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CHATEAU DE VALENCAY
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LA CONFESSION

DE

TALLEYRAND

PAR CHARLES JOLIET





AVERTISSEMENT




La Confession de Talleyrand a été composée avant la publication de ses Mémoires ; le Figaro en a donné des fragments anecdotiques dans son Supplément littéraire du 7 mars 1891, et l'Épigraphe du journal résume l'esprit du livre. C'est là le vrai Talleyrand.

Le lendemain, le Figaro publiait la lettre suivante de M. de Broglie :

Monsieur, je lis dans le Supplément du Figaro de ce matin, 7 mars, un article intitulé : Confession de M. de Talleyrand au diable et signé Talleyrand.

Ce document n'a aucun caractère d'authenticité. Vous me permettrez d'en avertir vos lecteurs, bien que je crois qu'ils n'ont pu se faire d'illusion à cet égard.

Broglie.

7 mars 1891.

Cette lettre était suivie de ce commentaire du Figaro :

M. le duc de Broglie nous semble prêter un peu trop de naïveté à nos lecteurs. Tout le monde a parfaitement compris que nous avons publié un simple pastiche, fruit de longues recherches à travers les bibliothèques d'histoire et de mémoires, et composé avec des extraits de tout ce qui a été écrit par et sur Talleyrand.

Il n'entrait pas dans la pensée de l'auteur de donner la Confession de Talleyrand comme un manuscrit original. Cette curiosité littéraire n'était pas non plus son premier ouvrage en ce genre, et si la Comédie-Française avait joué, comme elle l'avait promis, Le Mariage d'Alceste, comédie qu'on a appelé le sixième acte du Misanthrope, on aurait trouvé tout naturel qu'après un pastiche en vers de Molière, il ait eu la fantaisie de composer un pastiche en prose de Talleyrand. Mais puisque M. de Broglie a cru devoir enlever cette illusion au public, qui en a si peu, nous profiterons à notre tour du droit de réponse pour éclairer la question.

Les Mémoires de Talleyrand devaient paraître trente ans après sa mort, c'est-à-dire, le 17 mai 1868. L'ajournement indéfini de leur publication mit les chercheurs sur la piste de tous les documents qui pouvaient donner quelque aliment à la curiosité du public, et à défaut des Mémoires, la vie et la carrière du diplomate ont été divulguées sous toutes les formes d'études historiques, littéraires et biographiques, ou de révélations personnelles.

Un article du Times, du 29 mai 1890, fut reproduit dans le Figaro du 30 mai, précédé de la note suivante :

M. de Blowitz publie dans le Times un article fort intéressant sur les Mémoires de Talleyrand. Son but est non pas de déflorer le dépôt dont M. le duc de Broglie a reçu la garde après feu Andral, mais de prouver, par quelques citations qui seront continuées, que les détenteurs de ces fameux mémoires ne sont plus les maîtres d'en priver leurs contemporains. M. de Blowitz à-t-il eu connaissance du manuscrit de ces Mémoires qui existe, parait-il, en Angleterre, et dont une copie seulement existe en France? Cela semble probable. Eu tout cas, son initiative nous permet de fournir des indications précises sur une oeuvre qui sollicite depuis si longtemps la curiosité des lettrés.

L'indiscrétion du Times eut pour effet de provoquer une protestation de M. de Broglie, où il annonça enfin l'apparition des Mémoires de Talleyrand. Cette note fut suivie de la lettre suivante, insérée dans le Figaro :

La publication de fragments des Mémoires de M. de Talleyrand, faite dans le numéro du Times du 29 mai et reproduite dans le numéro du Figaro du 30, a donné lieu à divers commentaires dans les organes de la presse.

Vous avez déjà bien voulu protester, au nom des légataires des papiers de M. de Talleyrand, contre la forme donnée à cette publication.

Quelques éclaircissements de plus, à cet égard, me paraissent indispensables, et je vous serais obligé de les porter à la connaissance do vos lecteurs.

Tous les papiers de M. de Talleyrand ont été légués par lui à sa nièce, madame la duchesse de Dino, qui les a transmis par testament à M. de Bacourt, ancien ambassadeur, qui avait rempli le poste de premier secrétaire pendant l'ambassade du prince à Londres. M. de Bacourt, à son tour, les a légués à MM. Andral et Chatelain, et M. Andral m’a désigné comme légataire de la part de cette propriété qui lui appartenait.

Aucune partie de ce legs n'a pu en être distraite sans le consentement des propriétaires.

Nous ignorons donc absolument, M. Chatelain et moi, quelles peuvent être la nature et l'origine du manuscrit dont l'auteur de l'article du Times a eu connaissance.

Tous ceux qui ont été en relation avec M. de Talleyrand lui-même ou ses héritiers savent que beaucoup des papiers du prince avaient été dérobés, de son vivant, par un secrétaire infidèle qui, ayant acquis l'art de contrefaire habilement son écriture, ne s'est pas fait scrupule de les altérer et d'y mêler des pièces entièrement fausses.

