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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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CHARLOTTE LA MYSTERIEUSE ET TALLEYRAND

PAR

MICHEL MISSOFFE





En histoire il n’existe pas de mystère, il n’y a que des vérités différées. Les hypothèses les plus ingénieuses sont sans valeur si elles ne s’appuient sur des textes.

Un dossier des Archives du ministère des Colonies et les Bulletins de police des Archives de France, nous permettent aujourd’hui de résoudre l’énigme qui intrigua pendant si longtemps les contemporains et les biographes de Talleyrand.

Un voile épais et volontairement tendu recouvrait celle que Lacour-Gayet a baptisée « Charlotte la mystérieuse ». Son acte de baptême et son acte de décès la déclaraient de père et de mère inconnus. La comtesse de Kielmannsegge et Clemens Brühl, biographe allemand de la duchesse de Sagan, la disaient fille de Talleyrand et de la princesse Charlotte de Lorraine ; le prince Charles Clary et la duchesse d’Abrantès démentaient qu’elle fût la fille de Talleyrand et de sa femme. L’auteur anonyme de Monsieur de Talleyrand (Villemarest ?) et de Mme de Rémusat la croyaient fille d’émigré, d’une famille de Maréchaux. De nos jours, enfin, M. Jules Bertaut suggérait « il est possible que Talleyrand soit le père et Mme Grand la mère » et M. Duff Cooper concluait : « l’histoire ne connaît pas le nom de sa mère. »

Or, la mère a écrit de nombreuses lettres à Talleyrand, à l’empereur Napoléon, au Ministre de la police, etc… pour affirmer, à la fois, sa maternité et les conditions dans lesquelles elle avait dû y renoncer. Les notes de police confirment absolument toutes ses déclarations.

Elle s’appelait Marie-Jeanne-Catherine d’Hugues et était née, le 10 décembre 1764, à Saint-Domingue, où son père, seigneur de Cesselès, aide-major au Régiment de Forez, avait épousé une très jeune créole : Anne Avoye-Dougé (morte le 16 février 1772, après lui avoir donné quatre filles). Devenu veuf, l’officier était revenu en France et avait confié les orphelines au couvent de Panthémont, rue de Grenelle, dont le jardin se confondait avec les ombrages de celui de Bellechasse, où Talleyrand habita pendant huit ans le pavillon « petit et commode », dont il garda toujours un si bon souvenir. Au couvent, Mlle d’Hugues se lia avec une compagne de son âge, fille d’un colonel du Régiment de Périgord, Louise d’Esparbès de Lussan, qui devait se marier la même année qu’elle avec le frère de la belle comtesse Jules de Polignac, le vicomte Adhémar de Polastron.

Le 17 janvier 1870, Me Momet, le célèbre notaire de Beaumarchais, dressait le contrat de mariage de Catherine d’Hugues, fille mineure du colonel d’infanterie de ce nom, chevalier de Saint-Louis, avec un jeune Breton, mineur, lui aussi, Nicolas-Joseph Beaugeard, « Conseiller d’Etat, Conseiller de S. M. la Reine en son conseil et Secrétaire de ses Commandements, Maison et Finances », fils du Trésorier général des Etats de Bretagne, Chevalier de l’Ordre du Roi, et de Marguerite-Joseph Avice.

Un billet conservé aux Archives de France dans la Correspondance de la Maison du Roi avait prévenu le jeune époux que Sa Majesté signerait son contrat, « lorsqu’après son lever (Elle) passerait dans son Cabinet ». Aussi le document porte-t-il la mention : « En la présence et de l’agrément du Roi et de la Reine, de Madame la Princesse de Bourbon et de Madame l’abbesse de l’anthémont ». Parmi les nombreux parents et amis, nous ne retiendrons que cinq signatures, utiles à notre sujet : Georges-Jules, vicomte de Talleyrand-Périgord, brigadier des armées, époux de Dame Delasalle, grand-tante maternelle de la mariée : Pierre-Georges-Félicien de Baffrin, comte de Pusigneux ; Pierre-Arnaud, vicomte d’Aubusson de la Feuillade ; François-Antoine, comte de Bercheny ; Louis-François Chamillart, marquis de la Suze, ses cousins tous les quatre. Si nul ne peut prévoir, en 1780, que le frère cadet de Talleyrand (Boson) épousera, vingt ans plus tard, Madeleine de Pusigneux, comment ne pas souligner que Catherine d’Hugues se révèle la petite nièce d’un Talleyrand et la cousine d’un Chamillart de la Suze ?

