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LE CARDINAL DE TALLEYRAND-PERIGORD, ARCHEVEQUE DE PARIS




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LE CARDINAL DE TALLEYRAND-PERIGORD,

ARCHEVEQUE DE PARIS

1736-1821





Un archevêque en exil – L’archevêque de Reims refuse de reconnaître le concordat – Il est nommé archevêque de Paris.



Après la mort du cardinal de Belloy, le siège de Paris resta plusieurs années sans titulaire. Napoléon avait voulu y nommer son oncle, déjà archevêque de Lyon, mais celui-ci ayant décliné cet honneur, on choisit pour lui succéder le cardinal Maury. Ce dernier n’obtint jamais l’institution canonique. On ne peut donc le considérer comme un des successeurs de Saint-Denis. Le veuvage de l’Eglise de Paris dura jusqu’en 1817, époque à laquelle l’ancien archevêque de Reims, Mgr de Talleyrand-Périgord fut désigné pour occuper ce siège. Diverses circonstances firent qu’il n’en prit possession qu’en 1819.

Alexandre-Angélique était né le 18 octobre 1736, du mariage du marquis de Talleyrand, colonel au régiment de Saintonge, tué le 9 mai 1749 [sic] au siège de Tournai, avec la marquise de Chamillard.

Dès sa jeunesse, il se fit remarquer par sa douceur et sa modération. Ses goûts le portèrent à embrasser la carrière ecclésiastique.

Il fit ses études à La Flèche et à Saint-Sulpice. A peine sorti du Séminaire, il fut distingué par Louis XV, qui en fit un de ses aumôniers et le pourvut, en 1762, de l’abbaye du Gard, diocèse d’Amiens.

Il n’avait pas trente ans lorsque M. de la Roche-Aymon, archevêque de Reims, que ses fonctions de grand aumônier éloignaient souvent de son diocèse, le demanda pour coadjuteur. Préconisé par Clément XIII, sous le titre d’archevêque de Trajanople, il fut sacré le 28 décembre 1766, à Saint-Sulpice.

Sa physionomie sympathique et son air modeste plurent immédiatement. Mais on s’inquiétait de sa constitution, qui paraissait bien délicate : « Ah ! disait-on à Reims, nous ne le conserverons pas longtemps. »

Et le prélat, dont il était le coadjuteur, le recommandait à son clergé en ces termes : « Ne cessez point, mes chers collaborateurs, de prier pour le vénérable archevêque que la miséricorde divine nous a donné pour nous aider dans l’exercice de notre ministère. Vous connaissez sa piété, sa modestie, sa bonté, sa douceur. Nous avons vu avec joie celui qui est destiné à devenir le pasteur de notre Eglise, et sans crainte de nous tromper, nous pouvons présager déjà le bonheur qui lui est réservé. »

Au moral, sage et vertueux, le coadjuteur de Reims n’avait rien de l’attitude des prélats de cour, et il ne tint pas à lui de préserver son neveu, l’évêque d’Autun, des tristes égarements qui devaient le déshonorer. Plein de loyauté et de franchise, animé d’un grand esprit de suite, il apportait dans sa charge pastorale la même régularité que dans la vie privée. Au physique, il avait des manières de grand seigneur ; une politesse exquise, unie à beaucoup de simplicité. A la mort de M. de la Roche-Aymon, en 1777, il prit le titre d’archevêque-duc de Reims. En 1770, il avait déjà présidé l’assemblée du clergé.

Affligé de voir son Séminaire négligé sous la direction d’une congrégation un peu déchue de sa ferveur primitive, il sollicita pendant plusieurs années M. Emery, supérieur de Saint-Sulpice, de lui donner des prêtres de sa Compagnie, mais cet arrangement rencontrant des obstacles, l’archevêque prit, pour les aplanir, une voie plus prompte ; il renvoya les chanoines réguliers, et, cette opération terminée, il écrivit à M. Emery que son Séminaire était sans directeurs. L’abbé Emery vaincu, ne peut se refuser plus longtemps à prendre soin d’une maison abandonnée ; il envoya M. Picamille, un de ses plus estimables coopérateurs, avec plusieurs autres Sulpiciens qui, désormais, firent refleurir la discipline.

