rupture de la paix d’Amiens afin d’obtenir qu’elle et son mari, internés un instant dans les Ardennes comme indésirables, pussent revenir à Paris, où ils demeurèrent sous la surveillance de la haute police jusqu’en 1808. L’Empereur alors, sur un rapport de Fouché, leur accorda le droit de résidence et d’établissement en France.

Mais elle fit mieux : elle eut l’habileté de se faire la courtisane du malheur auprès de l’impératrice Joséphine après que, divorcée et naturellement délaissée, celle-ci se fut retirée à la Malmaison ; et c’est encore une singularité de l’existence de nos deux personnages que de les voir, durant les dernières années de l’Empire, devenus les intimes de la Malmaison dînant tous les lundis avec Joséphine. Cette intimité devint même si grande qu’en mars 1814 l’ex-impératrice aurait répondu à une question de Craufurd :

– « Pensez-vous que Napoléon tentera un de ces coups désespérés qui lui ont quelquefois réussi, ou s’il mettra fin lui-même à ses jours pour échapper à ses ennemis ? »

– « Pour cela non : il aime la vie. Ce n’est pas que je veuille dire qu’aucun danger le puisse effrayer, mais il aime la vie parce qu’il veut aller dans l’avenir. »

Du moment que Mme de Craufurd pilotait avec tant de bonheur la barque conjugale, Quintin pouvait se livrer en tout sécurité à ses goûts d’écrivain et de collectionneur, confortablement installé dans son nouvel hôtel de la rue d’Anjou.

De Craufurd écrivain, on peut dire qu’alors que bien peu d’étrangers se sont sentis assez forts pour écrire des livres en français, lui a osé tenter l’aventure. Certes Gustave Bord est fondé à prétendre que ses ouvrages sont quelconques, on ne peut pas proclamer des chefs-d’œuvre ni son Histoire de la Bastille, ni ses Essais de littérature française, ni ses Notices sur Marie-Antoinette, Mmes Lavallière, de Montespan, de Maintenon et de Fontanges ; il écrit clairement, correctement : voilà tout. Mais le fait seul d’avoir tenu à traiter en français des sujets se rapportant à l’histoire de France ou à la littérature française est un magnifique hommage rendu à notre génie national ; nous devons en être grandement honorés ; d’autant que, pour s’adonner aussi complètement qu’il l’a fait à l’étude de notre littérature et pour être arrivé à la si bien comprendre en tant que reflet de nos idées, de nos goûts et de nos mœurs, il n’a pas fallu seulement que cet Anglais aimât l’esprit français, il a fallu aussi qu’il aimât un peu la France elle-même.

Quant à Craufurd collectionneur, pour se rendre compte exactement de la valeur artistique de son œuvre, il faudrait pouvoir la replacer dans son cadre, c’est-à-dire dans ce charmant hôtel de la rue d’Anjou aménagé de façon à mettre ses moindres tableaux en valeur. Puisqu’il n’existe plus, tâchons du moins de nous représenter par l’imagination cette demeure où va nous introduire le prince de Clary venu de Vienne passer trois mois à Paris à l’occasion du mariage de Napoléon avec Marie-Louise.

« J’ai enfin été ce matin, nous conte-t-il, chez M. Crawford pour voir sa maison qui est charmante et parfaitement située rue d’Anjou au faubourg Saint-Honoré, le quartier le plus agréable de Paris. Collection de portraits vraiment unique ; remplit toutes les pièces. On y trouve la suite complète des personnages fameux de la Cour de Louis XIV, Mlle de La Vallière, Mme de Montespan à tous les âges, sous toutes les formes ; la véritable Mme de Sévigné, l’authentique Mme de Grignan. Bibliothèque, belle pièce admirablement éclairée par en haut avec une grande table au milieu ; bas entièrement garni de livres et au-dessus règne une petite galerie couverte de tableaux. Jardin fort grand et joli. »

