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DISCOURS

PRONONCE PAR LE PRINCE, DUC DE TALLEYRAND

A L'OCCASION DU DECES DU

COMTE BOURLIER, EVEQUE D'EVREUX

CHAMBRE DES PAIRS DE FRANCE

DANS LA SEANCE

DU

13 NOVEMBRE 1821







AVANT-PROPOS de PIERRE COMBALUZIER


Pour la bonne compréhension de ce qui va suivre dans cet avant-propos, nous rappelerons que le prince de Talleyrand est mort le 17 mai 1838 et que ses funérailles officielles eurent lieu le 22 mai.

Ce discours a été publié dans le N° 2970 de l'Ami de la Religion du mardi 22 mai 1838, avec les commentaires suivants :

La Gazette de France a rappelé fort à propos dans la circonstance l'éloge de M. Bourlier, évêque d'Evreux, prononcé en 1821 par M. de Talleyrand à la chambre des pairs. Ce discours est en effet très bon à conserver. Ce que M. de Talleyrand y disait, il y a 17 ans, de Saint-Sulpice et de l'éducation qu'on y reçoit, du concordat, du pape Pie VII et de la persécution dirigée contre lui, tout cela est précieux à recueillir dans la bouche de celui qui avait été mêlé à tant d'événements. Il est assez curieux de voir quels jugements il portait des hommes et des choses.

M. Bourlier, évêque d'Evreux, avait été docteur de M. de Talleyrand-Périgord, depuis archevêque de Reims, et mort en 1821, cardinal et archevêque de Paris. Ils moururent à peu de distance l'un de l'autre, le cardinal le 20 octobre 1821, et l'évêque le 30 du même mois. L'éloge fut prononcé à la chambre des pairs le 13 novembre suivant. Nous croyons devoir reproduire ce discours, qui tire un nouvel intérêt de la circonstance actuelle.

L'esprit et le ton de ce discours, les détails et les réflexions dont il est semé, nous paraissent également remarquables. On y voit avec quel plaisir l'auteur parlait des choses relatives à la religion, combien il aimait à rappeler ses souvenirs de Saint-Sulpice. Il professa toujours une grande estime pour M. Emery, et il prit en quelques circonstances la défense de ce vénérable supérieur auprès de Bonaparte. On nous permettra de citer à cette occasion une anecdote que nous tenons d'un ami de M. Emery. En 1802, lorsque M. Emery fut nommé à l'évêché d'Arras, M. de Talleyrand lui envoya aussitôt une invitation à dîner. M. Emery, qui, comme on sait, refusa l'épiscopat, ne croyait pas pouvoir accepter une invitation qui s'adressait à l'évêque nommé, mais M. de Talleyrand lui répondit que c'était M. Emery qu'il avait invité et non l'évêque d'Arras, et M. Emery se rendit au dîner.



******



MESSIEURS,


j’ai malheureusement plus que personne le droit et le devoir de parler à la chambre d’une perte qu’elle vient de faire.

M. Bourlier, évêque d’Evreux, pair de France, est mort à Evreux, le 30 octobre de la présente année. Ce n’est point se révolter contre la loi la plus inflexible de la nature, ni manquer de reconnaissance envers ses faveurs les plus privilégiées, que d’exprimer la vive douleur que l’on ressent pour une mort précédée de près de cent ans de vie, quand ces cent ans de vie ont été près de cent ans de bonheur.

M. Bourlier était né à Dijon en 1731. Je remarque cette époque, parce que c’est celle à laquelle M. de Voltaire commençait à s’emparer du siècle dernier, et rendait plus difficile et par conséquent plus brillante la carrière que M. Bourlier était destiné à parcourir.

Les parents de M. Bourlier étaient peu riches ; ils firent de grands efforts pour que sa première éducation fût bonne ; ils trouvèrent aussi dans quelques institutions publiques de leur province des secours dont leur fils, doué de dispositions heureuses, sut profiter.