Comment ne pas souligner surtout les parentés Merger et Santo-Domingo ? Ces jolies filles habitaient, rue Richelieu, une maison très recherchée, dont Dufort de Cheverny parle dans ses mémoires, et qui réunissait, avec « le divin Vandreuil », né lui aussi à Saint-domingue, la fleur de cette société « américaine », si influente à la cour de Versailles.

Epouse du Secrétaire des Commandements de la Reine, amie de couvent de Mme de Polastron, de Mme de Laage de Volude, et de Mme de Poulpry, maîtresse en titre de son cousin, le comte de Bercheny, voici, dès 1780, la jeune Mme Beaugeard étroitement mêlée à la petite société de Marie-Antoinette. Devenue dame d’honneur de la comtesse de Polastron, elle va, en 1789, suivre en émigration le destin bien connu de l’amie du Comte d’Artois, - alors que son mari se réfugiera en Bretagne à la Voltais, près de Ploërmel, chez une de ses sœurs.

Sans retracer le détail de cette odyssée à travers l’Europe, retenons qu’elle rend très vraisemblable, en 1796, la présence de Mme Beaugeard en Angleterre, où elle déclarera avoir fait la connaissance de Mme Grand.

On sait qu’au mois d’août 1799, Mme de Polastron, très malade de la poitrine, vint s’installer à Londres, ainsi que le Comte d’Artois et les Polignac.

Le 4 octobre suivant, Mme Beaugeard, séparée de fait depuis neuf ans de son mari, met au monde un enfant du sexe féminin, baptisée le 14 à la chapelle française de Londres, Convay Street, Fitz-Roy Square. Le parrain est le comte de Polignac et la marraine Mlle Alix de Châlon (1), représentés par un chirurgien français, Guillaume Dehors, et Me Sophie Robinson. L’enfant reçut les prénoms d’Elisa-Alix-Sara et fut déclarée « d’un père et d’une mère inconnus ».

Comment la retrouvons-nous, en 1803, à Bourbon-l’Archambault avec les Talleyrand, sous le prénom de Charlotte ?

Mme Beaugeard se contentera de dire plus tard (10 avril 1811) dans une lettre inédite au Ministre de la police, qu’elle avait remis sa petite fille, entre leurs mains, en leur promettant le secret sur sa naissance. Elle précise que l’initiative était venue de Mme de Talleyrand, navrée de n’avoir pas d’enfant, et dont le mari désirait en adopter un « d’une famille distinguée ». Puis Mme Beaugeard était revenue à Londres, où Mme de Polastron était morte l’année suivante, le 27 mai 1804, et les opérations de Saint-Domingue avaient ruiné les colons français. Mme Beaugeard ne pouvait plus compter pour vivre, en émigration, que sur la rente de cent guinées, consentie à titre d’indemnité, par le gouvernement anglais, d’autant plus que, sur ces entrefaites, le père de l’enfant était mort (2).

« Bravant tous les dangers », elle revint à Paris où, dénoncée à la police impériale par la femme d’un domestique de du Theil, principal agent du comte d’Artois, avec qui elle était rentrée, selon le Bulletin du 9 juillet 1806, elle fut expulsée le 18 août. Le dossier de police, qui suffirait à prouver la sincérité de ses déclarations, nous rappelle que le prince de Bénévent et Clarke, futur duc de Feltre, se trouvent alors plongés, avec Lord Lauderdale, envoyé spécial de Fox, et Lord Yarmouth, dans de délicates négociations, auxquelles Mme de Coigny, Narbonne et Montrond ne demeurent pas étrangers. Nous ignorons pourquoi Mme Beaugeard a rendu visite à Yzquierdo, agent diplomatique et financier espagnol, mais nous considérons comme décisive la note de police du 6 août 1806 pour l’identification de la mère et même du père de Charlotte.

