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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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MEMOIRE DE TALLEYRAND

REMIS A M. CAZENOVE

LE 23 JUIN 1794

SUR LA SPECULATION

DES TERRAINS AMERICAINS





Les réflexions contenues dans le présent mémoire s’adressent à toute spéculation sur les terrains de l’Amérique.

Elles ont un double objet : 1° de faire voir que le débouché sur lequel on compte généralement pour réaliser avantageusement ces spéculations n’est ni aussi prompt ni aussi sûr qu’on paraît le croire. 2° de présenter un débouché nouveau qui offre des chances de succès aussi étendues que rapides qui n’a jamais été essayé et qui est appuyé sur les plus fortes probabilités.


Première partie


Le débouché sur lequel on compte généralement n’est ni aussi sûr ni aussi prompt qu’on paraît le croire.

Les spéculateurs ont eu jusqu’à présent deux objets en vue : débiter en Amérique, revendre à des Européens.

J’appelle débit en Amérique celui qui se fait à des Américains qui paient avec des capitaux gagnés et accumulés dans le pays même. Ces capitaux, existant sur les lieux, semblent appartenir de droit aux emplois de fonds que le pays présente. On ne peut pas même appeler du nom de conjecture une conséquence si nécessaire de l’intérêt des hommes et de leurs inclinations. Il est hors de doute que, chaque année, le surplus du produit sur la consommation sera accumulé en capitaux et que de ces capitaux une portion sera employée en achats de terre. Il se fera donc chaque année un nombre progressif d’établissements pour la formation desquels il y aura une demande annuelle de quelques millions d’acres qui seraient achetées et mises en culture.

Veut-on savoir à combien d’acres montera cette demande, rien n’est plus facile. Elle sera les années prochaines, à très peu de choses près, ce qu’elle a été depuis quelques années. Le progrès de la population naturelle d’Amérique indépendamment des importations d’étrangers est facile à calculer. L’émigration d’un état à l’autre est également facile à observer. Ces événements ont une marche régulière et constante et à peu de choses près on peut dire ce qu’ils deviendront quand on sait comment ils se sont passés.

S’ils existent des spéculations fondées sur l’espoir d’un débit lent mais progressif, d’une population actuelle telle que le promet la fécondité de la race humaine, quand le climat est prospère et les subsistances abondantes, sur l’attrait qu’une terre neuve et féconde présente aux familles qui débordent des provinces déjà trop remplies d’habitants, ces spéculations sont justes ; elles portent sur des bases sûres, elles appartiennent à un esprit doué du talent de voir juste et loin dans l’avenir et elles ne peuvent qu’être récompensées. Pourvu surtout qu’après avoir calculé sur des ventes tardives, on ait compté de même des paiements gradués et divisés en beaucoup d’années, en sorte que les fruits de la terre en acquittent le prix. Car il arrivera encore souvent en Amérique ce qui y est arrivé : c’est qu’on y achètera des terres non pas avec des capitaux déjà formés, mais avec l’espoir de les former ; non pas avec les produits d’anciennes épargnes, mais avec ceux de l’économie qu’on projette : et comme beaucoup d’événements peuvent renverser ces espérances, en ces cas le paiement du vendeur n’est pas mieux assuré que la fortune de l’acheteur, et il faut encore que ces non-valeurs soient pourvues si l'on compte sur des acquéreurs du pays, car des exemples ont souvent prouvés que, sous peine d’erreur dans les résultats, cette déduction ne devait pas être oubliée.

Dans un état qui marche vers la prospérité aussi rapidement que l’Amérique, il y a pour les fonds tant d’emplois lucratifs, et le commerce offre de si grands bénéfices que les capitaux les plus liquides et les plus considérables se trouvent fortement attirés. Les placements sûrs, et sans risque de l’agriculture ne permettent point de fortunes promptes et comme les désirs des hommes croissent toujours en raison de leurs moyens, celui qui possède le plus de fonds est souvent celui qui en désire un plus haut intérêt. De là vient que la vie de fermier est rarement choisie par des hommes qui ont le commandement de de grands capitaux.

Il ne faut pas croire non plus que toutes les accumulations obtenues par la vie frugale et laborieuse du laboureur soient employés en achats de terres nouvelles, un fermier a-t-il amassé quelques économies, le meilleur placement pour lui est souvent de les verser sur ses propres fonds et par mille améliorations il peut accroitre sa richesse sans étendre son héritage.

Rien ne suspend en Amérique l’emploi des fonds qui voudraient se porter sur les terres et ne donne lieu de croire qu’il doive s’ouvrir par la suite dans le pays autant de nouvelles sources plus abondantes et plus rapides qui prennent cette direction. Si des hommes riches avaient cette intention, qu’attendraient-ils pour se déclarer ? Qui pourrait les porter à différer ? Pourquoi supposerait-on que de nouveaux spéculateurs viendraient se mettre à la place des anciens ? Quant à des consommateurs réels, c’est-à-dire des hommes qui achètent pour établir et cultiver. Il n’est pas raisonnable d’en attendre de l’Amérique d’autres que ceux qu’elle a produits jusqu’à présent et qu’elle continuera à produire, c’est-à-dire un nombre à peu près égal chaque année d’hommes qui possèdent peu d’argent, achètent à long terme, payent lentement et font souvent éprouver de non-valeurs. De tels acheteurs ne sont pas ceux qui conviennent à la plupart des spéculateurs, et il est bien peu de ceux-ci qui dans leurs combinaisons se voient proposer ce genre de débit ; aussi les voit-on, pour la plupart, bien convaincus de l’insuffisance du marché domestique, compter sur la concurrence de l’étranger et tourner les yeux vers le rivage, où doivent débarquer les bons, les véritables acquéreurs.


Voyons de quel pays ils doivent venir


Un des caractères particuliers aux révolutions de notre siècle, faites pour ou contre la liberté, a toujours été de tenir les capitaux en esclavage. Ou ils ont été arrêtés sur les lieux par le parti le plus fort qui s’emparait du gouvernement, ou ils ont été laissés dans le pays par ceux qui le quittaient et qui auraient craint des confiscations s’il y avait eu de trop grands mouvements dans les propriétés, ou enfin ils ont été consacrés à la vengeance par ceux qui émigraient ; dans tout cela où voit-on le propriétaire tranquille qui va porter sa famille et sa fortune : la Suède, le Brabant, la Pologne ont subi des révolutions, elles ont fourni des voyageurs ; mais des établissements faits, des capitaux dénaturés on n’en apercevait nulle part. Des raisons différentes ont agi sur les individus dans ces trois pays, mais ont produit le même résultat ; et ne doit-on pas se mettre en garde contre ces spéculateurs empiriques qui promettent aux Américains tant d’importation d’hommes et d’argent, quand on voit qu’ils en espèrent même de la Pologne dont le sol est envahi, dont tous les mouvements sont surveillés et dont les richesses toutes engagées sont d’une nature à pouvoir fournir au luxe sans jamais se trouver libres entre les mains du propriétaire ? Quelque mécontent que soit un Polonais du gouvernement imposé à sa patrie, avant qu’il ait pu trouver un acquéreur dans un pays où l’on suppose que tout le monde veut vendre, avant qu’il ait pu disposer d’une terre hypothéquée dont la grande partie du revenu consiste en services personnels dont la richesse est des hommes ou selon le langage du pays des paysans, et pour la vente de laquelle il faut une sorte de consentement ou au moins d’aveu des régents de l’impératrice de Russie, le mécontentement passe ; des habitudes se forment et le Polonais finit par rester chez lui. De plus, il a l’esprit actif, aventureux, il espère quelque changement, et cette espérance est fort naturelle dans un pays où l’on ne voit plus s’écouler dix ans sans éprouver quelques secousses révolutionnaires ; alors il garde des terres qui le mettent dans le cas d’être influent pour opérer les changements qui lui conviennent, et ensuite d’occuper des places distinguées dans la formation d’un nouvel ordre des choses.

