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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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OPINION

DE M. LE PRINCE DE TALLEYRAND

CONTRE LE RENOUVELLEMENT DE LA CENSURE

CHAMBRE DES PAIRS DE FRANCE

DANS LA SEANCE

DU

24 JUILLET 1821







MESSIEURS,

En me présentant à cette tribune, j’éprouve un sentiment pénible ; c’est celui de la complète inutilité des paroles que je vais prononcer, et que, pourtant, je crois de mon devoir de faire entendre. Par une fatalité déplorable, et dont je veux bien dans ce moment ne pas rechercher les causes, les questions, soumises en apparence à notre examen, sont déjà résolues, irrévocablement résolues : nous discutons comme si nos discussions étaient bonnes à quelque chose ; et dans la réalité nous ne sommes que les instruments d’une impérieuse nécessité. On nous apporte des lois, des budgets, nos contradicteurs naturels sont déjà sur les grandes routes, et leur absence devient pour nous une espèce d’ordre. La Chambre des pairs, par la position dans laquelle on la met, ne sera bientôt plus qu’une cour d’enregistrement, qu’un vrai simulacre de la hiérarchie constitutionnelle. Il suit de là que ceux qui veulent absolument qu’il y ait en France une vraie Chambre des pairs ; que ceux qui la croient essentielle à la monarchie, la voyant exclue du présent, sont obligés de se réfugier dans l’avenir ; que condamnés à l’impuissance de remédier à ce que l’on croit être le mal actuel, ils n’ont d’autre droit que de prophétiser ce qu’il est si aisé de rendre ridicule, ou de donner des conseils que la légèreté dédaigne et que la faiblesse repousse.

J’applique, Messieurs, ces considérations à la loi qui vous est soumise. Est-elle l’œuvre du ministère ? Non : car, d’une part, elle est plus bornée dans sa durée que la loi primitive, ce dont assurément je suis loin de me plaindre ; et de l’autre, elle embrasse dans ses gênes la littérature, les sciences et les arts qui, jusqu’alors, avaient échappé à l’action de la censure : ce dont assurément je suis loin de me féliciter. Est-il certain que ces diverses modifications conviennent à la majorité de cette Chambre ? Peut-être que non : et cependant qui pouvons-nous ? Sommes-nous libres d’amender à notre tour les amendements de la toute puissante Chambre des députés ? Non, Messieurs, et je le remarque, non pour accuser la Chambre des députés, qui n’a fait qu’user très constitutionnellement de ses droits constitutionnels, mais pour me plaindre de ce que la Chambre des pairs se trouve dépouillée de tous les siens par des présentations tardives qui ne lui laissent ni le temps de délibérer, ni la puissance de résister.

Convaincu, comme je le suis, que le sort de la loi actuelle est décidé d’avance ; qu’une discussion, quelque forte qu’elle soit, ne fera que d’inutiles efforts pour la rejeter, ou même pour atténuer ses effets, je me présente ici, moins pour la combattre que pour l’empêcher de reparaître lorsqu’elle aura parcouru sa période légale. C’est dans l’intérêt de la session future, et non dans l’intérêt de la session présente, que je parle : je n’aspire point, Messieurs, à vous convaincre aujourd’hui ; ce que je désire, c’est de préparer les esprits pour une discussion plus libre, plus approfondie, dans un meilleur avenir.

La liberté de la presse, appliquée à la politique, n’est autre chose, comme on l’a déjà dit, que la liberté des journaux.

Nous voulons tous le gouvernement représentatif, c’est celui que le roi nous a donné.

Sans la liberté de la presse il n’y a point de gouvernement représentatif : elle est un de ses instruments essentiels, elle en est l’instrument principal : chaque gouvernement a les siens, et nous ne nous souvenons pas assez que, souvent, ceux qui sont bons pour tel gouvernement sont détestables pour tel autre. Il a été démontré jusqu’à l’évidence, par plusieurs membres de cette Chambre, qui, dans cette session et dans les précédentes, ont parlé sur cette matière, que sans la liberté de la presse il n’y a point de gouvernement représentatif. Je ne vous redirai point ce que vous avez tous ou entendu, ou lu, et ce qui a dû souvent être l’objet de vos méditations.