Mme Beaugeard, fille de Sesselès, ex-dame de compagnie de Mme de Polastron, liée avec la maison Coigny à Londres et avec la société du Comte d’Artois, (est) descendue chez l’Aubusson, chambellan de S. M. ; son mari est l’ex-secrétaire des commandements de la Reine. »

Ajoutons que, d’après une note ultérieure, du 8 janvier 1807, « elle vivait à Londres dans la société des ex-princes ; était rentrée en France sans autorisation ; était à Paris depuis plusieurs jours sans s’être présentée à la police. Ces faits ont motivé la mesure prise contre elle. » (Arrêté d’expulsion). Lacour-Gayet, qui ne connaissait pas les dossiers de la police et des Colonies, a reproduit, d’après celui de la Bibliothèque Thiers, (Fonds Frédéric Masson), la déclaration de Mme Beaugeard : « la réception du prince (de Bénévent) fut froide… désirant que l’origine de l’enfant fût inconnue et couverte d’un voile impénétrable ». Et elle répètera à satiété, qu’interrogée par Desmaret, le bras droit de Fouché, elle n’a pas trahi le secret promis à M. et Mme de Talleyrand.

Le 18 août 1806, elle est expédiée à Menton, sous la surveillance de M. du Bouchage, préfet de Nice, où elle arrive le 14 septembre. Trois jours plus tard, elle écrit à S. M. l’Empereur et Roi, demande en vain l’autorisation de venir à Paris et, au bout de huit mois de séjour forcé en Provence, elle se rend à Madrid, munie d’une lettre de Talleyrand pour l’ambassadeur marquis de Beauharnais, qui l’avait connue à Paris, la recommandant, « comme parent », ce qui était presque vrai puisque, nous l’avons dit plus haut, elle est la petite nièce du vicomte de Talleyrand et la cousine des Chamillart.

Quoi qu’il en soit, c’est à Madrid, à la fin de novembre 1807, qu’à six heures du soir, elle reçut la visite de M. de Tournon, chambellan de l’Empereur. Celui-ci était chargé pour elle d’une commission du prince de Bénévent : il lui demandait de reconnaître par écrit que l’enfant n’était pas d’elle, moyennant quoi il assurerait un sort heureux à la fille et servirait à la mère une rente viagère de quatre mille huit cents francs. Elle signa, sous la pression de la nécessité, aggravée, ajoute-t-elle, de terribles menaces, la déclaration antidatée, que le ministre de Napoléon exigeait d’elle, et M. de Tournon rapporta la pièce à Paris, où il mourut à son retour.

Cette précision : « antidatée » pourrait piquer la curiosité. Elle s’explique aisément si l’on se reporte à l’acte du 6 octobre 1807, conservé aux archives de la Seine. Ce jour-là, devant le juge de paix du 1er arrondissement de Paris, le prince de Bénévent était, en vertu des articles 361 à 370 du Code Civil (Titre VIII, chapitre II), et avec le consentement de la princesse son épouse, devenu « le tuteur officieux d’une jeune fille d’environ 9 ans, qu’il fait élever chez lui depuis plusieurs années, qui est connue sous le nom de Charlotte et qui n’a point de parents connus ».

On conçoit pourquoi Talleyrand tenait à cette dernière mention. Pour s’attacher l’enfant par le titre légal de la tutelle, il lui aurait fallu, en effet, le consentement des père et mère de l’enfant. Or la « reconnaissance » de ce dernier, par son père « légal » ou par son père « naturel », était rendue également impossible par l’article 335 du Code civil. C’est seulement en l’absence des parents connus que la municipalité du lieu de la résidence pouvait consentir à la tutelle. Talleyrand se voyait donc obligé de maintenir, à tout prix, la fable de « parents inconnus », même si des raisons de convenance sociale ne l’avaient, depuis quatre ans, poussé au secret.

Quand, le 30 janvier 1809, le Moniteur fit connaître sa disgrâce et quand, le 8 juin 1810, Savary, duc de Rovigo, succéda à Fouché, Mme Beaugeard, qui ignorait d’ailleurs certainement l’acte de tutelle, crut qu’elle pourrait revenir sans risque à Paris, révoquer sa déclaration qu’elle n’était pas la mère de Charlotte, et reprendre sa fille « qu’un être sensible lui offrait de conduire, avec elle, dans les lieux habités par sa famille ».

