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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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CONGRES DE RASTADT



CONSIDERATIONS

POUR SERVIR DE BASE

AUX INSTRUCTIONS

DES

PLENIPOTENTIAIRES

DE LA REPUBLIQUE

AU CONGRES DE RASTADT

12 BRUMAIRE AN VI

2 NOVEMBRE 1797





Quoique le traité qui vient d'être conclu avec l'Empereur soit appelé définitif, il n'est encore qu'un préliminaire en cela qu'une partie des arrangements qui y sont stipulés est dépendante de la paix de l'Empire.

Un congrès sera tenu à Rastadt ; son objet direct est le rétablissement de la paix entre la République française et l'Empire en général. Son objet majeur, puisque réellement la guerre n'existe plus depuis que l'Empereur a cessé de combattre, c'est d'assurer l'exécution du traité conclu avec ce prince ; c'est de réorganiser l'Empire et le Corps germanique en conséquence des réductions qu'ils auront éprouvées l'un et l'autre.

Sous ces deux rapports, je ne connais point un plus important ouvrage que celui qui va être confié aux plénipotentiaires de la République.

Le traité vraiment définitif qu'ils auront mission de conclure et qui, en fixant le sort de l'Empire, ne peut être étranger aux destinées des autres puissances de l'Europe, ne devra point occuper dans l'histoire une place moindre que les faits mémorables qui l'auront précédé.

A tout l'éclat de nos victoires il s'agit d'ajouter les avantages d'une paix solide. Au niveau de notre puissance militaire, il s'agit d'élever notre puissance politique et fédérative, et il s'agit enfin de recueillir les conséquences d'un traité qui n'a éprouvé quelque désapprobation que de la part de ceux qui n'ont su l'apprécier ni pour le présent ni pour l'avenir.

Avant de soumettre au Directoire exécutif les instructions qui devront être données à ses négociateurs, il m'a paru indispensable de lui présenter quelques considérations préliminaires sur le texte même du traité, sur ses effets probables et sur ses résultats possibles ; car il n'est pas douteux que ce grand événement va donner à la politique européenne une impulsion tout à fait nouvelle, et il importe au gouvernement de la République d'en calculer la marche pour s'attacher à quelques principes généraux qui deviendront la base de ses volontés et de ses directions.

Il y a loin du traité de Campo-Formio aux préliminaires de Leoben. Si, à cette première époque, la diplomatie de l'épée s'était montrée indulgente, celle du cabinet a ressaisi une partie du rôle qui convenait à la première, et sur une base qu'il avait posée avec un peu de précipitation, le général négociateur a édifié un traité dont les conditions patentes n'ont rien qui ne convienne à la gloire et à la prospérité de la République.

Une politique prévoyante regrette sans doute de ne pas trouver dans le traité patent ce qui est seulement énoncé dans le traité secret, la reconnaissance des limites de la République étendues jusqu'au Rhin, depuis Germersheim jusqu'à Neuwied, depuis Kerpen jusqu'à Venloo, et l'explication du principe des dédommagements par celui des sécularisations.

Mais le traité secret offre des garanties à cet égard, et l'engagement que prend l'Empereur de favoriser cette extension du territoire français ne peut être illusoire, du moment que par la convention additionnelle il s'engage à remettre Mayence aux troupes de la République, avant que les places du domaine vénitien lui soient livrées.

Si, comme je l'ai toujours annoncé, il a évité de se prononcer sur le principe des sécularisations d'une manière catégorique, parce qu'il regarde les puissances sacerdotales comme les premiers auxiliaires de sa Maison, il a cependant donné la mesure de sa facilité en stipulant à son profit la cession de l'archevêché de Salzbourg.

J'avoue que j'ai besoin d'être convaincu du grand intérêt que nous avons à voir la Maison d'Autriche porter la main sur les dépouilles du clergé allemand, pour ne pas être effrayé de cet article qui, en donnant à l'Empereur l'archevêché de Salzbourg, la prévôté de Berchtolsgaden et toute la partie de la Bavière qui s'étend jusqu'à l'Inn, n'indique pas même de quelle cession à notre profit cet immense apanage est l'équivalent. Ce ne peut être des pays cédés par le traité patent, puisque leur indemnité est expressément stipulée. Ce ne peut être des pays d'entre Meuse et Rhin, puisque, occupés depuis trois ans par les armées françaises qui ont pénétré bien au delà, ils ne renferment d'ailleurs que le comté de Falckenstein qui appartienne à l'Empereur, c'est-à-dire une terre patrimoniale d'un médiocre revenu, et qui n'a d'autre importance que d'être le dernier héritage de la Maison de Lorraine.

