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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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LETTRE-MEMOIRE

DU

PRINCE DE TALLEYRAND

AU

VICOMTE LORD CASTLEREAGH

SUR LA QUESTION POLONAISE

DATEE DE VIENNE DU

28 SEPTEMBRE 1814



Mylord

Hier, en sortant de chez vous, j’ai cherché à réunir toutes mes idées sur la question polonaise qui agite Vienne aujourd’hui. Voici à cet égard ma manière de voir.

Le royaume de Pologne ne peut être rétabli que sous les trois conditions suivantes :

1° Qu’il fût indépendant ;

2° Qu’il eût une constitution forte ;

3° Qu’il ne fallût pas compenser à la Prusse et l’Autriche la part qui leur en était respectivement échue. Ces conditions sont toutes impossibles ; et la seconde plus que les deux autres.

D’abord, la Russie ne veut pas le rétablissement de la Pologne pour perdre ce qu’elle en a acquis ; elle le veut pour acquérir ce qu’elle n’en possède pas. Or, rétablir la Pologne pour la donner à la Russie, pour porter la population de celle-ci en Europe à 44 millions de sujets, et ses frontières jusqu’à l’Oder, ce serait créer pour l’Europe un danger et si grand et si éminent, que, quoi qu’il fallait tout faire pour conserver la paix, si l’exécution d’un tel plan ne pouvait être arrêtée que par la force des armes, l’Europe devrait les prendre. On espérerait vainement que la Pologne, ainsi unie à la Russie, s’en détacherait d’elle-même ; il n’est pas certain qu’elle le voulût, il est moins certain qu’elle le pût, il est certain que, si elle le voulait et le pouvait un moment, elle n’échapperait au joug que pour le porter de nouveau. Car la Pologne, rendue à l’indépendance, le serait invinciblement à l’anarchie. La grandeur du pays exclut l’aristocratie proprement dite, et il ne peut exister de monarchie où le peuple soit sans liberté civile, où les nobles aient la liberté politique ou soient indépendants, et où l’anarchie ne règne pas. La raison seule le dit, et l’histoire de toute l’Europe le prouve. Or, comment, en rétablissant la Pologne, ôter la liberté politique aux nobles ou donner la liberté civile au peuple ? Celle-ci ne saurait être donnée par une déclaration, par une loi ; elle n’est qu’un vain nom, si le peuple à qui on la donne n’a pas de moyens d’existence indépendante, des propriétés, de l’industrie, des arts, ce qu’aucune déclaration ni aucune loi ne peut donner et ce qui ne peut être que l’ouvrage du temps. L’anarchie était un état d’où la Pologne ne pouvait sortir qu’à l’aide du pouvoir absolu ; et comme elle n’avait point chez elle les éléments de ce pouvoir, il fallait qu’il lui vînt du dehors tout formé, c’est-à-dire qu’elle tombât sous la conquête. Elle y est tombée dès que ses voisins l’ont voulu ; et les progrès qu’ont fait celles de ses parties qui sont échues à des peuples plus avancés dans la civilisation, prouvent qu’il a été heureux pour elle d’y tomber. Qu’on la rende à l’indépendance, qu’on lui donne un roi, non plus électif, mais héréditaire, qu’on y ajoute toutes les institutions que l’on pourra imaginer ; moins elles seront libres, et plus elles seront opposées au génie, aux habitudes, au souvenir des nobles, qu’il y faudra soumettre par la force. Où la prendra-t-on ? Et, d’un autre côté, plus elles seront libres, et plus inévitablement la Pologne sera replongée de nouveau dans l’anarchie, pour finir de nouveau par la conquête. C’est qu’il y a dans ce pays comme deux peuples pour lesquels il faudrait deux institutions qui s’excluent l’une l’autre. Ne pouvant faire que ces deux peuples n’en soient qu’un ni créer le seul pouvoir qui peut concilier tout ; ne pouvant, d’un autre côté, sans un péril évident pour l’Europe, donner toute la Pologne à la Russie (et ce serait la lui donner que d’ajouter la totalité du duché de Varsovie à ce qu’elle possède déjà), que peut-on faire de mieux que de remettre les choses dans l’état où elle avait été par le dernier partage ? Cela convient d’autant plus que cela mettrait fin aux prétentions de la Prusse sur le royaume de Saxe ; car ce n’est qu’à titre de compensation pour ce qu’elle ne conserverait pas, dans l’hypothèse du rétablissement de la Pologne, qu’elle ose demander la Saxe presque tout entière.

L’Autriche demanderait sûrement qu’on lui compensât les cinq millions de sujets que contiennent les deux Gallicies, ou, si elle ne le demandait pas, elle en deviendrait bien plus forte, bien plus exigeante dans toutes les questions d’Italie.

Tout me ramène à penser, Mylord, que la proposition de rétablir tout en Pologne (sauf quelques rectifications de frontières) sur le pied du dernier partage, est la seule idée admissible.

En restant partagée, la Pologne ne sera pas anéantie pour toujours : les Polonais parviendront, sous des dominations étrangères, à l’âge viril auquel ils n’ont pu arriver en neuf siècles d’indépendance ; et c’est la seule manière de les rendre tout à fait européens.

Je vous assure qu’il y a plus de vraie philanthropie dans la lettre que j’ai l’honneur de vous écrire que dans tout ce que j’entends dire sur ce sujet depuis que je suis à Vienne.

Je vous demande pardon, Mylord, de vous écrire une lettre aussi longue, mais je me suis laissé entraîner par le sujet ; c’est presque de la conversation, et j’aime à causer avec vous.

Veuillez agréer tous mes hommages.

Signé : LE PRINCE DE TALLEYRAND.

Vienne, 28 septembre [1814].

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In La Nouvelle Revue Tome XIII Nov-Déc 1881










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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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