Dans son diocèse, l’archevêque ne s’occupait pas seulement de l’amélioration morale de son peuple. Il montra sa sollicitude en s’occupant aussi de ses intérêts matériels et de sa prospérité commerciale.

C’est ainsi qu’il demanda au roi d’Espagne, Charles III, un troupeau de moutons mérinos, et obtint une plus grande finesse aux laines de Reims. Il fonda, avec l’aide de quelques maisons de commerce, une espèce de mont-de-piété dont les prêts étaient gratuits ; il encouragea les paysans à substituer la tuile au chaume dont ils couvraient leurs toits ; il s’engagea même à payer de ses deniers la différence entre le prix de la tuile et celui du chaume ; enfin, pour rendre l’eau plus abondante, il fit dresser un plan général de forage des puits, en Champagne.

Ce fut au milieu de ces soins d’administration et cette active sollicitude pour le bien public que la convocation des Etats généraux vint le surprendre.

Premier pair ecclésiastique comme archevêque-duc de Reims, il lui appartenait de prendre la parole au nom de son Ordre. Il protesta, à l’Assemblée nationale, contre la constitution civile du clergé qui allait apporter dans l’Eglise de France une si profonde perturbation. Dans le diocèse de Reims, elle eut son contrecoup immédiat, et deux intrus furent élus évêques constitutionnels ; l’un des Ardennes, l’autre de la Marne.

Le 8 mars 1791, Mgr de Talleyrand publiait une Lettre aux électeurs de la Marne, et, quatre jours plus tard, une Réponse à Philbert, curé de Sedan, élu évêque des Ardennes ; enfin, le 5 avril, une autre Réponse à Diot, curé de Vandresse, que les électeurs laïques avaient fait évêque de la Marne.

L’attitude de ces intrus, dit M. l’abbé Sicard , n’avait le plus souvent rien d’héroïque. Rien n’est plus fréquent que de les voir faire l’éloge des prélats réfractaires. Ils vont même jusqu’à les conjurer de prêter le serment pour épargner le schisme à l’Eglise. Philbert, curé de Sedan, élu à l’évêché des Ardennes, écrit à l’archevêque de Reims : « Je ne peux penser sans frémir que vous me regarderiez comme un intrus, un usurpateur, un schismatique. » Diot, curé de Vandresse, nommé à l’évêché de la Marne et, par la suite, au siège de Reims, montre une sincère vénération pour son ancien archevêque et aussi un peu de confusion de prendre sa place : « Ah ! Monsieur, lui écrit-il, au lieu d’avoir écrit à l’assemblée des électeurs, que ne paraissiez-vous tout à coup au milieu d’eux ! Que ne veniez-vous recueillir dans tous les yeux, augmenter dans tous les cœurs ce grand intérêt, cette impression de douleur qui avaient excité mes sanglots et qui y laissent encore le souvenir de vos vertus et le regret de votre perte ! Le scrupule cédant au sentiment, la tendresse de vos diocésains vous eût arraché le fameux serment. Leur enthousiasme vous replaçait sur le siège de Reims. Rendez-vous donc, Monsieur, à nos désirs, et, j’ose le dire, à votre devoir d’évêque-citoyen… »

Toute cette rhétorique n’eut point le succès désiré, et l’archevêque y répondit par une double sentence d’interdit contre les usurpateurs sacrilèges.

L’archevêque de Reims n’assista point aux dernières séances de l’Assemblée nationale. L’esprit qui y régnait, les troubles du royaume, l’engagèrent à chercher à l’étranger un abri qu’il croyait devoir être de quelques jours, et qui dura vingt-cinq ans. Il se retira d’abord à Aix-la-Chapelle, puis revint à Bruxelles, et, à l’approche des armées françaises, il gagna l’Allemagne, d’où il continua à envoyer à Versailles ses protestations sous pli cacheté et à gouverner son diocèse de Reims par correspondance.