Mais Talleyrand, qui aimait les enfants et était âgé de 53 ans, avait, l’année précédente, marié sa pupille Anne Santa Croce. Il s’était attaché à Charlotte. Il refusa net, après de nombreuses entrevues, de rendre Charlotte à sa mère. Comment s’en débarrassa-t-il ? Sans doute par quelque sacrifice pécuniaire, car il attendit, pour lui faire envoyer le trimestre de sa pension viagère par le fidèle Roux, qu’elle fut retournée à Bayonne, d’où elle s’embarqua pour l’Angleterre.

Elle ne revint en France qu’à la Restauration. Nicolas-Joseph Beaugeard, dont elle écrira qu’il l’avait autorisée à accepter la pension de Talleyrand, était mort. Sa fille était devenue la baronne de Talleyrand. Le reste de sa vie ne nous intéresse plus. Nous savons qu’en 1821 et 1822, elle habitait Paris, 408, rue Saint-Honoré, « en face de la rue Saint-Florentin » ; qu’en 1830, elle toucha l’indemnité, prévue par la loi de 1826 pour les colons de Saint-Domingue, et qu’elle figurait, en 1834, sur le testament du prince de Talleyrand. Il lui assurait jusqu’à la fin de sa vie, par les soins du baron de Talleyrand, devenu son gendre, la rente promise en 1807. Elle habitait alors 91 rue du Bac, et était âgée de 70 ans.

***

Bien que l’existence de Charlotte, étroitement liée, à partir de 1803, à celle de Talleyrand, soit déjà connue dans ses grandes lignes, peut-être nous permettra-t-on de la résumer. Elle constitue un élément important pour juger ce personnage complexe, dont un essai psychanalytique récent, du docteur René Laforgue, omet un trait capital, en passant sous silence son amour des enfants. Pour nous représenter la mystérieuse Charlotte, nous disposons de deux éléments : un dessin de Prudhon, tracé à l’âge de sept ans, et un portrait malveillant et vivant de la duchesse d’Abrantès. Le dessin de Prudhon sur papier bleu, au crayon noir rehaussé, est de 1807 ; date doublement logique. C’est l’année où Prudhon a brossé du Vice-Grand Electeur la toile célèbre. C’est l’année où Talleyrand est devenu légalement le tuteur de Charlotte. Le petit modèle a plus de grâce et de distinction que de beauté, mais la physionomie est expressive et douce. La duchesse d’Abrantès affirme : « elle n’était pas jolie et avait les dents fort avancées », mais elle constate qu’on connaissait son pouvoir sur Talleyrand et qu’elle était aimée de Mme de Talleyrand comme de son mari.

Trois ans plus tard, le Prince Charles Clary notera, le 18 juin 1810 : « M. de Talleyrand qui n’aime rien au monde hors lui ne compte laisser à M. Edmond (de Périgord) que son titre de Bénévent avec la très mince principauté et tout le reste à cette petite Charlotte que lui et sa femme surtout semblent adorer, bien qu’elle ne soit fille de l’un, ni de l’autre. » Le mois précédent, lors d’un dîner à Suresnes chez la princesse de Vaudémont, il avait entendu « le gros Dussek », entre deux morceaux d’orgue, « parler très drôlement de cette petite Charlotte qui semble un si grand personnage dans la maison Bénévent ».

Dans une lettre inédite du 9 mai 1812, la princesse de Bénévent, qui vient de s’installer rue Saint-Florentin, écrit au comte de Sennft-Pilsach :

« Charlotte a été enchantée de votre souvenir et des vues charmantes que vous avez eu la bonté de lui envoyer. Elle me prie de vous témoigner tous ses remerciements et de vous dire qu’elle se rappelle toujours la complaisance aimable que vous mettiez à causer avec elle. Aujourd’hui sa conservation vous paraîtrait plus intéressante car elle se fait de plus en plus aimable. Son caractère est charmant et sa petite personne a beaucoup gagné en agrément. »

En bref, M. et Mme de Talleyrand sont en admiration devant cette fillette de douze ans. En été, à Saint-Brice, Talleyrand monte à cheval avec elle et lui donne, tous les matins, une leçon d’histoire. Il songe déjà à l’établir et écrit à la duchesse de Courlande, le 30 juillet 1812, que, cela fait, il regardera sa vie comme finie. Ajoutons que, la vieillissant d’un an, il écrivait en septembre 1813 : « Charlotte grandit et se porte bien ; elle aura quatorze ans au mois d’octobre. C’est le moment de sa croissance, car elle se forme tout à fait ». Dès que la menace de l’invasion pèse sur Paris, la princesse de Talleyrand et Charlotte se réfugient au Château de Rosny-sur-Seine, – « l’aimable Charlotte », écrit, alors, la duchesse de Courlande dans une lettre, inédite, à Dupin.