Il paraît donc évident que cette concession, si elle a lieu, ne doit point rester gratuite, et qu'aux termes mêmes de l'article 7 du traité secret qui porte que si l'une des parties contractantes acquiert en Allemagne une portion quelconque de territoire, une portion égale doit être accordée à l'autre, nous aurons droit de ne consentir à l'exécution de cet article 5, qu'autant que nous obtiendrons en Allemagne l'équivalent des pays qui y sont désignés, sinon pour les garder, du moins pour en disposer à notre volonté.

Je reviendrai sur cette considération importante ; mais je dois observer encore que si les articles 9 et 10 du traité secret avaient pu être divulgués, ils auraient excité le juste étonnement de ceux mêmes qui sont le plus disposés à reconnaître les avantages du traité patent. Je ne les regarde que comme un appât donné à la jalousie et la rancune autrichienne pour hâter ses résolutions sur l'objet principal. J'observe que le second, malgré l'obscurité de sa rédaction, et malgré la réserve qui le termine, contredit le premier. J'observe que, par la manière dont notre ligne est tirée depuis Juliers jusqu'à Venloo, le territoire prussien est déjà entamé dans la seigneurie de Kessel. J'observe que l'un et l'autre article essentiellement secrets en tout temps, en tout lieu, peuvent être niés, même si l'Autriche ne les avait placés là que pour les divulguer à propos et nous compromettre vis-à-vis de la Prusse ; et que s'il devient convenable, leur exécution pourra toujours être éludée.

Car il est manifeste que les stipulations du traité secret sont toutes essentiellement soumises aux résultats du congrès, et je répète que celles mêmes qui sont à notre avantage manqueraient de consistance si la convention additionnelle, que je regarde comme une des plus importantes parties du traité, comme celle dont la prompte exécution réclame tous les soins du gouvernement, en nous donnant Mayence et en nous laissant Kehl, ne nous mettait dans le cas d'effectuer sans peine ce qui nous est propre.

Maintenant donc, il s'agit d'examiner quel ébranlement va donner aux principaux cabinets de l'Europe ce rapprochement secret dont on commençait à douter, entre deux puissances qui, depuis six ans, n'ont cessé de se faire une guerre acharnée.

Le cabinet britannique perd son plus constant allié, celui dont la résistance lui a coûté tant d'efforts et d'argent, celui dont la diversion puissante était à la fois la cause et le garant de sa sécurité. J'ai peine à ne pas penser que du jour où cette nouvelle sera parvenue à Londres, un véritable désir de paix n'ait remplacé les démonstrations hypocrites par lesquelles on a essayé de tromper deux fois et l'Europe et le peuple anglais.

A Pétersbourg, que dira Paul 1er, qui, tout récemment, sur les bruits qui s'étaient répandus de la reprise prochaine des hostilités, s'était hâté de rompre toute négociation avec la République et se montrait presque disposé à faire pour notre dernier ennemi plus que sa mère ne fit jamais pour une coalition qu'elle avait si puissamment concouru à former ? Peut-être le comte Panin sera-t-il chargé de revenir à nous avec autant d'empressement qu'il en a mis à s'éloigner ; peut-être aussi la face des choses changeant tout à coup, verrons-nous, comme dans le règne éphémère de Pierre III, la Russie et la Prusse associées l'une à l'autre et toutes deux dirigées par l'Angleterre, dans un sens absolument contraire à celui qu'on se hâtera de supposer commun à l'Autriche et à nous.

De fait, j'ai la certitude que Berlin est le lieu où le traité du 26 vendémiaire aura jeté le plus d'étonnement, d'embarras et de crainte.

Qu'on se représente la situation de cette Cour : un Roi mourant, qui n'a plus même la force de signer son nom, un Prince Royal sans autorité, sans désir d'en saisir aucune, un ministère trop divisé pour être puissant, qui, depuis vingt-deux mois, n'a pas su décider le monarque à prendre un parti commandé par l'évident intérêt du pays, désiré par la nation et par l'armée, et qui naguère, en déclinant encore nos propositions itératives, ou ne croyait pas que nous fussions en mesure de nous concilier avec l'Autriche, ou s'imaginait que celle-ci lui saurait gré de sa modération.