Les tentatives qui ont été faites en Angleterre n’ont pas été heureuses, et rien n’annonce que de nouveaux essais le soient davantage. L’Angleterre fournit des placements utiles pour les capitalistes, des moyens nouveaux pour les grands spéculateurs, des facilités de tous les jours pour les joueurs aventureux, et tout cela avec des attraits d’habitude ou de nouveauté qui doivent appeler ou retenir les fonds de la grande généralité du pays. Les capitalistes routiniers ne voient guère plus loin que les fonds publics ; et ceux-là ou sont propriétaires de fonds qu’ils ont achetés cher et qui leur en font acheter de nouveaux pour se faire une moyenne meilleure, ou ils ont eu des rentrées dont ils disposent sous leurs yeux d’une manière avantageuse dans les emprunts que leur offre le gouvernement.

Les spéculateurs trouvent un champ immense ouvert à leur génie, qu’ils soient timides, qu’ils soient hommes à conception, qu’ils aient un esprit inquiet ; ils ont tous de quoi se satisfaire. Ceux qui ne portent leurs regards qu’autour d’eux et à qui des travaux lents mais sûrs suffisent, n’ont-ils pas chez eux des spéculations en terres qui leur présentent les plus grands et les plus incontestables avantages : un cinquième de l’Angleterre est encore à défricher et le gouvernement s’empresse de donner des facilités à tous ceux qui veulent se livrer à ce genre d’industrie. L’ouverture des canaux si favorisée dans ces derniers temps ne leur offre-t-elle pas aussi des emplois d’argent les plus lucratifs ? S’ils sont hommes à grande conception, et que des spéculations éloignées et hardies les attirent plutôt qu’elles ne les effraient ; entre les millions de rentes qui leur sont ouvertes par le commerce, il vient de naître pour eux un genre de spéculation pour lequel des fonds immenses étaient nécessaires au moment de notre départ de l’Angleterre, c’est la recréation des colonies passant sous domination anglaise : il n’y a point de genre de besoins qu’elles n’aient et pas d’espérances qu’elles ne donnent à celui qui les lui procurera : et ces avantages étaient bien sentis à Londres puisque, dès le mois de décembre et janvier derniers, on apercevait des efforts des négociants d’un premier crédit pour lier, soit par des services du moment, soit par des engagements pour l’avenir, les colons qui étaient à cette époque en Angleterre. On estimait alors que la colonie de Saint Domingue seule avait besoin de 30 millions sterling pour être mise en valeur, qu’on ajoute à cela le dénuement absolu dans lequel sont toutes les autres colonies françaises, et qu’on dise s’il n’y a pas là et pour longtemps de la place pour les spéculateurs de tout genre.

S’ils sont d’un esprit inquiet, ils veulent ne pas s’éloigner de leurs capitaux, les revoir souvent ou au moins en avoir la facilité ; et pour cette classe d’hommes, l’Angleterre fournit immensément de moyens, soit en escomptant de bonnes lettres de change, soit par des placements sur des particuliers solides et une foule d’autres, etc., et, au contraire, rien de moins attirant pour cette espèce de trembleurs que des spéculations à quinze cents lieues de chez eux et dont les principaux avantages appartiennent au temps.

Il n’y a qu’un mot à dire pour les spéculateurs téméraires, les joueurs. Tout le monde sait qu’ils sont poussés à ce genre de spéculations ou par des besoins pressants ou par des passions vives. Jouer dans les terres est lent, et jouer à loin de chez soi ne s’accorde guère avec les goûts des hommes ardents que l’on a vus souvent reprocher à la place de Londres de n’avoir que neuf rencontres dans l’année

A toutes ces raisons particulières, viennent se joindre des raisons générales tirées des préjugés du pays et de la situation dans laquelle les ventes américaines se trouvent relativement aux Anglais. D’abord il n’existe pas un peuple qui ait plus de préjugés que les Anglais ; et les négociants qui désirent voir tomber sur eux les avantages que l’administration peut donner, sont aussi peuplés que les classes les moins instruites. Il faut une génération tout entière et un nouveau règne pour que l’homme anglais croie que l’homme américain est son égal. Cette idée de supériorité entretenue par tout ce qui entoure le trône est encore dans toutes les classes de la société. Acheter des terres en Amérique c’est une espèce de dérogeance ; c’est vendre un château où il y a des créneaux et des droits de souverain pour acheter une métairie, la vanité de l’individu anglais en est encore là. De plus l’opinion de l’Angleterre sur les ventes américaines ne leur est pas favorable. Les charlatans, qui ordinairement ne se montrent qu’à la mort d’une affaire pour la ranimer, se sont emparés de celle-ci à sa naissance. On craint de tomber encore entre leurs mains : l’extrême bon marché contribue aussi à effrayer et rappelle trop les bords de l’Ohio. Quand une fois les hommes ont été trompés dans leurs intérêts et par une crédulité humiliante, il n’y a que le temps qui puisse les ramener à examiner des propositions qui, au premier aperçu, leur rappellent leur ancienne erreur. Les folies du système de Law ont, soixante ans après leur disparition fait combattre en France le sage établissement de la caisse d’escompte, et l’opinion s’est encore pendant plusieurs années opposée à sa prospérité. Les ventes proposées récemment à Londres par M. Bonnet n’ont même pas excité un moment la curiosité. Ce qu’on a vu tous les jours en vente a perdu tout son attrait, et même une partie de sa valeur. Le public instruit ou ignorant s’est vaguement dégoûté de toutes les propositions de ce genre sans même se soucier de les approfondir.

Voyez quelle espèce d’émigration que l’Angleterre envoie aujourd’hui à l’Amérique. Des mécaniques, des hommes de métier qui fuient le poids des taxes, et qui, n’ayant pour toute propriété que leurs bras, transportent toute leur fortune dès qu’ils se déplacent et ne connaissent de patrie que le lieu où l’on gagne de plus hauts salaires ; quelques hommes échauffés sur les questions théologiques et à qui l’Eglise anglicane a tâché de rendre, par une persécution, les alarmes qu’ils lui ont inspirées par la discussion de ses dogmes. Les premiers pourront perfectionner ici la main-d’œuvre, les seconds fonder des collèges. Le temps seul mariera tous ces avantages ; lorsqu’ils seront recueillis, ils profiteront plus au commerce qu'à l’agriculture : nous ne voyons point encore, par-là, transporter des capitaux.

Jetons les yeux sur la France, sur ce pays où brillaient autrefois tous les genres d’industrie. Livrée depuis cinq années à des convulsions douloureuses, attaquée au dehors, divisée au-dedans, luttant à la fois contre l’Europe entière et contre une partie de ses propres forces, la France paraît toucher à la fin d’une crise trop violente pour pouvoir se prolonger. Quelle qu’en soit l’issue, qu’il n’est donné à personne de prévoir, il est cependant un résultat qui appartient à toutes les hypothèses. L’ordre des choses qui va s’établir, quel qu’il soit, va faire des mécontents ; ils cherchent une nouvelle patrie, et tout homme qui choisit une patrie, n’est-il pas d’avance un Américain ?

Il ne serait pas raisonnable de nier totalement ces conjonctures, mais le serait-il de leur accorder trop d’étendue ? Pour ne rien rejeter ni admettre témérairement, continuons d’employer l’analyse et de nous séparer des questions. Considérons ce que l’Amérique héritera des pertes de la France sous le rapport des hommes d’abord, et ensuite sous celui des capitaux.

Les ports de l’Amérique sont inondés aujourd’hui de Français, mais personne n’ignore à quelles causes appartient le débordement passager des habitants des colonies, ni l’empressement avec lequel ils attendent le moment de rentrer dans leurs habitations, de les relever de leurs cendres, et de recommencer les riches cultures qui sont le privilège de leur sol. Ils touchent à cet instant où leur patrie, qui depuis longtemps a cessé d’être française, va passer, ou se trouve déjà au pouvoir de quelqu’une des puissances combinées, sous la protection de laquelle ces malheureux colons vont chercher du crédit, et recourir après leur ancienne fortune ; si leur passage en Amérique y dépose quelques individus, ce ne sont pas des individus riches, leur pauvreté n’est que trop prouvée.