Au milieu des évènements les plus graves, Talleyrand conservait l’esprit et le cœur remplis de sa pupille. Les lettres presque quotidiennes, 123 en cinq mois, qu’il écrit à la duchesse de Courlande, du 2 janvier au 31 mai 1814, c’est-à-dire pendant la campagne de France et jusqu’à la signature du Traité de paix, ne reflètent pas seulement d’affectueux soucis : « Mes vœux sont que la destinée de Charlotte soit aussi bonne, aussi heureuse qu’elle le mérite par son caractère » (2 février). Elles ne contiennent pas seulement de tendres commissions : « Je vous recommande Charlotte. Finissez sa bonne éducation ; calquez son caractère sur le vôtre. » (10 février). Elle permet de suivre le progrès de la décision qu’il a prise de la marier, – malgré une différence d’âge de 24 ans, – avec son cousin germain Alexandre de Talleyrand.

Il n’est pas douteux que la satisfaction de voir celle qu’il aimait comme sa fille porter son nom avait été un élément déterminant de sa décision.

Talleyrand avait au plus haut degré le sens de la race ou plus simplement, ainsi qu’il l’écrivait à la Grande Duchesse de Toscane, en 1812, l’esprit de famille. Ses cousins le reconnaissaient et, dans une lettre inédite du 11 décembre 1805, son cousin Auguste, le frère d’Alexandre et le fils aîné de l’ambassadeur de Louis XVI à Naples, lui avait écrit pour lui demander de marier son frère avec la princesse Ariane des Deux-Ponts. Le 27 décembre, c’est-à-dire une quinzaine de jours avant le mariage d’Eugène de Beauharnais, il était revenu à la charge : « Maintenant que vous avez fait une si grande alliance, il vous est bien aisé de faire celle de mon frère avec Mademoiselle Ariane des Deux-Ponts. La Princesse Auguste, dont elle est la parente, l’aime beaucoup. L’Impératrice a eu la bonté de me promettre de faciliter infiniment ce mariage qui lui plaît. Jamais Alexandre ne retrouvera une aussi belle occasion. » Et le chambellan, auquel, d’après Antoine Sallé, il aurait prêté 300 000 francs, concluait : « Un mot de vous à l’Electeur assurerait le bonheur de mon frère. Je vous le demande au nom de votre tendresse, au nom de celle que j’ai pour vous. Vous aimez votre neveu, votre famille et, si vos brillants succès politiques flattent votre amour-propre, il sera doux pour votre cœur de pouvoir dire : mes parents étaient écrasés sous les ruines de la révolution. C’est moi qui les en ai tirés. Je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur. »

Nous ignorons pourquoi le projet matrimonial de 1805 avait échoué, mais cette correspondance prouve l’intérêt que Talleyrand portait à ses cousins.

Revenons à 1814.

Dès le 27 février, Talleyrand écrivait à la duchesse de Courlande, qui se trouvait, comme on l’a vu plus haut, chez sa fille, la comtesse Edmond de Périgord, au château de Rosny : « Je vous envoie une lettre pour Charlotte que je vous prie de lui remettre lorsqu’elle sera seule chez vous. Je veux absolument faire cesser les tourments dont on accable cette malheureuse et charmante enfant » ; et, le 1er mars : « Je vous renvoie le paquet que devait vous porter Mme de Carignan. Il renferme une lettre pour Charlotte qu’elle doit lire seule. »

Est-ce le secret de sa naissance que lui dévoile alors Talleyrand ? Est-ce le projet de mariage avec Alexandre de Talleyrand qu’il lui confie ? Nous n’en savons rien. Toujours est-il que le 8 avril, il écrit à sa grande amie balte : « Charlotte ne profitera pas de vos bontés pour elle. Alexandre est arrivé d’Orléans et dîne ici », et, le 23 avril (jour de la signature de l’armistice) : « Je donne à dîner aujourd’hui à la baronne de Talleyrand et à ses enfants. Cela est dédié à Charlotte » ; enfin, le 28 mai, trois jours avant la signature du Traité de paix : « Le dîné (sic) de Charlotte a été très bien ». L’union décidée, restait à régulariser l’état civil de celle que Charles de Rémusat appelait « la jeune Anglaise, d’origine inconnue que M. de Talleyrand avait élevée ».