Que va dire M. d'Haugwitz ? Il affectera de ne point se montrer mécontent, il trouvera dans la conclusion même de ce traité l'excuse du dernier refus de son cabinet. Il réclamera à son tour les stipulations d'une convention éventuelle pour l'exécution de laquelle la Prusse n'a rien voulu faire, et déjà, sans doute, lord Elgin est chargé de préparer le cabinet de Londres à concerter, avec celui de Berlin, la conduite que l'un et l'autre devront tenir an congrès de Rastadt ; peut-être même, en supposant que, contre toute probabilité, Frédéric-Guillaume puisse végéter encore quelque temps, cette circonstance mettra le Prince Royal dans la nécessité de prendre en main les rênes du gouvernement, et, certes, son début aura lieu à une époque bien difficile.

Que deviendront cependant les Princes du nord et du milieu de l'Allemagne, qui s'étaient ralliés à la Prusse autant pour se soustraire aux ressentiments de l'Autriche que pour obtenir le dédommagement de ce qu'ils s'attendaient à perdre sur la rive gauche du Rhin, de ce qu'ils perdront en effet ? J'ai déjà reçu les insinuations de tous leurs envoyés, incertains, comme leurs maîtres, de la bannière sous laquelle ils doivent se placer pour arriver à leur but.

Si l'Électeur palatin ou son héritier le duc de Deux-Ponts sont liés à l'Autriche par la peur que cette puissance voisine et avide leur inspire, ils tiennent à la Prusse et à la Russie par la protection qu'ils attendent d'elles comme garantes de la paix de Teschen.

Au contraire, l'Électeur de Saxe tient par la crainte à la Prusse et par l'affection à l'Autriche.

Le landgrave de Hesse, le duc de Wurtemberg et le margrave de Baden sont attachés à la République plus qu'à toute autre puissance ; il est probable qu'ils attendront d'elle seule l'effet de ses promesses, qu'ils iront se ranger du côté qui leur sera désigné.

Telle paraît devoir être la pente des opinions parmi les puissances directement intéressées. Je m'abstiens de parler de celles qui, comme la Suède et le Danemark, n'ont qu'un intérêt secondaire dans les affaires d'Allemagne et dans les pacifications du continent. Je n'ai rien dit non plus des puissances ecclésiastiques, parce qu'il n'est point douteux qu'elles sont essentiellement soumises à l'influence autrichienne, et que leurs voix et leurs efforts seront tous employés pour assurer la prépondérance d'une Maison de laquelle elles attendent leur salut.

C'est donc sur ces données probables que le Directoire exécutif doit asseoir ses premiers calculs ; il n'est plus question d'examiner ce qui aurait pu être fait, mais bien ce qui doit être achevé.

C'est ici qu'un champ vaste s'ouvre à nos combinaisons. Je m'arrête aux principales.

Si, contente du lot que le traité patent lui assure et de celui que le traité secret lui permet, et dont elle jouira dans son intégrité du jour où Mayence sera en son pouvoir, la République s'isolait des arrangements ultérieurs qui devront avoir lieu dans le Corps germanique, et laissait s'opérer sans elle les dédommagements, les compensations qui devront résulter du déplacement de plusieurs princes possessionnés à la rive gauche du Rhin, peut-être verrait-on se réaliser bientôt un projet qui a existé, qui peut exister encore et que quelques faits ont trahi, celui de partager ]'Allemagne en deux grandes monarchies : l'une au nord, l'autre au midi, pour les Maisons de Brandebourg et d'Autriche. On ferait un livre pour démontrer les dangers de ce partage ; on en ferait un autre pour y répondre.

Dans une de ses dépêches, Bonaparte disait, en parlant du Corps germanique, que s'il n'existait pas, il faudrait l'inventer.

Je regrette que le général négociateur ait paru quelquefois perdre de vue ce principe, en ne craignant point assez de donner à la Maison d'Autriche une influence, une force, funestes à l'indépendance des États de l'Empire.

Il me semble donc démontré que le Gouvernement français, même après avoir assuré la part de la République, ne peut hésiter à s'immiscer dans les arrangements du Corps germanique.