Sur la terre d’exil, il eut à choisir entre les hospitalités les plus brillantes. M. Pitt chargea le marquis de Barthélemy, notre ambassadeur à Londres, de dire à l’archevêque de Reims qu’il mettait à sa disposition tous ses moyens de crédit et de puissance, que son plus grand bonheur serait d’adoucir les peines de l’homme, peut-être le plus respectable qu’il eût jamais connu.

Mgr de Talleyrand n’accepta pas ces offres du premier ministre anglais. Il se rendit à la cour de Brunswick, puis à celle de Weimar, où il vécut dans la famille des souverains de ces pays et dans l’intimité du maréchal de Castries, l’ancien vainqueur de Clostercamp, avec lequel il resta jusqu’à sa mort, en 1801, étroitement uni.

Mgr de Talleyrand était en résidence à Brunswick, quand il reçut la lettre du pape Pie VII, lui réclamant, ainsi qu’à tous les autres membres de l’épiscopat français, le sacrifice de son siège.

Ce sacrifice, si dur qu’il fût, tous les évêques de France l’avaient spontanément accepté et même offert dix ans plus tôt à la sollicitation de Pie VI ; mais, depuis cette époque, les esprits s’étaient aigris dans l’exil. Au reste, plusieurs prélats de cette époque, encore imbus des idées gallicanes, n’acceptaient qu’avec restriction le pouvoir suprême du Chef de l’Eglise. Un certain nombre allaient jusqu’à contester au Vicaire de Jésus-Christ le droit d’exiger la démission de leurs sièges, même en face de l’inextricable situation que les événements venaient de faire à notre pays.

De ce nombre fut l’archevêque de Reims. Le 12 décembre 1801, il signait, après le cardinal de Montmorency, évêque de Metz, et avec les évêques de Limoges, de Séez, d’Aire, de Digne et d’Auxerre, une lettre que nous avons sous les yeux et dont la rédaction était due à Mgr Asseline, évêque de Boulogne. On sait que la lettre du Pape aux évêques demandait une réponse dans les dix jours qui suivraient ; que cette réponse devait être absolue et non dilatoire, et que, si elle n’était pas telle, les évêques seraient considérés comme ayant refusé d’acquiescer à la demande du suprême Pasteur.

Or, à cette supplication, à ces injonctions formelles du Pape, Mgr de Talleyrand, avec les vénérables collègues nommés plus haut, répondait :

« Je supplie Votre Sainteté de ne point s’offenser si je diffère ce sacrifice et de ne point considérer comme un refus d’acquiescer à la demande qu’elle en a fait un délai que les raisons les plus graves m’obligent de mettre au rang des devoirs indispensables. Et il ajoutait : Une pareille mesure, loin de servir la religion, lui porterait, contre l’intention de Votre Sainteté, un grand préjudice et la lettre de Votre Sainteté ne contient rien qui puisse nous aider à dissiper de si vives alarmes, puisque votre Sainteté n’a pas daigné nous apprendre comment ces démissions simultanées produiront ces précieux effets de conserver l’unité catholique et de rétablir la religion. »

Comme on devine sous ces formules tous les levains qui fermentaient dans l’Eglise gallicane et qui faisaient de quelques prélats d’alors des hommes plus préoccupés d’être les courtisans de la royauté que les fils soumis de celui seul à qui il a été dit : « Pais mes agneaux, pais mes brebis ! »

Quoi qu’il en soit de cette défaillance, nous devons reconnaître que, dès lors, Mgr de Talleyrand s’abstint de tout exercice de juridiction sur son ancien diocèse, mais il se rapprocha davantage de Louis XVIII, exilé comme lui.