Depuis quatre ans qu’ont commencé les nombreuses émigrations de France, si remarquables dans les troubles de l’Europe et comme effet et comme cause, combien peu de nouveaux habitants ont-elles rapportés à l’Amérique ? Et cependant quatre années n’ont-elles pas suffi pour décider la plupart de ceux que leur caractère et leur inclination portaient à ce parti ; c’est qu’il est plus éloigné des idées européennes qu’aucun Américain ne peut se le persuader. Suspendus, direz-vous, pour l’attente du dénouement qui s’approche, ils n’ont pas voulu quitter si tôt le théâtre des événements, ni se décider avant que le sort de leur patrie soit jugé par les armes. Oui, sans doute, beaucoup d’émigrés attendent ce jugement terrible, mais ils l’attendent pour rentrer en France comme vainqueurs si la république succombe, comme suppliants si elle triomphe de ses ennemis. La première hypothèse ne peut être mise en doute : la seconde est également prouvée par le fait. J’ai passé en Angleterre toute l’année 1793 et j’ai vu de mes propres yeux ce que l’amour de la propriété et l’empire du pays natal peuvent faire supporter et entreprendre aux hommes entraînés par ce double besoin. Pendant qu’on publiait la loi qui les repoussait de la France, au mépris des échafauds de toutes parts dressés contre eux, ils rentraient en foule avec une témérité qui tenait de la rage ; la mort annoncée, ils la défiaient par le seul nombre des victimes qu’il eût fallu sacrifier, et remplissant à la hâte les formes qui pouvaient couvrir leur absence, toutes les conditions leur étaient bonnes pourvu qu’ils gardassent l’espoir d’exister en France. Qu’on juge par là avec quelle avidité cette classe d’homme saisirait une amnistie, conséquence nécessaire de la paix, conclusion ordinaire de toutes les révolutions. Le malheur et la détresse ont détruit chez beaucoup d’émigrés les passions qu’ils avaient crues insurmontables : beaucoup ont vu de trop près les chefs de leur secte pour n’être pas désabusés de leur doctrine. Les princes français ont rendu bien des sujets à la république qui ne se croyaient en 1790 pouvoir jamais se faire à une monarchie tempérée, reste-t-il quelques caractères inflexibles qu’aucun revers ne peut plier, quelques imaginations ardentes qu’aucun raisonnement ne ramène, quelques hommes condamnés par leur position marquante à ne pouvoir se laisser entraîner par le cours des événements ! Ne comptez pas sur cette classe d’émigrants pour défricher les forêts d’Amérique ! Ce qui fait le bonheur de vos plaines, ce qui doit les couvrir à la longue de population et de prospérité ferait le tourment de ces malades politiques. Trouvez-leur un pays où leurs opinions ne soient pas froissées : mais ne voyez-vous pas qu’on s’est déjà emparé d’eux, une puissance plus en rapport que l’Amérique avec leurs goûts, leurs opinions, leurs passions, ne veut point leur vendre des terres, elle leur en donne : l’impératrice de Russie a aussi des forêts à convertir en moissons ; elle y appelle tous les émigrants français ; elle les menace ni de liberté, ni d’égalité ; elle leur promet ce qu’ils appellent protection, c’est-à-dire les privilèges qu’ils regrettent et auxquels le républicanisme américain ne consentirait pas.

On ne manquera pas de présenter comme les avant-coureurs d’une nombreuse émigration quelques hommes qui, évadés de la France, comme on s’échappe d’une prison, ne se sont pas même demandé où ils iraient, mais par où ils pourraient sortir. Les uns ont gagné la frontière de Suisse, d’autres celle du Brabant, ceux qui se trouvaient dans un port se sont cachés dans quelque vaisseau ; et comme rien ne sort plus des ports de France que pour venir en Amérique, ils y sont arrivés. Nous verrons, il faut l’espérer, encore quelques-uns de ces hasards. Ces fugitifs auront réussi peut-être à sauver quelques ressources. Ils pourront fournir des phrases d’espérance pour des spéculateurs sans fonds : mais de grands et solides propriétaires bâtiront-ils sur cela un système ? Voilà cependant à quoi se réduisent les chances probables de l’émigration des Français en Amérique : et l’histoire des capitaux français est plus facile à retracer que l’a été celle des individus.

Tous les capitaux que l’Amérique peut raisonnablement espérer de la France sont compris dans l’une des trois descriptions suivantes :

Capitaux qui sont hors de France ainsi que leurs propriétaires.

Capitaux qui sont sortis de France mais dont les propriétaires y sont restés jusqu'à présent.

Capitaux qui sont restés en France ainsi que leurs propriétaires.

Les observations que nous avons recueillies sur les Français émigrés, sur leur extrême désir de rentrer dans leur patrie, sur leur disposition à tous les sacrifices nécessaires pour y être reçus, emportent la conséquence qu’ils y ramèneront leurs capitaux, s’il est permis de donner ce nom aux petites épargnes qu’un bien petit nombre d’entre eux a réservées pour ses besoins les plus pressants. Encore faut-il déduire ce qui a déjà été consommé par les frais de deux campagnes, par les avances qu’ils n’ont pu refuser aux princes français, par les secours que l’honneur et la pitié les ont forcés d’accorder à leurs compagnons d’armes, exposés à toutes les horreurs de la misère. L’indigence de ces nobles expatriés n’a été que trop fameuse dans l’Europe entière ; et quand on les a vus solliciter la paix de toutes les puissances et s’engager en foule comme simples soldats dans les services les plus rudes, on sait assez qu’ils ne sont pas des capitalistes. Et quelle preuve plus complète de pauvreté que cette soif de rentrer en France à tout prix ; hier les armes à la main, aujourd’hui le serment d’allégeance sur les lèvres. Dans cette lassitude de débats politiques, dans cette indifférence d’opinions, n’aperçoit-on pas la pénurie, le dernier degré de besoin ? Mais rentrés en France, ils retrouveront peut-être une partie de leur patrimoine, ils pourront le vendre, alors ils pourront se soustraire au dénuement qui les menaçait et à l’oppression d’un régime qu’ils détestent ; méfions-nous encore de cette nouvelle espérance. Il faut bien peu connaître le parti qui domine en France pour croire que, s’il prévaut, il se relâchera de la confiscation des propriétés. Sa moralité ne le portera pas davantage à rendre ce qu’il a pris qu’à tenir ce qu’il a promis. Soit qu’il fasse banqueroute en tout ou en partie, soit qu’il la fasse porter sur la dette publique, ou sur les assignats, ou sur tous les deux à la fois, il lui sera toujours fort important de ne point se dessaisir d’une propriété immense facile à adapter au système financier quelconque pour lequel il se décidera. La proscription des individus émigrés n’a été imaginée par les chefs de la Convention que comme une ressource de finances. Ils ne prenaient même pas la peine de dissimuler que toutes ces lois de sang qui fermaient le retour aux propriétaires ne fussent de pures lois rurales, des résultats de combinaisons financières. Peut-on s’attendre après cela qu’ils lâcheront leur proie quand elle ne leur sera plus disputée et qu’ils fermeront les yeux sur la rentrée des individus à d’autres conditions qu’à celle de la perte définitive de leur bien ?