Le fait est rapporté avec des détails tout à fait exacts dans le fragment des Souvenirs de M. de Barante inséré dans le numéro du 15 mai dans la revue des Deux-Mondes, et il suffit pour mettre les lecteurs en garde contre tous les documents de source inconnue qui pourraient être mis en circulation sous la nom de M. de Talleyrand.

D'ailleurs, les dispositions testamentaires de M. de Talleyrand sont si explicites qu'aucun de ses papiers ne peut être publié sans le concours de ses légataires. Tout essai de publication de ce genre serait légalement interdit.

Broglie.

2 juin 1890

Grand' Maman, - c'est le nom du Times dans la Cité, - n'a pas l'illusion de croire qu'il a eu la primeur des Mémoires de Talleyrand. Bien d'autres avant lui ont eu cette bonne fortune, et les Mémoires de Madame de Rémusat en ont donné un avant-goût.

La constante préoccupation du Prince-diplomate a été le kant anglais : «Je n'ai qu'une peur, c'est celle des inconvenances. » Cette crainte, « Canaille tant qu'on voudra, mauvais genre, jamais », a été le principe de ses actes et la règle de sa vie, et sa fin ne l'a pas démentie : M. de Talleyrand est mort en homme qui sait vivre. »

Il était facile de prévoir que ses Mémoires montreraient une figure de cire, le masque blafard du comédien politique sur la scène et du courtisan gentilhomme en costume de cour, engoncé dans l'entonnoir blanc d'un vaste col émergeant de la haute cravate du Directoire, comme un bouquet fané dans son cornet de papier, avec la grimace figée d'un singe sacerdotal, la pose disloquée d'un clown glacial, arrangé, coiffé, grimé, la quille raide devant l'histoire et la postérité, sur le seuil du vingtième siècle. Cette prévision s'est réalisée, et ces souvenirs du Vétéran de la diplomatie ne sont autre chose que le Mémorial des cours européennes, le Bulletin des cabinets et les Annales des chancelleries.

Si on veut connaître Talleyrand, il ne faut pas le chercher dans la copie de ses Mémoires, il n'y est pas, et il ne sera pas davantage dans le Manuscrit autographe, s'il se retrouve, mais dans les Mémoires et les Souvenirs de ses contemporains, qui l'ont connu et qui l'ont jugé. C'est là que nous l'avons découvert, comme on peut s'en assurer en consultant les ouvrages suivants :

Extraits des Mémoires de Talleyrand (Apocryphes). Paris, 1838.- Mémoires tirés des papiers d'un homme d'État - Mémoires de Chateaubriand, Beugnot, Madame de Rémusat, Rovigo, Roederer, Mio de Mélito, Guizot, etc. - Méneval, Napoléon et Marie-Louise. - Capefigue, les Cent-Jours et Les Diplomates européens. - Divers historiens : Louis Blanc Histoire de dix ans ; Thiers, Le Consulat et l'Empire, etc. - Barante, Études historiques. - Mignet, Notices et Portraits. Éloge académique de M. de Talleyrand. - Salle, Vie politique du Prince de Talleyrand. - Dufour de la Thuilerie, Histoire de la vie et de la mort du Prince de Talleyrand. - L. Bastide, Vie politique et religieuse de Talleyrand. - F. D. comte de *** , Le Prince de Talleyrand.- Gagern, Ma part dans la politique, Talleyrand et ses rapports avec les Allemands. - Lamartine, Cours familier de littérature, M. de Talleyrand. - Sainte-Beuve, Monsieur de Talleyrand. - Sarret et Saint-Edme, Loménie, Rabbe, etc. -Le Prince de Talleyrand et La Maison d'Orléans. - Le Journal de Thomas Raikes, Londres, 1857. - Essai sur Talleyrand, par sir Henry Lytton-Bulwer, etc.

Dans sa Confession, il se laisse voir en déshabillé, en chenille, tel qu'il est, à visage découvert et en pleine lumière, et non comme il se présente maquillé, dans le demi-jour discret d'un salon de douairière. A côté de l'histoire morte, solennelle et menteuse des Mémoires, elle offre la chronique vivante, naturelle et vraie des confidences ; il dit tout ce qu'il devait taire, il révèle tout ce qu'il devait tenir à dissimuler, en vertu de son principe d'hygiène : « Le grand jour ne me convient pas. »

Ce n'est pas seulement le pastiche d'une Autobiographie, c'est le Roman mouvant et vivant des Hommes et des Choses du dix-huitième et du dix-neuvième siècles, au milieu desquels il a vécu, de 1754 à 1838, de Louis XV à Louis-Philippe. C'est aussi la notation historique de la partie d'échecs jouée sur le damier européen par la France républicaine contre la coalition des monarchies, dans une série de combinaisons présentées sous une forme substantielle et condensée, claire et rapide, qui marquent à vol d'oiseau tous les jalons de l'histoire contemporaine, toutes les phases de la carrière accidentée et les évolutions de la vie politique de Talleyrand.