La santé du cardinal de Montmorency, grand aumônier de la cour, l’ayant obligé à se démettre de ses fonctions, le roi appela près de lui, à Mittau, Mgr de Talleyrand. C’est là, auprès de celui qu’on appelait alors le Comte de Lille, que vivaient, avec le duc et la Duchesse d’Angoulême, l’abbé Edgeworth, le Comte d’Avaray, le cardinal de Montmorency et quelques familiers.

Mgr de Talleyrand suivit le prince à Varsovie et à Hartwell, où il devint grand aumônier. Ce fut en cette qualité qu’il remit, en 1814, le cordon du Saint-Esprit et donna l’accolade au prince-régent d’Angleterre.

Lorsqu’il rentra en France, à la suite du roi, il trouva son siège supprimé en vertu d’un Concordat qu’il n’avait point reconnu, puisqu’il avait toujours refusé de s’y soumettre. On l’appelait néanmoins l’archevêque-duc de Reims, puisqu’il avait été archevêque de cette ville et que le premier titre emportait le second. C’est en cette qualité, et d’après les usages de l’ancien régime, que Mgr de Talleyrand, au moins de mars 1814, reçut Louis XVIII au seuil de Notre-Dame de Paris. Sa charge de grand aumônier augmentait encore sa position ; enfin le roi le nomma ministre des Affaires ecclésiastiques.

Le choix n’était pas heureux. Investir d’une fonction qui équivalait au ministère des Cultes un prélat qui avait refusé, depuis 1801, de donner sa démission, c’était paraître infliger une leçon au Souverain Pontife, et inquiéter la cour de Rome, avec laquelle le duc de Blacas allait être chargé de négocier un nouveau Concordat. En France, c’était jeter une sorte de défi à l’opinion et adresser un blâme à tout l’épiscopat ; par cette nomination, on semblait manifester le désir d’abroger tout ce qui, depuis vingt-cinq ans, avait pu être fait en matière religieuse, le bien comme le mal ; et, tandis que dans l’ordre politique on affirmait ne devoir rien changer, qu’on poussait le pardon des injures jusqu’à conserver un régicide, Fouché, duc d’Otrante, on paraissait disposé à anéantir une organisation religieuse fonctionnant depuis quatorze ans avec l’approbation du Pape. Cette nomination qui soulevait tant de murmures en France fut accueillie à Rome avec froideur.

Le 8 novembre 1816, Mgr de Talleyrand adressa à Pie VII une lettre datée du 8 novembre précédent et qui était alors d’une très haute importance. Les signataires étaient six de ces évêques, non démissionnaires en 1801, et dont la résidence avait causé tant de troubles dans l’Eglise.

« Très Saint-Père, disaient ces prélats, le roi vient de nous faire connaître qu’il est sur le point de terminer avec Votre Sainteté des négociations dont la fin doit rendre une paix entière à l’Eglise de France ; mais la joie que nous causent d’aussi heureuses espérances ne serait ni pleine, ni parfaite, si nous pouvions penser que votre cœur paternel dût éprouver encore le plus léger ressentiment d’amertume de ce que nous n’avons pas adhéré à ses désirs dans des circonstances déplorables bien différentes de celles où nous nous trouvons, et qu’Elle nous annonçait elle-même lui être si pénibles et si douloureuses.

Quoique nous aimions à nous persuader, Très Saint-Père, que Votre Sainteté a déjà éloigné jusqu’au souvenir de toutes les contradictions et de toutes les peines auxquelles Elle a été livrée, et dont la divine Providence a daigner la consoler, ainsi que nous, par des faveurs inattendues et extraordinaires, cependant, notre respect et notre soumission pour la chaire de Saint-Pierre, notre vénération pour Votre Sainteté, qui, par la permission divine, l’occupe aujourd’hui si glorieusement ; notre amour pour l’Eglise gallicane, dont les intérêts n’ont jamais cessé de nous être chers, nous imposent le devoir de chercher à dissiper tous les nuages qui auraient pu s’élever dans l’esprit de V.S. sur nos véritables dispositions.