Mais il est deux points de vue sous lesquels la question ne me paraît pas avoir été suffisamment examinée, et que je réduis à ces deux propositions.

1°. La liberté de la presse est une nécessité du temps.

2°. Un gouvernement s’expose, quand il se refuse obstinément et trop longtemps à ce que le temps a proclamé nécessaire.

L’esprit humain n’est jamais complètement stationnaire. La découverte de la veille n’est pour lui qu’un moyen de plus d’arriver à des découvertes nouvelles. Il est pourtant vrai de dire qu’il semble procéder par crises, parce qu’il y a des époques où il est plus particulièrement tourmenté du besoin d’enfanter et de produire ; d’autres, au contraire, où, satisfait de ses conquêtes, il paraît se reposer sur lui-même, et plus occupé de mettre ordre à ses richesses quez d’en acquérir de nouvelles. Le dix-septième siècle fut une de ces époques fortunées. L’esprit humain, étonné des richesses immenses dont l’imprimerie l’avait mis complètement en possession, s’arrêta d’admiration pour jouir de ce magnifique héritage. Tout entier aux jouissances des lettres et des arts, il mit sa gloire et son bonheur à produire des chef-d’œuvres. Tous les grands génies du siècle de Louis XIV travaillèrent à l’envi à embellir un ordre social au-delà duquel ils ne voyaient rien, ils ne désiraient rien, et qui leur paraissait devoir durer autant que la gloire du grand roi, objet de leurs respects et de leur enthousiasme. Mais quand on eut épuisé cette mine féconde de l’antiquité, l’activité de l’esprit humain se trouva presque forcée de chercher ailleurs, et il ne trouva de choses nouvelles que dans les études spéculatives qui embrassent tout l’avenir et dont les limites sont inconnues. Ce fut dans ces dispositions que s’ouvrit le dix-huitième siècle qui devait si peu ressembler au précédent. Aux leçons poétiques de Télémaque succédèrent les théories de l’Esprit des Lois, et Port-Royal fut remplacé par l’Encyclopédie.

Je vous prie de remarquer, Messieurs, que je ne blâme ni n’approuve : je raconte.

En nous rappelant tous les maux versés sur la France pendant la révolution, il ne faut cependant pas être tout à fait injuste envers les génies supérieurs qui l’ont amenée ; et nous ne devons pas oublier que si, dans leurs écrits, ils n’ont pas toujours su se préserver de l’erreur, nous leur devons aussi la révélation de quelques grandes vérités. N’oublions pas surtout que nous ne devons pas les rendre responsables de la précipitation inconsidérée avec laquelle la France presque toute entière s’est lancée dans la carrière qu’ils s’étaient contentés d’indiquer. On a mis en pratique des aperçus. Et toujours on a à dire : Malheur à celui qui, dans son fol orgueil, veut aller au-delà des nécessités du temps ; l’abîme ou quelque révolution l’attendent : mais quand on ne fait pas ce que le temps commande, on est sûr de ne pas s’égarer.

Or, Messieurs, voulez-vous savoir quelles étaient, en 1789, les véritables nécessités du temps ? Ouvrez les cahiers des différents ordres. Tout ce qui était alors le vœu réfléchi des hommes éclairés, voilà ce que j’appelle des nécessités. L’Assemblée constituante n’en fut que l’interprète, lorsqu’elle proclama la liberté des cultes, l’égalité devant la loi, la liberté individuelle, le droit des juridictions (nul ne peut être distrait de ses juges naturels), la liberté de la presse.