Mais avec qui, au profit de qui, et suivant quels principes devra-t-il agir ?

Il y a peu de temps encore qu'il était disposé, si la Prusse avait voulu devenir son auxiliaire, à favoriser de tous ses moyens l'extension de cette puissance en Allemagne, soit en territoire, soit en influence. Mais bien loin qu'elle ait mérité récompense ou faveur, notre intérêt seul peut empêcher qu'elle ne soit sacrifiée, en raison de ses éternelles tergiversations qui ont compromis si longtemps le prix de nos succès.

Toutefois, une alliance avec l'Autriche, une alliance intime, qui serait basée sur le sacrifice des autres liens que nous avions formés en Allemagne, n'a-t-elle rien qui nous répugne ? Parce que cette puissance n'est plus limitrophe de notre sol, n'aurions-nous à redouter aucun des funestes effets de l'alliance de 1756, qui a, jusqu'à nos jours, discrédité dans toute l'Europe le cabinet de Versailles ? Si les Pays-Bas ne sont plus entre elle et nous une source éternelle de guerre, la République cisalpine, notre alliée, notre ouvrage, longtemps convoitée par l'ambitieuse Maison, ne sera-elle point encore un brandon de discorde ? Et pour garantir l'indépendance de ce nouvel État, n'aurions-nous pas besoin, en Allemagne, d'un allié puissant et capable de prendre l'Autriche à revers, sitôt qu'elle voudrait s'étendre en Italie ?

Faut-il répéter que, sous aucun rapport, il ne convient à la République française de se placer côte à côte d'une puissance qui, soit en considération, soit en force, est vraiment la puissance rivale ?

Cette vérité, que, depuis la Révolution, on s'était accoutumé à regarder presque comme un axiome en politique, ne m'a paru jusqu'ici ni contestée ni ébranlée.

Si je m'attache à prouver que nous ne devons point nous lier exclusivement soit à la Prusse, soit à l'Autriche, c'est que je suis convaincu qu'il est en notre pouvoir de tenir, dans le congrès qui va s'ouvrir, la balance entre ces deux Maisons, et d'arriver, par leur opposition même, à des résultats avantageux, à la stabilité du Corps germanique, dont il est nécessaire que la nouvelle organisation soit établie et appréciée avant que nous puissions former définitivement notre système fédératif.

Ainsi, par la crainte que ne manquera point d'inspirer à la Prusse notre union avec l'Autriche, nous pouvons obtenir d'elle, avec de médiocres dédommagements, quelques arrondissements pour la République batave. L'indemnité de la Maison d'Orange sera le prix de quelque autre complaisance, et surtout nous aurons soin de ramener sans cesse tous les dédommagements des princes laïques sur le compte des principautés sacerdotales.

L'Autriche y répugnera. Elle ne manquera point d'ameuter toute la troupe épiscopale, abbatiale et chapitrale. Ce sera pour lutter contre cette réunion que nous ne négligerons point de donner de la force au parti protestant, qui sera facilement grossi des princes catholiques non prêtres qui se trouveront dans le cas d'être indemnisés.

C'est à ce principe fondamental qu'il faut tenir.

Des trois Électeurs ecclésiastiques, celui de Cologne aurait mauvaise grâce de se plaindre.

Celui de Mayence conserve aussi assez de territoire pour que sa réclamation puisse être mise de côté.

Celui de Trèves demeure évêque d'Augsbourg et prince d'Elwangen. Quelques bénéfices peuvent être ajoutés à son lot.