A Dieu ne plaise, Très Saint-Père, que nous ayons voulu jamais nous diviser d’avec le Saint-Siège, ni prétendre diminuer la puissance apostolique. Ce serait nous faire injure que de nous attribuer d’avoir pensé que, pour quelque cause que ce fût, à raison des circonstances, ont pût se séparer de la communion de l’Eglise Romaine. Nous avons toujours fait profession de la regarder, ainsi que nos prédécesseurs dans l’épiscopat, comme la mère, la nourrice et la maîtresse de toutes les Eglises, avec laquelle toutes les églises et tous les fidèles doivent s’accorder, à cause de sa principale et excellente principauté.

Pour lever jusqu’au moindre doute qu’on pourrait former sur nos sentiments à cet égard, nous en renouvelons, nous en déposons, au pied du trône de Votre Sainteté, la déclaration franche et solennelle, l’assurant de plus que, loin de devenir jamais un obstacle aux mesures qu’Elle croira devoir prendre, de concert avec le roi, pour mettre fin à tout ce qui s’oppose, en France, au bien de la religion et l’exécution des lois de l’Eglise, nous consentirions plutôt, s’il était nécessaire, à être jetés, comme le Prophète, au milieu d’une mer orageuse, et à disparaître pour toujours, afin d’apaiser la tempête.

Nous supplions donc Votre Sainteté de vouloir bien, en oubliant ce qui est en arrière, et en jetant désormais un voile sur tout ce qui aurait pu, contre nos intentions, affliger son cœur, recevoir avec bonté l’expression fidèle de nos sentiments, de notre vénération filiale, de notre obéissance et de notre empressement à seconder ses pieux désirs pour l’Eglise de France.

Puissent cet hommage et ces protestations être dignes de Votre Sainteté, qui, indépendamment de la primauté d’honneur et de juridiction qui l’a placée à la tête de tout l’épiscopat, exerce encore sur lui une si grande influence par ses vertus !

Prosterné aux pieds de Votre Sainteté je la prie de m’accorder particulièrement sa bénédiction apostolique,

Et je suis, avec respect, Très Saint-Père, de Votre Sainteté, le très humble et très obéissant serviteur,

A.-A. de Talleyrand-Périgord, ancien archevêque-duc de Reims.

A. L. H. de La Fare, ancien évêque de Nancy.

J.-L. d’Usson de Bonnac, ancien évêque d’Agen,

J.-B. du Chilleau, ancien évêque de Chalon-sur-Saône.

J.-C. de Coucy, ancien évêque de La Rochelle,

E.-J.-B.-L. des Galois de la Tour, nommé autrefois évêque de Moulins. »

Cette lettre, si touchante et si humble, effaçait bien des fautes, allait réparer bien des ruines. Elle consola le cœur de Pie VII et facilita les négociations du nouveau Concordat.

Pour des causes politiques que chacun connaît et qu’il serait trop long de rappeler ici, le Concordat de 1817 n’eut pas l’approbation des Chambres françaises. Toutefois, aucun des évêques nommés plus haut ne retira la moindre parole de l’acte collectif de leur soumission. Dans leur correspondance, tant privée que publique, nous retrouverons les mêmes expressions d’obéissance au Saint-Siège, le même zèle à prêcher l’unité et à y ramener leurs anciens amis.

Rien ne s’opposait donc plus à une nomination nouvelle, et, en 1817, Louis XVIII nommait Mgr de Talleyrand archevêque de Paris, mais le prélat ne prit possession que deux ans plus tard, 2 octobre 1819. Dans un mandement analysé par l’Ami de la Religion, t. XXI, p. 283, le pontife, tout en saluant sa nouvelle Eglise, envoie à celle qu’il vient de quitter, la noble cité de Reims, les plus touchants adieux.

Pour s’aider dans la tâche qu’il avait entreprise, Mgr de Talleyrand s’adjoignit un jeune prêtre breton, M. de Quélen, dont il devait faire plus tard son coadjuteur et qu’il nomma d’abord secrétaire de la grande aumônerie.