Lady Morgan, qui a visité l’hôtel Craufurd tout à fait au début de la Restauration, va nous donner, à son tour, sur cet hôtel et sa galerie de tableaux des détails encore plus précis :

« Mme Craufurd, écrit-elle, doit me pardonner si je passe rapidement sur sa superbe chambre à coucher avec draperies blanches brodées en or, ses tables de porcelaine, sa toilette d’argent, tout le mobilier, salle de bains, boudoir, cabinet de toilette (entre parenthèse, ces élégances devaient contraster singulièrement avec l’aspect de la propriétaire, âgée de soixante-dix ans, et devenue boule, tout à fait, selon l’expression du prince de Clary), pour arriver à la galerie qui renferme les portraits des beaux esprits et des beautés de la Cour de Louis XIV, héroïnes de la Fronde, et même quelques-uns des braves amis d’Henri IV, et plusieurs jolies maîtresses de ses prédécesseurs ». Et elle cite Agnès Sorel en paysanne normande, un ancien portrait de Diane de Poitiers avec sa devise tirée du psaume 41 : Quemadmodum cervus… ; Marie de Beauvilliers, l’abbesse de Montmartre, qu’Henri IV enleva de son couvent, mais elle a quatre-vingts ans sur son portrait ; le duc de Biron décapité sous Henri IV, anneaux d’or aux oreilles ; Mme de Staël en buste ; Mme Deshoulières, trop belle pour une femme auteur ; Mme de Rambouillet, belle et bel esprit ; Hortense Mancini, duchesse de Mazarin, aux grands yeux noirs inquiets ; la belle duchesse de Sforce, entourée de vilains petits chiens ; Mme de Retz, Mlle de Fontanges (le chat gris), peintes toutes les deux par Mignard ; la comtesse d’Armagnac, à cheval, une cravate d’homme au cou, une guirlande de fleurs sur la tête ; Mme de Longueville, beauté incomparable, la plus belle frondeuse ; un portrait de Mlle de La Vallière en 1678 par Mignard, aussi beau qu’insipide, manque d’expression et de physionomie et un autre portrait d’elle par Le Brun en Madeleine, où elle a un air de vigueur dans la taille, une force dans les traits qui annoncent le ressentiment plutôt que le repentir ; un portrait en pied de Mme de Montespan, de grandeur naturelle, par Mignard, elle est négligemment couchée au milieu d’un riant paysage, les jambes ornées de pierreries, beauté parfaite ; trois de Mme de Maintenon, l’un où elle est assise avec le duc du Maine sur ses genoux en Enfant-Jésus, un autre qui avait été trouvé par M. de Talleyrand à Bourbon-l’Archambault chez une vieille dame dont la mère l’avait reçu en cadeau de Mme de Maintenon elle-même, et un troisième, grandeur nature, de Mignard, où elle est peinte plus âgée avec un manteau d’hermine, celui-là venait de Saint-Cyr ; Mme de Sévigné, caractère froid, précieux, douée de plus d’attraits que sa fille ; la duchesse de Châtillon peinte avec une main posée sur une tête de lion, allusion à son influence sur le grand Condé. »

Il est encore question dans la nomenclature de lady Morgan de Titien, de Murillo, de Rubens, de Lucas Giordini, d’un Descartes par Hals, de portraits de La Bruyère et de l’acteur Poisson. Mais elle omet de parler, et cela est bien extraordinaire, d’un portrait de Marie-Antoinette par Sauvage, du Louis XIV à cheval de Lebrun, dont Craufurd fit hommage au roi Louis XVIII pour être mis à Versailles, et surtout du fameux Bossuet de Rigaud, qui est aujourd’hui un des joyaux du musée du Louvre et au sujet duquel Mme de Genlis a écrit dans ses mémoires :

« Un portrait, qui dans cette riche collection effaçait tous les autres par le dessin, le coloris, l’expression, la composition et l’importance du personnage, est celui de Bossuet. Je n’ai rien vu qui m’ait autant frappée. »