Le 9 juillet 1814, Talleyrand fait demander à Londres l’extrait de baptême, qui sera enregistré à Paris, le 24 août, et établir, avec le concours de ses intimes, de Choiseul-Gouffier et Dupont de Nemours à Dominique Bertrand et Dufresne de Saint-Léon, l’acte de notoriété établissant qu’ils connaissent, depuis environ douze ans, « Elisa-Alix-Sara, dont S. A. S. le Prince de Bénévent a été nommé tuteur officieux le 6 octobre 1807, sous le prénom de Charlotte ».

Le mariage eut lieu. Le 16 juin 1816, la jeune mariée de quinze ans mit au monde une fille qui reçut les prénoms d’Alix-Charlotte-Adélaïde.

La nouvelle baronne de Talleyrand allait suivre désormais le destin de son mari, maire de Saint-Aubin, député du Loiret de 1815 à 1822, puis préfet de divers départements, avant que la Monarchie de Juillet ne l’envoyât comme ministre plénipotentiaire à Florence et à Copenhague, et ne le nommât Pair de France, un an avant sa mort.

Elle n’en resta pas moins fidèlement attachée à celui qui l’avait élevée. Boniface de Castellane la vit, le 17 octobre 1818, à Valençay, et c’est dans l’hôtel de la rue Saint-Florentin que le Bottin de 1829 les domiciliait, son mari et elle.

Il ne semble pas qu’elle ait abandonné pour autant la princesse de Talleyrand qui, après le Congrès de Vienne, cessa de vivre avec son mari. La duchesse de Dino écrivait, en effet, à Bacourt, que c’est la baronne de Talleyrand qui, au mois d’octobre 1835, la prévint que la princesse de Talleyrand était dans un état alarmant et lui demanda de préparer M. de Talleyrand à l’idée d’une fin prochaine.

Le testament du prince (déjà écrit à cette époque) allait prouver bientôt que, jusqu’au dernier jour, il s’intéressait à « Charlotte ». Il ne lui laissait pas huit cent mille francs, comme le disait le comte R. Apponyi dans son journal, mais un legs de cinquante mille francs, ainsi que « une écuelle en porcelaine de Sèvres dont il aimait à se servir et qui se trouvait sur la commode de sa chambre à coucher. » Il laissait, en même temps à sa mère la rente viagère qu’il lui servait depuis une trentaine d’années et à ses enfants « les tasses sur lesquelles est le portrait de leur mère ».

Le 17 novembre 1838, le baron de Talleyrand, demeurant à Paris, rue d’Anjou Saint-Honoré, N° 41 ter, et Mme veuve Beaugeard acquittaient les droits d’enregistrement de leurs legs. La singulière destinée de la baronne de Talleyrand, commencée à Londres le 4 octobre 1799, devait solitairement s’achever à Florence, 1, rue del Moro, le 23 janvier 1873.

Son plus jeune fils était mort, l’année précédente. Sa fille était mariée à Sir John Stanley of Huggerston-Hall. C’est un domestique qui vint déclarer le décès et qui donna un âge, 75 ans, et un lieu de naissance, Paris, inexacts. Nous avons eu l’honneur d’être reçu souvent, 3, avenue Montaigne, par l’épouse de son fils aîné, qui se croyait, à tort, douée pour la musique et la littérature et noyait ses cheveux sous des cascades de bijoux russes, mais qui prodiguait à tous un fonds d’inépuisable bonté.

Bien qu’elle soit décédée seulement en 1919, faut-il dire que nul ne l’interrogeait jamais sur sa mystérieuse belle-mère ?

MICHEL MISSOFFE.

Notes :

(1) Le duc de Coigny avait épousé Aglae d’Andrau, veuve du comte Hardouin de Châlon.

(2) Le chevalier de Coligny, petit-fils du Maréchal, était mort à Emmerich, Westphalie, en avril 1805.



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REVUE DES DEUX MONDES DU 15 SEPTEMBRE 1951








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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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