Le choix de M. de Quélen comme coadjuteur fut un des meilleurs actes de l’administration de Mgr de Talleyrand. Ce jeune prêtre put faire comprendre au grand aumônier que la situation avait bien changé depuis vingt-cinq ans ; que, sous peine de rouvrir une ère de difficultés insolubles et de compétitions douloureuses, il fallait reconnaître les faits accomplis.

Les actes d’administration de Mgr de Talleyrand comme archevêque de Paris ne sont point nombreux, dit M. d’Avenel. Il rédigea un nouveau bréviaire, où il admit les fêtes du Sacré-Cœur et de Saint-Ignace de Loyola, que Mgr de Belloy, son prédécesseur, n’avait point adoptées, rétablit les retraites ecclésiastiques par une ordonnance du 18 septembre 1820, présida en personne celle de cette année et donna une extension plus considérable à l’œuvre des Petits Séminaires. Il avait même assigné des fonds sur son revenu pour seconder cette entreprise, ainsi que pour l’acquisition d’une maison de campagne destinée à ces jeunes aspirants au sacerdoce. Sa mort l’empêcha d’accomplir une autre œuvre non moins importante pour le bien de la religion, et non moins chère à son cœur, celle de la visite pastorale.

Par une ordonnance du 18 octobre 1819, il divisa le diocèse de Paris en trois archidiaconés portant les noms d’archidiaconé de Notre-Dame, d’archidiaconé de Sainte-Geneviève et d’archidiaconé de Saint-Denis, et assigna le titre de chacun d’eux à un vicaire général.

Comblé des plus hautes dignités ecclésiastiques de l’ancien régime et des temps nouveaux, cet archevêque de quatre-vingt-cinq ans, qui avait été aumônier de Louis XV, qui avait sacré Louis XVI et marié le duc de Berry, eut la consolation de baptiser le duc de Bordeaux, au milieu de l’allégresse de la capitale.

La religion, Sire, dit-il à Louis XVIII sous le portail de Notre-Dame, remet entre vos mains ce dépôt si précieux, chargé de ses bénédictions et de ses espérances. Elle le confie à Votre Majesté pour lui apprendre par ses leçons et par ses exemples ce que l’Eglise doit se promettre d’un roi très chrétien.

Quelques mois plus tard, atteint d’un mal qui s’était d’abord formé sur la joue et avait dégénéré en abcès, le prélat dicta son testament ; il y parlait ainsi de M. de Quélen, qui allait le remplacer :

Je renouvelle à M. le coadjuteur mes remerciements de tout ce qu’il a bien voulu faire, du zèle qu’il n’a cessé de mettre pour m’aider dans le commencement du bien qu’il était possible de faire, pendant le peu de temps que j’ai été archevêque de Paris. Je me félicite tous les jours de l’y avoir pour successeur, bien assuré, d’après ses vertus, son zèle et ses moyens, qu’il y fera tout le bien qui dépendra de lui.

Quelques jours avant sa mort, le roi, qui envoyait trois fois par jour prendre de ses nouvelles, vint le voir ; son frère était avec lui. Le cardinal voulut baiser la main de Monsieur, depuis Charles X : « Je veux bien, dit le prince, avec une grande simplicité ; cela me portera bonheur. »

Le lendemain, il reçut les derniers sacrements, et, sentant que sa mort était proche, il se fit apporter sa tabatière, où était le portrait du roi, le fixa quelque temps et le posa sur son cœur.

Peu après, il rendait son âme à Dieu en présence de ses grands vicaires et assisté par celui qui allait avoir à recueillir sa lourde succession.

Quand il apprit sa fin, le roi dit à ceux qui l’entouraient : « L’Eglise perd un de ses plus vertueux pontifes, la société un modèle et moi un ami. » Comme pour honorer encore la mémoire du cardinal, dès le lendemain il fit son neveu, le prince de Chalais, chevalier de ses Ordres.