Si au contraire, la coalition des puissances renverse la république, nul doute que beaucoup de chefs actuels ne cherchent leur salut dans un autre hémisphère. Mais le butin, fruit de leurs pillages, ce butin qui n’est rien auprès du dégât qu’il a causé, ce butin dont il s’est évanoui une si grande partie entre les mains de ceux qui se l’arrachaient successivement, comment pourront-ils l’emporter dans une fuite précipitée, si entourée de dangers, lorsque leurs plus ardents satellites se seront tournés contre eux, lorsqu’ils éprouveront, à leur tour, toutes les tensions, toutes les violences dont ils ont investi si longtemps tout ce qui fuyait devant leur barbarie ? Les assignats perdaient chaque jour de valeur, ils n’osaient pas les garder, ils n’osaient pas les convertir en or : l’or chez soi était trop menaçant ; c’était receler dans sa maison un témoin irrécusable : comme des tyrans, condamnés à tout craindre, voyant un ennemi dans leurs propres trésors, ils n’ont imaginé de sûreté qu’à les enfouir dans les domaines du clergé. C’est là qu’est engagé le produit de tant de rapines.

A la vérité, quelques particuliers d’une autre description, quelques vrais capitalistes de la classe des banquiers et des négociants ont trouvé le moyen de sortir de France, et ceux-là dont la richesse était d’une nature plus maniable que les autres se sont fait précéder et suivre au dehors par une portion de leur fortune, en abandonnant l’autre. Combien peu de ces hommes sont venus en Amérique ? On en sait le nombre. Quelle raison retient les autres ? Le plus fort de tous les pouvoirs les a fixés dans l’ancien monde : l’habitude, le besoin d’un genre d’affaires, qu’ils savent, d’un genre d’intérêt qui a rempli leur vie entière. A peine sortis de France, et arrivés en Suisse ou à Londres, les uns ont formé des maisons de banque et de commerce, les autres ont fait de leurs fonds des emplois qu’ils puissent rendre libres au moment où ils voudront. MM. Necker, Boyds, Greffulh, Villet, Grandelos-Melée, Oguerr, Grenus, Ribes, La Borde Mereville, Valkiers qui sont sortis de France, sont-ils venus en Amérique ; y ont-ils seulement envoyé des fonds ? Quelle est la trace des capitaux qu’ils y ont fait passer ? Leur indifférence excessive pour les fonds américains dont il y a des marchés ouverts dans les grandes places de commerce et qui offrent plus d’avantages et au moins autant de sûreté que les autres fonds d’Europe, n’est-elle pas une forte preuve qu’ils n’entretiennent aucune idée de spéculations américaines ? N’est-il pas bien remarquable qu’à côté de ces fonds qui leur sont offerts à 6% d’intérêt et qu’ils ne regardent pas, ils continuent de spéculer ou de placer dans les fonds anglais qui n’apportent aujourd’hui que 4,5% ? A combien d’espérances exagérées ce fait seul ne répond-t-il pas ? Nous avons cité des noms connus sur toutes les places du monde ; et certes ce qui est vrai pour eux l’est bien plus encore pour l’espèce d’hommes dont les affaires ont été toujours circonscrites dans un cercle étroit.

Par la conduite des hommes sortis de France avec leur argent, jugeons de celle des Français qui ont déplacé leurs fonds sans déplacer leur personne. N’ont-ils pas plus encore que les premiers, témoigné par quels liens difficiles à rompre, ils tiennent à leur patrie ? Pourquoi voudraient-ils alors en sortir, au moment où tant d’autres s’empresseront d’y rentrer ? Et s’il n’est pas bien vraisemblable qu’ils commencent à s’expatrier quand ils auront moins à souffrir, l’est-il beaucoup davantage qu’ils aillent chercher des placements plus lointains pour leurs fonds, au lieu de les rapprocher d’eux, ne se fait-on pas d’illusion d’ailleurs sur la quantité de ces capitaux mis hors de France par des propriétaires qui y sont restés ? N’est-on pas à cet égard dans la même erreur en Amérique que celle où on était à Londres avant que l’erreur eût été constatée ? Au mois de janvier 1794 la maison Thelusson de Londres, ayant connaissance des mesures que prenait en France la Convention pour découvrir par l’inspection des livres de toutes les maisons de banque les sommes possédées par des Français en pays étrangers, et les confisquer en forçant les propriétaires à souscrire des endossements de lettres de change, s’adressa au gouvernement pour solliciter des mesures qui rendissent ces extorsions inutiles ; elle déclara qu’elle avait entre ses mains cent cinquante mille livres sterling de propriétés françaises appartenant à des Français à cette époque en France. Le temps a découvert que la maison Thelusson avait à elle seule plus de la moitié de ces dépôts qui ne montaient pas en tout à plus de trois cent mille livres sterling. Si Londres ne doit que cette somme à des Français restés en France, ce que les autres places de l’Europe leur doivent mérite bien peu d’être compté. C’est ainsi qu’en vérifiant les faits, on est souvent étonné de la différence qui se trouve entre les conjectures et la vérité.

Faut-il compter beaucoup davantage sur les capitaux restés en France avec leurs propriétaires ? Comme ceux-là n’ont point encore pris de direction, comme ils ont été resserrés par l’emprisonnement qui est aujourd’hui commun aux hommes et aux choses que contient la France, on peut, sur leur destination future, adopter toutes les conjectures qu’on voudra. Pour arriver aux plus probables, cherchons d’abord à vérifier la quantité de ces capitaux.

Si l’on doit consulter les règles communes et juger des capitaux qui existent dans un pays par le bon état de son agriculture, par l’étendue de son commerce, par l’activité de ses manufactures, par la quantité de ses travaux productifs, par le petit nombre de ses dépenses stériles, aucun pays ne doit plus que la France être dépourvue de capitaux. Ceux qui existaient, on les a consommés ; de nouveaux, il n’y a aucun moyen de les accumuler. Une guerre sans exemple a dévoré des trésors qui effrayent l’imagination, quatre cents millions tournois par mois suffisent à peine pour alimenter ce fléau. Qu’importe que cette dépense se fasse en papier ? L’état qui fabrique en papier, ne s’est-il pas fait livrer contre cette monnaie tous les amas de denrées, de draps, de cuirs, de munitions ? Les bois de construction, les vaisseaux de commerce et toutes les valeurs n’étaient-ils pas de vrais capitaux ? Dans tous les temps il est donc juste de dire qu’un magasin de marchandises est un capital, mais cette vérité n’a jamais été plus sensible que depuis la Révolution. Les accumulations ont en France été obligées de se déguiser sous cette forme. Tout homme possédant des métaux craignait d’être dénoncé comme un agioteur d’espèces, comme un spéculateur sur la baisse des assignats, et conséquemment, comme un ennemi public. L’espionnage, la délation menaçaient toutes les portes. Un sac d’argent était un ennemi, il fallait donc le convertir en marchandises. Celui qui possédait des assignats craignait qu’ils ne se réduisent à rien. Il fallait donc aussi les convertir en marchandises. A présent, ces marchandises sont tellement consommées qu’une affreuse disette de nourriture, de vêtements, de provisions de toute espèce se fait sentir de la manière la plus cruelle… Des capitaux en France ! La République ne les a-t-elle pas poursuivis partout ? Quel homme a passé pour riche qui n’ait pas été emprisonné, accusé, exécuté, confisqué ! Le Trésor public comme le tonneau des Danaïdes a reçu ces trésors et les a dissipés en dépenses de guerre, dépenses improductives qui ne laissent rien après elles, qui ne font rien éclore, qui ne déposent pas même dans l’état une abondance de signes monnayés d’aucun genre ; car si ce sont des métaux, ils serviront aux dépenses du dehors, ou ils seront absorbés par mille besoins ; et si ce sont des assignats, ils ne sont rien qu’un papier nominal qui ne doit sa valeur qu’à la crainte… Des capitaux en France ! Et tout homme qui a une propriété n’est-il pas suspect ? Tout homme suspect n’est-il pas en prison ? Tout prisonnier n’a-t-il pas son bien séquestré ; tout bien séquestré n’est-il pas perdu… ? Des capitaux en France ! Et n’a-t-on pas, sous le nom d’emprunt forcé, extorqué de chaque homme une, deux, jusqu’à trois années de son revenu ? On a ainsi dépouillé ceux qui avaient un capital disponible ; et ceux qui n’avaient pas et qui ne devaient pas moins payer ou périr, n’ont-ils pas été forcés d’emprunter les épargnes à ceux à qui il pouvait en rester quelques-unes et de sauver ainsi leur tête à tout prix ?... Des capitaux en France ! Et les villes qui pouvaient en renfermer, Lyon, Strasbourg, Marseille, n’ont-t-elles pas été détruites jusqu’au fondement ou arbitrairement pressurées par les commissaires de la Convention ?… Des capitaux en France ! Et n’a-t-on pas vu tous les partis dominateurs à mesure qu’ils étaient engraissés de rapines, devenir successivement la proie d’une jalousie avide, dévorés à leur tour comme ils avaient été dévorants, pillés, confisqués à leur tour, comme s’ils avaient été brigands et confiscateurs ?