Si la Confession de Talleyrand n'est pas authentique, elle a pour elle une qualité qu'il serait difficile de lui contester, l'exactitude, la vérité et la franchise de son origine. C'est une mosaïque composée d'éléments épars de toutes les couleurs, rassemblés, groupés et fondus dans un dessin général, de façon à produire le trompe-l'oeil d'une Autobiographie; il a paru d'un relief assez saisissant pour être offert aux lecteurs du Figaro sous le pavillon de TALLEYRAND, et la lettre de M. de Broglie n'aura d'autre résultat que de provoquer le développement de cette Préface, où l'auteur se serait borné à avertir le lecteur d'un procédé littéraire en usage chez les écrivains anciens et modernes.

On refuse donc à la Confession de Talleyrand un caractère d'authenticité à laquelle l'auteur n'a jamais songé ; il aurait, en vérité, trop beau jeu pour contester cet avantage aux Mémoires du Prince de Talleyrand.

La presse, qui est l'arsenal de l'opinion publique, a constaté la déception profonde qui a suivi leur apparition, et ce n'était vraiment pas la peine de laisser moisir pendant cinquante trois ans ces lourds et indigestes tomes plus ou moins historiques.

Après avoir roué ses contemporains pendant sa vie et essayé de rouer Dieu lui-même le jour de sa mort, Talleyrand n'a pas roué les hommes d'un siècle trop vieux pour le lire ; mais on peut dire qu'il les a profondément ennuyés, ce qui doit être compté comme une suprême mystification de ce Mercadet diplomatique surfait, que Chateaubriand a démasqué, percé à jour et marqué d'infamie.

Non seulement ses Mémoires sont insignifiants et vides, sans valeur et sans intérêt, mais ils sont faux. Ils commencent par un mensonge parfaitement inutile sur son infirmité, qu'on ne lui aurait assurément pas reproché de passer sous silence.

Et non seulement ils sont faux, mais ils ne sont pas authentiques, et nous usons simplement du droit d'historien pour résumer la polémique générale des journaux par les questions suivantes :

M. de Broglie a-t-il le Manuscrit autographe des Mémoires de Talleyrand ?

Non. Il est le légataire d'un legs qui n'existe que sous bénéfice d'authenticité, ou qui n'existe pas du tout.

Le Manuscrit autographe de Talleyrand existe-il ?

On l'ignore.

Quel est le Manuscrit dont le Times a donné des fragments ? Quel en est le détenteur ? qui l'a communiqué ? Pourquoi la publication a-t-elle été interrompue ?

Mystère.

Les Mémoires ont été imprimés d'après une Copie de la main de M. de Bacourt, formant quatre volumes reliés en peau.

M. de Bacourt a-t-il transcrit le Manuscrit autographe, le texte original ? Sa copie est-elle complète, fidèle et littérale ? Est-ce une version tronquée, arrangée et interprétative ?

Cruelle énigme.

M. de Bacourt a-t-il détruit le Manuscrit autographe de Talleyrand ? De quel droit, en vertu de quelle disposition ?

Dans cette hypothèse, c'est que la copie n'était pas conforme à l'original, et qu'il en faisait ainsi disparaître la preuve.

On sera bien avancé quand on aura contemplé, dans une Bibliothèque, les quatre volumes en peau de l'écriture de M. de Bacourt. Ils doivent être tenus en suspicion tant qu'on ne pourra pas collationner sa Copie avec l'Original de Talleyrand.

Voilà ce qu'il faut savoir et ce qu'on ne dit pas. Voilà la Question, et il n'y en a pas d'autre.

Les Mémoires de M. de Bacourt n'intéressent personne ; ce ne sont pas là les Mémoires de Talleyrand. M. de Broglie répond à cela: « La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a. » Erreur elle donne ce qu'elle n'a pas ou ce qu'elle n'a plus. Le manuscrit autographe, c'est le Capital ; la copie, ce n'est pas même l'usufruit ou le revenu.

D'où je conclus que si la Confession de Talleyrand n'est pas authentique, les Mémoires du Prince de Talleyrand le sont encore moins.

Lamartine a dit sentimentalement :

Son cercueil est fermé, Dieu l'a jugé, silence !

Ce silence, est-ce bien Talleyrand qui vient de le rompre ? C'est à lui qu'on doit la formule devenue un axiome de loi : La vie privée doit être murée.

La mort ne l'est pas.

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© EX-LIBRIS réalisé pour ma collection par Nicolas COZON - Gravure au Burin sur Cuivre
Tirage réalisé par les Ateliers CAPPELLE à Sannois - Val d'Oise -
Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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