Chargé de prononcer son oraison funèbre, Frayssinous prit pour texte ce passage des Ecritures : « Il mourut dans une heureuse vieillesse, comblé d’années, de biens et de gloire, et Salomon son fils régna à sa place. »

« Il n’est plus cet ancien de l’épiscopat français, s’écria ensuite le brillant orateur…, il s’est éteint comme un astre qui, dans son parcours, n’aurait répandu sur la terre que de bénignes et salutaires clartés . »

D’un aspect vénérable, agréable et réservé dans ses discours, le prélat emportait vraiment dans sa tombe les traditions du clergé d’autrefois. Un attachement sans bornes à son roi, l’amour du trône confondu avec l’amour de Dieu, une notion juste de l’ordre et du bien qui lui avait procuré une sagesse précoce, l’exacte observance des devoirs de sa profession, telles étaient les qualités qui le distinguaient particulièrement.

Elles lui méritèrent, avant 89, le suffrage de tous les gens de bien ; elles ne le préservèrent pas d’une résistance fâcheuse aux désirs du pape en 1801 ; elles auraient pu, en 1815, l’entraîner à des fautes regrettables, si la Providence n’avait suscité M. de Quélen pour l’assister de ses conseils.

Le corps du cardinal de Talleyrand repose à la métropole de Paris ; quant à son cœur, il fut déposé, selon le désir du prélat, dans l’église de Saint-Rémy de Reims.

A la suite de la biographie de ces premiers archevêques de Paris en ce siècle, il ne sera pas sans intérêt pour nos lecteurs de trouver ici la liste complète des archevêques de Paris depuis le jour où le pape Grégoire XV, détachant le siège de la capitale de la France de la métropole de Sens dont il était jusque là suffragant, l’érigea en siège archiépiscopal par une bulle du 20 octobre 1622.

1. Jean-François, cardinal de Gondy, frère et successeur du cardinal de Retz, 1622-1654.

2. Jean-François-Paul de Gondy, cardinal de Retz, neveu et coadjuteur du précédent, 1654-1662.

3. Pierre de Marca, d’abord archevêque de Toulouse, ne fit que prendre possession, 1662.

4. Hardouin de Préréfixe de Beaumont, précepteur de Louis XIV, 1663-1671.

5. François de Harlay de Champvallon, cardinal, 1671-1695.

6. Louis-Antoine de Noailles, cardinal, 1695-1729.

7. Charles-Gaspard-Guillaume de Vintimille, d’abord évêque de Marseille et archevêque d’Aix, 1729-1746.

8. Jacques-Bonne Gigault de Bellefonds, 1746.

9. Christophe de Beaumont, d’abord évêque de Bayonne et archevêque de Vienne, 1746-1781.

10. Antoine-Eléonore-Léon Leclère de Juigné, d’abord évêque de Châlons, 1781-1801.

11. Jean, cardinal de Belloy, 1802-1808.

Vacance remplie par Jean-Siffren Maury, nommé en 1810 par Napoléon et non agréé par le Pape.

12. Alexandre-Angélique de Talleyrand-Périgord, d’abord archevêque de Reims, 1817-1821.

13. Hyacinthe-Louis de Quélen, d’abord coadjuteur puis archevêque, 1821-1839.

14. Denis-Auguste Affre, 1840-1848.

15. Marie-Dominique-Auguste Sibour, 1848-1857.

16. François-Nicolas-Madeleine, cardinal Morlot, d’abord évêque d’Orléans et archevêque de Tours, 1857-1862.

17. Georges Darboy, d’abord évêque de Nancy, 1863-1871.

18. Joseph-Hippolyte, cardinal Guibert, d’abord évêque de Viviers et archevêque de Tours, 1871-1887.

19. François-Marie-Benjamin, cardinal Richard, d’abord évêque de Belley, puis coadjuteur de Paris, 1886… Dieu daigne nous le garder longtemps encore !

Paris.

J. Bouillat.



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LES CONTEMPORAINS N° 269 - 5 DECEMBRE 1897 - pp. 9 à 16







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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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