Dès le mois de décembre 1793 combien avait annoncé à la Convention qu’il avait trouvé un secret en finances, par le moyen duquel il détruirait l’agiotage entre les assignats et les métaux monnayés, et il dégoûterait tellement de ceux-ci, qu’on les verrait rentrer dans les entrailles de la terre. Cet étrange secret n’a pas tardé à faire éclater un redoublement d’inquisitions, de délations domestiques, de supplices, a rendu la présence de l’or et de l’argent si redoutable à ceux qui en possédaient, qu’ils se sont trouvés trop heureux d’en faire agréer l’échange au pair entre les assignats des caisses publiques ; et c’est en partie de ces offrandes de la terreur, en partie de la dépouille des églises, que s’est formé subitement ce trésor dont tout à coup s’est vantée la Convention. C’est précisément en consommant tous les capitaux du pays, en les atteignant partout, en ne permettant à aucun d’échapper, qu’elle parvint à composer et à soutenir cette masse de puissance révolutionnaire désespérantes pour les pouvoirs combinés qui font la guerre avec leurs revenus ou qui n’y ajoutent que des capitaux volontairement offerts par la voie d’emprunt. Les extorsions de la République française ont bien une autre efficacité, elles ne laissent rien dans les réduits les plus secrets de la thésaurisation : avec l’organisation graduelle de tant de pouvoirs, la surveillance de tant de comités, la soupçonneuse vigilance de tant de clubs, bien peu de choses peut être soustrait aux yeux des argus ou à la main des bourreaux.

En ne considérant que cette exaction sans bornes et sans exemple que sous le rapport de notre sujet, il en résultera pour la France, à la fin de la crise, un épuisement et un besoin de réparation dont on ne peut se former idée. Tous les besoins portés à l’extrême et sentis à la fois par 25 millions d’hommes : quel vaste champ pour les spéculations de toutes les nations commerçantes ! Quel emploi pour les capitaux ! Croira-t-on qu’alors ceux qui se trouveront en France et qui auront échappé à la destruction puissent être attirés ailleurs par un emploi plus abondant ou plus lucratif ? Que sera-ce, si la République triomphe et survit à la guerre ? Tandis que les consommateurs affamés demanderont tout de tous côtés et à tout prix, l’Etat mettra en vente les deux tiers de la surface de l’Empire ; la dépouille entière de la noblesse et du clergé ; les plus fertiles terrains du monde, les plus attrayants par le site, le climat, la variété des productions, et l’Etat sera pressé de les vendre, pressé surtout de s’en dessaisir afin de créer des défenseurs à la Révolution en donnant de nouveaux propriétaires à ses domaines. Ainsi la politique rendra le trésor public facile sur les conditions des ventes ; la plus riche des dépouilles sera partagée à bas prix entre ceux qui pourront la payer comptant. Qu’on juge si dans cet état de choses, les capitaux sortiront de France et feront quinze cents lieues pour aller chercher des forêts à déficher ! Qu’on juge si les capitaux sortis de France n’y rentreront pas avec ou sans leurs propriétaires ! Qu’on juge, si ceux des nations voisines n’éprouveront pas une attraction puissante, si des spéculations habiles, accoutumées à savoir l’état des besoins des demandes dans le monde entier, ignoreront cette occasion immense ou négligeront d’en profiter ; si la même industrie qui a fait plaisir à quelques-uns d’entre eux l’instant où les terres d’Amérique étaient à vil prix, ne leur fera pas saisir également celui où la France sera presque entière à vendre, et s’estimera heureuse d’être payée en marchandises de tout genre. Quelle rivalité redoutable pour les spéculateurs américains ! Loin de leur apporter de nouveaux fonds, combien les Européens ne seront-ils pas empressés de ressaisir ceux qu’ils leur avaient confiés pour les transporter sur un marché nouveau si voisin et si lucratif.

Nous avons vu sur quoi il ne fallait pas compter, nous avons parcouru en idée tous les pays où l’on a coutume d’attendre des fonds qui puissent donner du prix aux terres de l’Amérique, et nous avons vu combien de doutes affaiblissent l’éclat de ces brillantes espérances dès que l’on en vient à les détailler, ces capitaux attendus, ou n’existent pas, ou suivront un autre cours : les terres peuvent rester plus longtemps qu’on ne le croit à ceux qui les possèdent et ne monter en valeur que suivant la marche de la population du pays. Il est des spéculations qui ont compté sur cet accroissement naturel et celles-là, sûres dans leur lenteur, sont moins des spéculations que des placements ; elles ne laisseront à regretter que les emplois de fonds plus avantageux que bientôt l’Europe peut offrir.

Mais les spéculations qui exigeraient un débit subit, et qui porteraient sur l’espoir d’une réalisation prompte doivent être dans le moment actuel reconsidérées avec beaucoup d’attention. Par toutes ces réflexions qui précèdent, je suis conduit à croire que les marchés européens, loin de tenir tout ce qu’on promet d’eux seront peut-être plus froids sur l’achat des terres d’Amérique qu’ils ne l’ont été jusqu’à présent.

Il me reste à indiquer un marché plus avantageux et c’est l’objet de la seconde partie de ce mémoire. Si l’idée en est juste, elle fournira le moyen de réaliser promptement une spéculation quelconque sur les terres ; elle remplira ainsi l’objet des spéculateurs qui peuvent avoir placé trop d’espérance sur l’Europe, et elle ouvrira un débouché plus vaste et plus rapide aux spéculations qui n’avaient été fondées dans leur origine que sur la lente influence du temps.


Seconde partie

Débouché aussi étendu que rapide qui n’a jamais eté essayé et qui offre de fortes probabilités de succès

Il existe un pays qui renferme un grand nombre de capitalistes, et parmi eux de très importants, dont les fonds ne sont point placés et cherchent de l’emploi ; qui n’ont point d’habitudes formées et qui répugnent à tous les placements d’Europe, qui ont besoin de secret pour leurs transactions et qui en conséquence sont disposés à payer la discrétion de ceux qu’ils contactent, pour qui toutes les propositions de placement en Amérique ont le mérite de la nouveauté en même temps que celui de la convenance.

L’Inde est ce pays. Cette immense contrée dont les richesses sont inépuisables est pleine de trésors oisifs et parfaitement disponibles. Pour les attirer, il n’y a ni habitudes à rompre, ni préjugés à vaincre, ni penchants à surmonter. Il n’y a que l’occasion à leur offrir.

Il est surprenant que le seul lien de débit qui convienne parfaitement aux terres de l’Amérique, le seul contre lequel il n’y avait aucune objection et qui réunisse tous les avantages n’ait jamais attiré l’attention de spéculateurs. Ils n’ont pas connu l’Inde et ignorent à quel point elle est calculée pour leur offrir des succès ; sa constitution, la quantité de ses capitaux, l’espèce d’hommes qui les possède, leur position, leur caractère, toutes les circonstances qui offrent d’immenses privilèges à celui qui sait en profiter.

Je vais exposer séparément et dans leur ordre naturel, chacune de ces circonstances. Cette forme analytique, qui m’a servi à réduire au vrai les espérances qu’on peut fonder sur l’Europe, fera ressentir, avec la même vérité, les avantages et l’idée que je leur substitue.