Que tous les trois conservent leur vie durant la dignité électorale avec les biens qui leur restent, avec ceux mêmes qui leur seraient accordés en supplément ; mais qu'il soit expressément stipulé par le traité définitif qu'à la mort de chacun d'eux, et leur titre et leurs domaines deviendront le partage de tel ou tel prince séculier d'Allemagne. Les beaux évêchés de Wurzbourg et de Bamberg, ceux de Munster, de Constance, etc. ; enfin, s'il est possible, toutes les principautés ecclésiastiques, successivement sécularisées à la mort des titulaires, serviront à donner au Corps germanique une consistance qui sera garante de sa longue intégrité, et ce ne sera qu'à ce prix que l'Empereur pourra entrer en possession de l'archevêché de Salzbourg et de la portion de la Bavière qui est indiquée dans l'article 5 ; quelques-uns même de ses nombreux parents pourraient acquérir par cette grande opération des possessions héréditaires ; l'influence du chef de l'Empire n'en serait point diminuée, mais la couronne impériale pourrait cesser d'être le constant apanage d'une seule maison. Cette conséquence est sentie par elle ; aussi je répète que, si le Gouvernement français, constant dans ses premières pensées, persiste à vouloir appliquer dans son ensemble ou dans sa plus grande partie le principe des sécularisations, ce principe déjà répandu, annoncé dans toute l'Allemagne, il faut s'attendre que les plus grandes difficultés viendront de la part de l'Empereur, et que ce n'est que par le double effet de son intérêt propre et de la force donnée à la ligue protestante que nous pourrons parvenir à un résultat sans lequel je ne vois pas que nous puissions rien faire de bien, de grand, d'utile, et dont, au contraire, il n'est pas de combinaison avantageuse qui ne puisse être déduite, depuis la plus simple jusqu'à la plus composée.

Avec cette source longtemps intarissable d'arrondissements et de compensations, on peut, à l'aide du temps, obtenir et partager avec la République batave la partie de l'électorat de Cologne et des possessions prussiennes qui sont à la gauche du Rhin.

On peut, en amenant dans l'évêché de Munster et dans les pays adjacents les deux branches de la Maison de Mecklembourg, placer sur la Baltique une quatrième puissance maritime et faire que les pavillons de Prusse et d'Autriche puissent, à leur grande surprise, se rencontrer et se combattre un jour.

On peut, en changeant de place l'indemnité du duc de Modène, le faire concourir à arrondir encore les domaines de celui qui doit en hériter un jour, et se mettre à même d'organiser le cercle de Souabe, de manière qu'il ne soit point une barrière impuissante entre l'Autriche et nous.

On peut expliquer en faveur de la Maison d'Orange l'article du traité qui stipule vaguement qu'elle sera dédommagée.

On peut compenser à la Maison palatine les pertes considérables qu'elle aura faites sur tous les points, et la mettre en état de devenir un allié utile pour notre République et surtout pour celle des Cisalpins.

On peut enfin, aux dépens de ce vieil amas de superstitions dont chaque jour voit crouler un morceau, et sans léser même des titulaires usufruitiers qui sont sans postérité, qui ne seront point dépouillés de leur vivant, renfermer dans ce mémorable traité des arrangements qui ne sont que la conséquence entière de ce qui a été fait à l'époque des traités de Westphalie, et qui, dans vingt-cinq ans, auront absolument changé la face de l’Allemagne.

Il est entendu que, pour que la République française puisse conduire à fin un semblable ouvrage, en même temps que tous les moyens de négociation seront employés, ceux de force ne seront pas négligés ; que l'épée ou la présence du général, dont la destinée paraît être de fixer celles de l'Europe, saura lever bien des difficultés, triompher de bien des longueurs, et qu'en définitive, les partages seront faits d'une manière assez habile pour que peu des princes influents n'aient point un intérêt direct à les voir réalisés.

Si je ne craignais de compliquer une question qui est déjà assez vaste, je rappellerais au Directoire exécutif que le moment est venu peut-être de porter un instant ses regards sur un pays dont, par lassitude, on a cessé de parler après en avoir si longtemps et si intempestivement occupé l'univers, sur un pays dont l'anéantissement qui s'est opéré pendant la crise politique de notre nation, n'est pas un des moindres arguments que nous puissions employer contre ceux qui accusent notre ambition des succès que leurs attaques ont provoqués.

La Pologne n'existe plus. Des trois puissances qui ont consommé ce partage, on doute si aucune est satisfaite. L'Empereur de Russie a seul ajouté à ses titres accoutumés l'énumération des provinces qu'il a acquises.

Quelques Polonais, qui se sont soustraits à l'asservissement de leur patrie, ne pouvant croire qu'il fût éternel, et qui ont été combattre à l'armée d'Italie, méditent le moyen d'occuper le futur congrès du sort d'un État dont l'indépendance a été garantie par des traités solennels.