Elle ne fut pas d’accord avec le temps, lorsqu’elle institua une Chambre unique, lorsqu’elle détruisit la sanction royale, lorsqu’elle tortura les consciences, etc., etc. Et cependant, malgré ces erreurs, dont je n’ai cité qu’un petit nombre, erreurs suivies de si grandes calamités, la postérité qui a commencé pour elle lui reconnaît la gloire d’avoir établi les bases de notre nouveau droit public ; et l’auguste auteur de la Charte, ce roi digne de la France, comme la France est digne de lui, a consacré dans son bel ouvrage les seuls grands principes fournis par le temps à l’Assemblée Constituante.

Tenons donc pour certains que ce qui est voulu, que ce qui est proclamé bon et utile par tous les hommes éclairés d’un pays, sans variation, pendant une suite d’années diversement remplies, est une nécessité du temps. Telle est, Messieurs, la liberté de la presse. Je m’adresse à tous ceux d’entre vous qui sont plus particulièrement mes contemporains ; n’était-elle pas l’objet des vœux de tous ces hommes excellents que nous avons admirés dans notre jeunesse ? des Malherbes, des d’Estigny, des Trudaines qui, certes, valaient bien les hommes d’Etat que nous avons vus depuis ? La place que les hommes que j’ai nommés occupent dans nos souvenirs, prouve bien que la liberté de la presse consolide les renommées légitimes ; et si elle ruine les réputations usurpées, où donc est le mal ?

Après avoir prouvé que la liberté de la presse, en France, est le résultat nécessaire de l’état actuel de la société, il me reste à établir ma seconde proposition : Qu’un gouvernement s’expose quand il se refuse obstinément à ce que le temps a proclamé une nécessité.

Les sociétés les plus tranquilles, et qui devraient être les plus heureuses, renferment toujours dans leur sein un certain nombre d’hommes qui aspirent à conquérir, à la faveur du désordre, les richesses qu’ils n’ont pas, et l’importance qu’ils ne devraient jamais avoir. Est-il prudent de mettre aux mains de ces ennemis de l’ordre social des motifs de mécontentements, sans lesquels leur perversité serait éternellement impuissante ? Pourquoi laisser dans leur bouche l’exigence d’une promesse reçue ? Ils ne peuvent qu’en abuser ; et dans cette occasion, ce n’est pas, comme tant d’autres, un bien chimérique qu’ils demandent.

La société, dans sa marche progressive, est destinée à subir de nouvelles nécessités ; je comprends que les gouvernements ne doivent pas se hâter de les reconnaître, et d’y faire droit : mais quand ils les ont reconnues, reprendre ce que l’on a donné, ou, ce qui revient au même, le suspendre sans cesse, c’est une témérité dont, plus que personne, je désire que n’aient pas à se repentir ceux qui en conçoivent la commode et funeste pensée. Il ne faut jamais compromettre la bonne foi d’un gouvernement. De nos jours, il n’est pas facile de tromper longtemps. Il y a quelqu’un qui a plus d’esprit que Voltaire, plus d’esprit que Bonaparte, plus d’esprit que chacun des Directeurs, que chacun des Ministres passés, présents, à venir : c’est tout le monde. S’engager, ou du moins persister dans une lutte où tout le monde se croit intéressé, c’est une faute ; et aujourd’hui toutes les fautes politiques sont dangereuses.

Quand la presse est libre, lorsque chacun peut savoir que ses intérêts sont ou seront défendus, on attend du temps une justice plus ou moins tardive ; l’espérance soutient, et avec raison ; car cette espérance ne peut être longtemps trompée : mais quand la presse est asservie, quand nulle voix ne peut s’élever, les mécontentements exigent bientôt, de la part du gouvernement, ou trop de faiblesse ou trop de répression.

Mais ceci me mènerait trop loin ; je finis, dans l’intérêt du roi et de la France, je demande une loi répressive ; et je vote contre la censure.



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IMPRIMERIE DE BAUDOUIN - PARIS - 1821


P.S. Ce texte a également été publié la même année sous le titre : Opinion de M. le prince de Talleyrand sur le projet de loi relatif aux journaux et écrits périodiques par l'Imprimerie de P. Didot l'aîné.








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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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