La compagnie des Indes anglaise entretient dans l’Inde et spécialement au Bengale un grand nombre d’officiers civils et militaires, dont la plupart ayant débuté par des emplois subalternes s’élèvent graduellement de poste en poste jusqu’à des fonctions d’une haute importance qui sont récompensées par de très forts appointements. Personne n’ignore qu’outre ces salaires abondants, leur position les met à portée de plusieurs autres profits assez considérables pour qu’aucune des personnes qui ont servi la Compagnie pendant quelques années ne retourne en Angleterre sans avoir acquis une fortune indépendante, beaucoup en reviendront avec des richesses très considérables. Ces fortunes, comme toutes celles qui sont acquises promptement, n’obtiennent pas le premier degré dans la considération publique. Aussi ne portent-elles pas avec elles la plus douce des récompenses réservées à l’homme qui s’est enrichi par des longs et utiles travaux, le plaisir de montrer, d’étaler, aux yeux de ses concitoyens, le fruit d’utile et savante industrie, cette puissance morale paraît refusée jusqu’à un certain point aux hommes enrichis dans les emplois de la Compagnie anglaise, et cette privation empoisonne plus qu’on ne peut le croire les plaisirs attachés à leur richesse. Le désir si naturel de revoir les lieux de sa naissance est un peu combattu par une sorte d’embarras de reparaître si tôt et si différent d’eux-mêmes. Aussi craignent-ils perpétuellement de donner la mesure de leur fortune ; et par toutes les précautions qu’ils prennent, il semble que ces richesses leur soient plus difficiles à emporter qu’à acquérir. Les premiers retours de leurs fonds ne se font presque jamais en Angleterre, mais dans un des pays voisins, d’où ils cherchent l’occasion de les faire revenir ensuite secrètement et presque furtivement dans leur patrie Ce voile mis sur la fortune qu’ils ont rapportée, il ne se lève jamais tout à fait. La même modestie couvre toujours une partie de leurs jouissances et cette contrainte a quelque chose de pénible pour des hommes qui ont contracté longtemps l’habitude du faste et de l’ostentation. Aussi une sorte de dissatisfaction prévaut-elle parmi eux et leur rend-t-elle le séjour de l’Angleterre moins précieux qu’il ne devrait l’être après une si longue privation. Il n’y a point de classe d’hommes parmi les Anglais qui tiennent moins à l’habitation en Angleterre. Leurs habitudes ayant été rompues par un long séjour au-dehors, ils n’ont plus ces liens de la routine si puissants chez beaucoup d’Anglais et sont presque aussi disponibles que leur argent. Leur vanité qui s’est accrue par leur richesse, par l’exercice d’un pouvoir immense, par l’éclat de la pompe asiatique, ne retrouve plus les mêmes jouissances dans la métropole, où des nuances aristocratiques fortement marquées, séparent l’homme qui n’est que riche de celui qui réunit la noblesse à l’opulence ; après avoir commandé à des princes, comment venir céder le pas à toute la pairie anglaise, qui souvent témoigne peu d’égards pour toutes ces fortunes d’un jour ? Aussi donnerai-je comme un fait, que c’est parmi ces hommes, revenus de l’Inde, que se trouvent les seuls démocrates riches de l’Angleterre, ils sont les soutiens de l’opposition, et s’élèvent avec chaleur contre un gouvernement auquel ils ont peu de part. Ils voudraient porter l’aristocratie de la richesse à la place qu’ils voient occupée par l’aristocratie de la naissance. S’il est des hommes à qui le séjour de l’Amérique offre le remède au malaise qu’ils éprouvent, ce sont ceux-là sans doute. Pour les y attirer, il suffira de leur faire connaître et de mettre à leur portée les placements d’un avantage inappréciable que leur offre cette partie du monde. Ainsi deux circonstances doivent faire espérer de vendre beaucoup dans l’Inde :

1° Beaucoup d’hommes riches y possèdent des capitaux disponibles.

2° Nul autre emploi ne convient aussi bien à des capitalistes qui ne cherchent pas à tirer de leurs fonds le plus grand revenu possible et qui désirent surtout ne point mettre tout leur capital en évidence. Quel parti plus utile dans cette position que celui où, sans risques et sans éclat, ce capital s’accroît par l’effet du temps qui remplace à lui seul une opération d’intérêt en ajoutant successivement aux fonds une valeur croissante équivalente pour le moins à ce que produiraient des revenus accumulés et placés à intérêt ? Ils veulent dérouter l’observation, et nulles transactions n’ont moins d’éclat, nulles propriétés n’ont moins d’appareil que celles qu’il s’agit de leur offrir et ce qu’elles n’ont point en éclat tourne au profit de leur solidité. Pour celui qui place du capital en accumulation sur lui-même, il n’y a nulle part une destination de fonds plus productive et plus commode. Il ne s’agit que de laisser mûrir au temps les avantages de son acquisition. Il faut encore observer, que pour des hommes qui ont été faire fortune à mille lieues de l’Europe, l’idée de revenir un jour en Amérique n’est pas effrayante comme pour des hommes qui n’ont jamais quitté l’Europe. Ceux-ci sont déjà faits au déplacement : le peuple chez qui ils trouveront leur propre langage, le choix entre toutes les variétés de climats, beaucoup de leurs anciennes habitudes, la considération qui s’attache aux grandes propriétés, l’espoir de parvenir à toutes les distinctions politiques leur fera facilement oublier qu’ils ont changé de patrie. Qui sait l’impression que peut faire sur des hommes qui vivent à six mille lieues de l’Angleterre, le récit des commotions que l’Europe éprouve et dont ils n’apprennent chaque circonstance que six mois après l’événement ! Quel moment pour fixer leur attention sur les offres rassurantes qu’on va leur porter ! De quelles terreurs ne doit-on pas les trouver agités ? Ces secousses violentes que l’on suppose devoir bannir de l’Europe un si grand nombre de ceux qui l’habitent ne sont-elles rien pour détourner d’y revenir, les hommes qui s’en sont éloignés ? Ceux-ci ne peuvent-ils pas craindre qu’au moment où ils délibèrent sur l’emploi de leurs fonds, le lieu où ils voulaient les placer ne se soit abîmé dans quelque révolution ? Tout est terreur dans l’incertitude ; tout est incertain dans les circonstances actuelles, et en six mois de chemin du théâtre des affaires, l’Amérique seule jouit par le privilège de sa position de l’exemption de ces craintes. C’est un lieu de sûreté où le capitaliste inquiet sur la situation de tous les états européens doit désirer de placer en réserve une portion des richesses qu’il vient d’acquérir : en les y déposant, il est certain que les troubles d’Europe ne peuvent les engloutir et qu’elles s’accroîtront même en proportion des secousses qui en agitant l’ancien monde, forceront à émigrer vers le nouvel hémisphère.

Est-il douteux que de telles sûretés, de telles facilités ne soient avidement saisies dans un pays où elles sont si rares ? Avec de tels hommes, il ne s’agit que d’inspirer confiance par des titres qui réunissent la clarté, la solidité et la facilité de la transmission. Ce ne sera pas sur les prix que vous les trouverez difficiles, pourvu que les conditions soient faciles à entendre et portent un caractère évident de vérité : pourvu qu’ils soient certains d’acheter des valeurs réelles et non litigieuses, ils ne peuvent faire avec vous que de bons marchés, et ils sont accoutumés à en consentir de désavantageux. Ils comptent, au moment où ils déplacent leur fortune, sur des sacrifices à faire comme un négociant qui envoie des marchandises compte payer le fret et l’assurance.