Quel parti prendra la République sur cette réclamation ? Son opinion constante, sa pensée secrète ne sont point équivoques. Jusqu'ici, elle a évité avec soin de reconnaître un partage contre lequel ses propres occupations l'ont empêchée dans le temps de se prononcer. L'asile qu'elle n'a point cessé de donner aux réfugiés de Pologne atteste ses dispositions. Il ne s'agit point de savoir ce quelle veut, mais ce qu'elle peut, ce qui peut s'accorder avec les calculs de sa politique ; tôt ou tard, enfin, il faudra bien se décider. Dans tous les cas, cette question doit être abordée de bonne foi, et si le Directoire m'y autorise, j'en ferai l'objet d'un travail particulier.

Je me résume :

Le traité qui a été conclu avec l'Empereur est vraiment un traité glorieux. Il peut devenir un traité excellent.

Quelques articles renfermés dans le traité secret, et qui paraissent trop favorables à l'Autriche, ou peuvent être facilement écartés, ou leur exécution doit trouver son équivalent.

C'est au congrès de Rastadt que ce grand ouvrage sera conduit à fin ;

Ce n'est point en se concentrant dans la discussion des intérêts qui lui sont particuliers ;

Ce n'est point en persistant dans le projet toujours déçu de n'opérer que par le concours de la Prusse ;

C'est encore moins en se liant exclusivement avec la Maison d'Autriche, que la République française doit exercer son influence.

Tous les arrangements ultérieurs qui auront lieu en Empire devront être proposés ou consentis par elle.

Placée entre l'Autriche et la Prusse, entre la ligue catholique et la ligue protestante, entre ceux qui craindront de perdre et ceux qui voudront acquérir, elle doit diriger tous les efforts vers la plus complète application du principe des sécularisations.

C'est le but unique, la source exclusive. Tout ensuite, est conséquence.

Les moyens d'exécution sont nombreux ; en voici quelques-uns :

De l'empressement et des avances vis-à-vis de l'Autriche. Il est important qu'elle croie que le premier effet du traité sera l'association de nos communs intérêts.

De la froideur vis-à-vis de la Prusse et des princes de la basse Allemagne. Ils n'ont point fait ce que nous avions droit d'attendre d'eux ; leur devons-nous encore l'exécution de promesses qui supposaient de leur part une conduite plus active ? Il importe qu'ils soient inquiétés surtout ce qui les intéresse, et que, quand il sera temps de leur prouver que nous ne voulons pas les sacrifier, ils soient eux-mêmes en état de seconder puissamment nos intentions.

C'est en nous créant ainsi une marche combinée, c'est en nous attachant à quelques principes et en laissant ensuite l'Europe entière dans l'incertitude sur nos véritables projets, que nous viendrons à bout d'en amener l'exécution.

Ce rôle, qui serait funeste à une puissance secondaire, est celui qui convient par-dessus tout à la République française, à la nation qui sera vraiment prépondérante sitôt que son gouvernement aura été à même de déployer dans ses rapports extérieurs l'énergie, la constance qui ont signalé son administration interne.

Nous devons nous attendre que les puissances ennemies ou rivales ne cesseront point de préparer contre nous quelque ligue sous le double prétexte de l’agrandissement de notre territoire, et des progrès possibles de notre liberté ; mais, en même temps, il n'est pas une d'elles qui ne s'empressera de nous courtiser en secret et d'essayer de s'attacher à nous, ne fût-ce que pour nous dégager d'un système qui nous conviendrait mieux.

Je ne prétends pas dire que la République française doit demeurer toujours libre de ses affections et dégagée de tout système fédératif. Cette pensée est loin de moi.

Je regarde une pareille indépendance comme utile dans le moment où il s'agit d'organiser l'Empire, dans le moment où toutes les puissances de l'Europe, ébranlées par la guerre universelle qui vient de finir, ont besoin de s'asseoir et de se reconnaître, dans un moment où la République veut arriver à obtenir du concours de plusieurs factions opposées des résultats qui ne seraient obtenus séparément d'aucune d'elles.

Toutefois, cet isolement devra avoir un terme. C'est parce que la République est puissante qu'elle peut se donner le temps de faire un choix ; mais toute sa force ne l'empêcherait pas de courir des chances funestes, si une trop longue indécision prouvait à l'Europe, ou qu'elle ne veut point d'alliés, ou qu'elle ne sait point se décider entre eux.



CH. MAU. TALLEYRAND



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TIRE DU LIVRE DE G. PALLAIN LE MINISTERE DE TALLEYRAND SOUS LE DIRECTOIRE










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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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