Qu’on se représente maintenant le propriétaire de toutes ces merveilles faisant les honneurs de sa galerie à quelque grande dame étrangère, comme la princesse d’Esterhazy, avec cette galanterie fine, aimable et décente, cette politesse exquise, cette simplicité distinguée dont il avait acquis le secret dans la fréquentation de la société de l’ancien régime ; avec cela, un esprit juste et vif, des connaissances assez techniques en art étayées sur un goût très sûr. Charmant causeur, en outre, sa conversation était variée, instructive ; il y semait ses souvenirs – et Dieu sait s’il en avait – ainsi que des réminiscences de ses lectures, le tout assaisonné de beaucoup d’humour ; mais il avait, entre toutes, une grande qualité, celle de savoir écouter causer ses interlocuteurs et d’être à l’occasion silencieux ; c’est un mérite bien rare chez un homme d’esprit.

L’époque particulièrement brillante de l’hôtel Craufurd fut au lendemain de la Restauration. Les Alliés d’alors, particulièrement les Anglais, se rencontraient dans ses salons avec la société du faubourg Saint-Germain ; c’étaient Wellington, un des plus assidus, le duc de Kent, Brougham, lord Holland, le duc de Grammont, la marquise de Poulprie, lady Hawarden, la marquise de Bréan, la baronne Etlinger, la duchesse de la Force, et bien d’autres. M. et Mme Craufurd, fort bien en cour, reçus aux Tuileries avec une faveur toute particulière en souvenir du dévouement dont ils avaient fait preuve en 1791 et 92 à l’égard de Louis XVI et de Marie-Antoinette, jouissaient alors d’une très grande considération en dépit des intempérances de langue du comte d’Oudenarde qui évoquait volontiers le passé du vieux ménage, lui qui avait jadis connu Madame au temps où…, mais n’en parlait que tout bas. Ils vécurent heureux ainsi, à part quelques désagréments que leur occasionna un neveu de Quintin Craufurd qui ne pouvait pas admettre que la fortune de son oncle allât à d’autres qu’à lui et qui tenta de faire scandale dans l’hôtel de la rue d’Anjou. Puis le mari mourut au retour d’un voyage en Angleterre le 23 novembre 1819. Il y eut, après sa mort, une vente de ses livres et de ses tableaux ; « il avait, prétend la duchesse d’Abrantès, qui l’a beaucoup connu et aimé, la plus précieuse collection de Mignard qui existât en Europe, ainsi que les plus curieux Petitot ». C’est à cette vente que le Louvre acheta 5.000 fr. le Bossuet de Rigaud.

La femme continua à habiter l’hôtel de la rue d’Anjou jusqu’à sa mort survenue seulement en septembre 1833. « A soixante-dix-huit ans, elle était restée d’une jeunesse miraculeuse, affirme lady Blessington, l’amie de cœur de son petit-fils le comte d’Orsay, qui la visita en 1828. Mise avec coquetterie, elle avait l’accueil souriant et plein d’aménité. Et c’était un intéressant spectacle de la voir entourée de ses petits et arrière-petits-enfants, tous également beaux et tous lui prodiguant la plus vive affection, alors qu’elle-même ne semblait point médiocrement fière de sa progéniture. Si parfois des indiscrets de plaisaient à jaser sur les aventures lointaines de Mme Sullivan, on se taisait vite par égard pour sa fortune, ses nobles alliances et ses relations puissantes. »

L’hôtel de la rue d’Anjou a fini par disparaître comme ceux qui l’ont habité et de tout ce passé il ne reste plus que quelques-unes des superbes œuvres d’art qu’il a abritées pendant une dizaine d’années, entre autres le fameux Bossuet du Louvre.

C. Leroux-Cesbron.

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BULLETIN DE LA STE DES VIIIè ET XVIIè ARRDTS DE PARIS - 1920










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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
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de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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