Tout ce qu’une spéculation neuve peut offrir d’avance de probabilités se réunit donc ici pour faire espérer le succès des ventes que je propose. Les qualités des acquéreurs, leur nombre, la nature de leurs besoins, de leurs goûts, de leurs embarras même, la nouveauté de la marchandise que les débitants de mauvaise foi n’ont pas encore décriée dans le marché de l’Inde comme dans ceux de l’Europe, tout donne lieu d’augurer une vente rapide et des bénéfices considérables. Les vraisemblances sont si fortes qu’il n’est presque pas possible de douter de la réussite de l’entreprise. C’est sur ces fondements solides qu’elle doit reposer ; ce sont elles qui doivent décider à une opération qui d’ailleurs ne présente aucun risque et n’exige que de bien médiocres avances. Mais il ne serait pas juste de fermer les yeux aux autres espérances qui sont attachées naturellement à l’opération que je propose et qui, sans en augmenter les risques ni les frais, peuvent en accroître les bénéfices dans une proportion incalculable. Ce nouvel ordre de chances avantageuses exige de nouveaux développements.

L’empire de l’Hindoustan n’est qu’une masse de fiefs, dont on peut se former une juste idée en se rappelant la constitution des principaux royaumes de l’Europe aux onzième et douzième siècles sous le régime le plus complet de la féodalité. Celle de l’Asie, bâtie sur les mêmes principes, n’en diffère que par une sévérité plus grande encore dans l’action graduelle des différents pouvoirs. Le chef de cette grande hiérarchie est l’empereur du Mongol : mais une partie de sa souveraineté a été, par divers événements, transportée à la Compagnie de l’Inde anglaise. Dans les états ou les portions d’état qui ont passé de la main de l’empereur entre celles de la Compagnie, elle exerce les mêmes droits féodaux qu’il exerçait avant elle et auxquels elle a été subrogée Comme l’empereur, elle a pour vassaux immédiats ou médiats des princes qui sous le nom de rajah, de nababs, etc., ont à leur tour des sujets et des vassaux.

La Compagnie, ainsi que l’empereur, lèvent sur les princes des tributs de plusieurs espèces. Ils consistent ou en prestations pécuniaires ou services personnels. Si c’est en services personnels, le prince vassal est obligé de les faire exécuter par ses sujets, soit en forme de corvée, soit en payant les travailleurs ; et quand il les a payés, c’est ou du produit d’un impôt qu’il lève sur sa province ou de celui de ses anciennes épargnes.

Si ce sont des prestations pécuniaires, il faut bien que le prince vassal en fasse les fonds de l’une de ces deux manières.

Le poids de ces tributs est très pesant ; et la science des finances de l’Inde consiste à tendre jusqu’à la dernière extrémité les ressorts de l’impôt. On peut comparer cet impôt à la raille personnelle de quelques généralités en France, extrêmement exagérée ; entre l’assoieur et le redevable, il n’y a jamais d’autre question que la possibilité de découvrir que le dernier terme est le chef-d’œuvre de l’officier fiscal : le dissimuler est toute l’occupation du taillable. Ce débat continu est poussé jusqu’où il peut aller. Le vassal se défend par la ruse, et, comme il sait bien qu’il faudra finir par céder quelque chose, il commence par refuser tout.

Le traitement que le prince vassal éprouve de l’empereur ou de la Compagnie, il le rend à son tour à ses vassaux et à ses sujets. Il réagit sur eux dans la même proportion : il les taxe, il les contraint. Leur seule ressource légale serait de recourir au souverain. Mais celui-ci ne les protège point contre des exactions dont il touche une partie. Il regarde le droit de les pressurer comme une ferme dont on lui paye les loyers, et qu’il faut bien que le fermier exploite à son aise, seulement il se sert des clameurs des arrière-vassaux pour intimider le vassal immédiat, pour lui faire acheter un déni de justice, pour lui faire céder une plus forte part du fruit de ses impositions. On conçoit le mécanisme de cette graduation de pillages ; on en conçoit aussi les conséquences : le dernier étage qui ne peut se venger sur personne, des maux qu’il reçoit, est affreusement opprimé. A tous les autres degrés, l’esprit des hommes a dû se tourner naturellement vers la thésaurisation, quand on ne peut posséder de richesses connues sans se la voir enlevée, on se contente d’une richesse invisible. Une crainte vague de l’avenir fait désirer d’accumuler des moyens d’échapper aux circonstances difficiles, aux dangers indéfinis qu’on prévoit ; accroître cette ressource et la mieux cacher, sont la double leçon que, chaque jour, la violence avare fait apprendre à la faiblesse. C’est la marche de tous les pays et de tous les temps où il y a eu des oppresseurs avides et des opprimés riches, et comme tel a été depuis longtemps le sort de l’Inde, ces accumulations faites dans un pays qui absorbe tous les capitaux de l’Europe, s’élèvent à des sommes prodigieuses.

L’impression de crainte qui est commune aux vassaux de la Compagnie et à ceux de l’empereur est à ce moment accrue chez les premiers par le nouveau système territorial vers lequel la Compagnie anglaise paraît tourner actuellement toute son activité. Elle songe plus à étendre son domaine qu’à multiplier ses transactions commerciales ; moins marchande que souveraine et propriétaire, elle augmente sans bornes la levée de ses tributs et la perception de ses accusements. Si ce nouveau système est préférable au système mercantile, ce n’est point ici le lieu de l’examiner Il est assez clair que la Compagnie s’est trouvée importunée des discussions qui portaient un jour incommode sur ses affaires intérieures. Beaucoup de questions, de fait et de théorie, s’étaient élevées dont l’explication pouvait nuire au grand échafaudage de crédit. Comment écarter tant de regards qui se portaient indiscrètement ? On y est parvenu en combinant les opérations de la Compagnie sur un nouveau plan dont les principes ni les faits ne sont pas si connus et seront, encore pour longtemps, un secret renfermé dans elle-même. Il ne sera pas si facile à l’opinion de marcher dans cette route nouvelle, et il faudra bien qu’elle se laisse guider par la Compagnie qui la dirigera suivant son intérêt. Elle peut aujourd’hui se vanter d’un territoire de de quinze cent milles d’étendue où elle exerce, comme l’empereur dans sa patrie, tous les droits honorifiques et lucratifs ; une armée de cent mille hommes, dont la plupart sont hommes de couleur, est employée à garder ce territoire et à y faire respecter ses ordres. Cette quantité de soldats est surtout nécessaire pour colliger les taxes auxquelles sont imposés les princes tributaires ; ce mode de perception est très dispendieux. Si des soldats peuvent lever des impôts, il faut aussi lever beaucoup d’impôts pour entretenir tant de soldats. Cette aggravation redouble le malheur et la crainte des tributaires. Ils n’ont jamais plus tremblé pour leurs richesses, ni pris plus de soins pour les faire disparaître ; malgré ces précautions, la Compagnie en sait parfaitement l’existence et n’ignore pas le lieu où elles sont cachées, elle les accuse de recéler leur bien ; elle les tient dans une sorte d’emprisonnement perpétuel, et, les traitant avec un respect illusoire, leur impose une véritable captivité. Leurs vizirs règnent sous leur nom, et sous les ordres de la Compagnie ; ils peuvent, à chaque instant, se voir les victimes d’une indiscrétion, ou d’une infidélité.

Voilà encore des hommes plus parfaitement disposés pour saisir les offres que nous avons à leur faire parvenir. Ils ne veulent que sauver leur richesse et nous leur donnons l'occasion de la mettre en sûreté ; de la convertir en valeurs indestructibles que le temps augmente tous les jours, qui n’exigent aucune surveillance et que ni la toute-puissance de l’empereur ni celle de la Compagnie ne sauraient jamais leur enlever. Pressés, obsédés de toutes parts par cette fiscalité surveillante, qui au moindre signe de richesse, appesantit leurs tributs, n’est-il pas possible qu’ils s’estiment heureux de soustraire à leurs maîtres avides, tout ce qu’ils possèdent d’indépendant, tout ce qu’ils redoutent de perdre, qu’ils soient bien aise d’assurer à leurs familles une ressource infaillible contre des événements qui les menacent chaque jour et que de grands exemples rendent présents à leur imagination, pourvu que l’on parvienne à se ménager avec sagesse un succès auprès d’eux ou plutôt auprès de ceux qui gouvernent en leur nom, et à subjuguer leur confiance par des titres si clairs qu’ils n’admettent point de doute, il est certain qu’ils regarderont de telles offres moins comme un marché que comme un bienfait qui surpassent leurs espérances.

Tel est l’excès d’effroi dans lequel ils vivent qu’on en a vu se jeter dans les bras de quelques charlatans misérables qui ne faisaient que leur promettre une ombre de sûreté. L’un d’eux s’est laissé persuader d’acheter des voix dans le parlement d’Angleterre et d’y faire élire des membres à sa dévotion. Cette belle spéculation a du moins rempli les vœux de celui qui l’avait imaginée. Elle a fait, en peu d’années, de M. Paul Benfield un des plus riches particuliers de l’Angleterre. Cette anecdote prouve et combien les princes indiens sont riches, et combien ils sont frappés de terreur pour leur propriété puisqu’ils voulaient acheter si chèrement une protection parlementaire. Ne serait-il pas plus sûr pour eux de mettre leurs richesses hors d’atteinte, de les placer d’une manière qui ne puisse être ni à eux ni à leur postérité ? Et si l’on songe à cette quantité de petits états que renferme l’Inde, à cette foule de princes vassaux qui relèvent de la Compagnie ou de l’empereur, l’imagination a peine à compter toutes les chances de succès que promet leur nombre et leur position.


Les idées de ce mémoire sont faciles à résumer


J’ai jeté des doutes sur l’ardeur qu’on suppose aux Européens pour acquérir des terres en Amérique, et j’ai appuyé ces doutes sur une foule de détails que je crois bien connaître.

J’ai proposé l’essai d’un marché nouveau auquel aucun propriétaire américain n'a encore pensé, qui n’a point les inconvénients des marchés d’Europe et qui offre de grands avantages. J’ai fait apercevoir dans l’Inde une première classe d’acheteurs nombreux, les employés de la Compagnie, qui ont certainement beaucoup d’argent à placer, qui n’ont ni partis ni habitudes pour sa destination et qui par toutes les circonstances de leurs positions, de leurs goûts, de leurs besoins, doivent préférer au moins pour une portion de leur capital l’emploi dans les terrains d’Amérique à toute autre destination.

J’ai indiqué dans le même lieu une autre classe d’acheteurs plus difficiles à aborder et à éclairer sur ses propres intérêts mais à qui il n’est cependant pas impossible de faire comprendre qu’on leur offre une ressource très réelle contre des embarras qu’ils sentent fort vivement. Je n’ai point présenté cette seconde classe d’acheteurs, les princes indiens, comme une partie nécessaire au succès de l’entreprise, mais comme un accessoire qui peut lui donner une étendue inappréciable.

Comme ma proposition ne s’adresse qu’à des hommes déjà possesseurs de grands terrains, je ne leur propose de s’engager dans aucun risque, et j’espère leur éviter celui d’attendre inutilement d’Europe des acheteurs qui peut-être, disons plus, qui vraisemblablement ne répondraient pas à l’attente qu’ils ont inspirée

Il ne faut pour cela que tenir une certaine quantité de terres à la disposition des acquéreurs de l’Inde pendant un temps convenable, tel que deux années, sans en faire aucun autre emploi pendant cet intervalle. Il faudrait aussi donner aux titres de propriété une forme attrayante par sa clarté, et par les facilités qu'elle fournirait pour livrer les valeurs en recevant le prix. La forme d’actions qui a été déjà pratiquée par plusieurs propriétaires américains est celle qui parait convenir le mieux aux circonstances d’un acquéreur éloigné. Ces conditions à remplir ne peuvent être considérées comme des risques ; et en quelque lieu qu’on se propose d’offrir des terres en vente, il faudrait, à quelques légères différences près, s’assujettir aux mêmes précautions.

Les frais ne sont que ceux d’envoyer et d’entretenir pendant un an environ, deux ou trois agents dans l’Inde. Le choix de ces agents doit fixer toute l’attention des propriétaires puisqu’ils doivent avoir en dépôt les titres des terrains prêts à être échangés contre l’argent des acquéreurs. Il faut que ces agents ou tout au moins l’un d’entre eux, outre la capacité nécessaire pour traiter des affaires importantes et délicates, puisse paraître dans l’Inde comme un voyageur de bonne compagnie, que son existence dans le monde, ses habitudes, ses manières, son éducation, ses connexions et les lettres de recommandation, dont il sera pourvu, le plaçassent tout naturellement dans la société des agents de la Compagnie anglaise avec lesquels il est destiné à traiter ; que tout concoure à écarter de sa personne le soupçon d’aventurier et que toutes les circonstances appellent la confiance et lui facilitent le chemin des négociations. Ces considérations doivent présider à la fixation de ses voyages et d’entretien

En me proposant pour cette mission de confiance, il y aurait une fausse modestie à craindre d’ajouter que je crois réunir les qualités qu’elle exige. Agé de quarante ans, ayant passé les vingt années de ma vie dans le maniement des grandes affaires, dans l’exercice de plusieurs charges de la magistrature, dans l’habitude de traiter et de vivre avec les premiers hommes de la France et de l’Angleterre, obligé par les malheurs de la Révolution de remplacer par une fortune nouvelle celle que j’ai perdu dans mon pays, j’ai conçu le projet d’une spéculation qui embrasse dans toute son étendue des connaissances qui appartiennent à trois parties du monde. J’ai lentement et dans le secret de ma pensée compléter mes notions sur toutes les parties de l’affaire, et comme moyen essentiel de réussite, je me suis muni des meilleures lettres de recommandation pour l’Inde qui m’ont été données et par d’anciens officiers supérieurs de la Compagnie anglaise et par des directeurs de son administration. En méditant cette entreprise, je me suis fortement convaincu de la circonspection avec laquelle elle doit être conduite ; et j’ai prévu les moyens de détail et la marche calculée qui doivent en assurer le succès : un fort intérêt m’attache à sa réussite, puisque je m’en promets le rétablissement de ma fortune qui me sera plus précieuse que celle que j’ai perdue et que je ne devais pas à mon industrie.

Tels sont les motifs pour lesquels, je crois que personne n’est placé avec les mêmes avantages pour être un agent de l’opération développée dans ce mémoire. Je dis un des agents ; car j’en suppose plusieurs. Il faut bien que ce soit une confiance personnelle qui décide les propriétaires à remettre entre les mains d’un dépositaire les titres de leur propriété. Je ne désire point que ces titres me soient confiés. Il serait bon aussi d’avoir un agent qui eût la connaissance des marchandises de l’Inde, car ce serait tout à la fois facilité pour vendre et un double profit sur la vente, que de recevoir des marchandises en payement. Les retours s’en feraient en Amérique et il en serait disposé de là, suivant la volonté du propriétaire.

Quant à la part que je réclame dans l’opération, il me suffit de dire qu’au-delà des frais de voyage et d’entretien, je ne réclame rien qu’une portion dans les bénéfices qui résulteront de la spéculation que je propose. Ce que j’y apporte ce sont d’abord quelques observations sur l’Europe qui ne sont pas sans utilité, si elles préservent d’une trop grande confiance dans les événements qui ne se réalisent point : c’est la pensée de vendre dans l’Inde qui me paraît n’avoir été encore saisie par personne ; ce sont des connaissances que j’ai acquises, qui ont fait de cette idée, un système complet : ce sont des moyens d’exécution que je me suis procurés en me munissant de recommandations respectables et difficiles à obtenir : ce sont enfin les soins, le temps et les efforts que je consacrerai au service de l’entreprise. Voilà ma mise, ce n’est pas moi à évaluer la portion qu’elle doit m’assurer sur les profits que j’aurai fait obtenir au propriétaire.



in PONIATOWSKI TALLEYRAND AUX ETATS-UNIS PP.248-256








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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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