Après quelques années passées d’une manière brillante dans les collèges, la disposition du jeune Bourlier le conduisit à terminer son éducation dans les maisons où l’on se prépare à l’état ecclésiastique. Il entra aux Robertins, établissement presque gratuit, qui dépendait du séminaire de Saint-Sulpice, et où les maîtres étaient les mêmes ; il y trouva encore cette espèce d’enseignement que Fénelon, qui y avait été élevé, fit tant aimer en France. Presque toutes les congrégations religieuses ont fui le monde et s’en sont tenues à l’écart ; les sulpiciens, au contraire, habitaient les grandes villes, et y vivaient d’une manière assez retirée et assez occupée pour n’en craindre aucune des séductions : ceux même dont les talents, malgré eux, jetaient quelque éclat, se couvraient tellement de leur modestie, qu’il est arrivé à plusieurs d’entre eux de se dérober au gouvernement qui aurait voulu les appeler à des places élevées. Napoléon, si habile à trouver ce qu’il cherchait, n’aurait jamais découvert M. Emery, ancien supérieur de Saint-Sulpice, sans la clairvoyance de M. de Fontanes, à qui rien ne pouvait échapper de ce qui intéressait les lettres et l’enseignement.

Ce n’est point parce que j’y ai un plaisir particulier, mais c’est pour mieux faire connaître M. l’évêque d’Evreux, que j’ai dû parler de Saint-Sulpice, qui avait gravé profondément en lui les principes de conduite qui l’ont guidé durant sa longue carrière, il tenait de ses maîtres de ne pas séparer par de trop fortes distances la vie ecclésiastique de la vie sociale ; et cette façon d’être exigeait une manière de parler, et même de se taire, qui faisait qu’avec des diversités d’opinions et de mœurs on pouvait d’abord se trouver ensemble, et quelquefois arriver à des rapprochements utiles ; et lorsqu’on y joignait, comme M. l’évêque d’Evreux, un maintien simple, tranquille et ouvert, ce langage ( car le maintien est aussi un langage, et c’est le plus imposant ), ce langage, dis-je, n’était jamais employé sans succès pour contenir dans les limites de la circonspection les conversations les plus disposées à devenir trop légères. Ainsi pouvait-on dire que l’abbé Bourlier n’a jamais entendu un mauvais propos tout entier ; car, dès qu’on levait les yeux sur lui, les plus indiscrets étaient forcés de s’arrêter, tant l’ensemble de sa personne inspirait de crainte de lui faire de la peine.

C’est probablement à cette simplicité et à cette sérénité, si propres à écarter les regards des méchants, que M. Bourlier a dû le bonheur et la longueur de sa vie ; car s’il a échappé aux fureurs révolutionnaires, on peut dire que la révolution, qu’il a traversée toute entière en France, ne l’a pas vu.

Ce ne fut que lorsque l’édifice de la république eut croulé sur ses fondements et sur ses architectes, et que Napoléon se fut emparé de la révolution et eut commencé à donner à la France quelques attributs et quelques caractères de la monarchie, que l’abbé Bourlier se retrouva.

Napoléon, qui n’était encore que sur une marche du trône, était trop habile pour ne pas sentir qu’il n’établirait l’autorité dont il avait besoin pour dompter tous les désordres et dissoudre toutes les demi ambitions, qu’en appelant à son aide le grand appui social ; il entreprit la réconciliation du ciel avec la terre, il s’occupa du concordat. Malgré l’opposition des petits publicistes qu’il n’ignorait pas, il voulut donner la plus grande solennité à l’exécution de cet acte habile et hardi qui l’honorera à jamais dans la mémoire des hommes.

L’ancien clergé de France était encore dispersé. On était bien heureux quand on pouvait retrouver quelques personnes faites pour occuper les sièges épiscopaux, devenus si difficiles à remplir. J’eus la satisfaction de faire connaître au chef du gouvernement M. Bourlier, M. Mannai, M. Duvoisin : il les nomma aux évêchés d’Evreux, de Trèves, de Nantes.

L’influence du concordat se fit bientôt sentir : le succès que ce grand acte obtint dans toute la France contribua essentiellement à simplifier la position de Bonaparte. A cette époque, tout voulait encore lui réussir ; mais il n’eut pas longtemps la force de maîtriser tant de bonheur ; il se laissa enivrer par sa fortune et par la gloire de ses armées. Dès lors il accrut en exigence, et il ne lui fallut que trois ans pour que la résistance d’un pouvoir spirituel lui parût une rébellion. Aussitôt des gendarmes vont enlever au Vatican le pontife-roi, et le traînent à Savone, et plus tard à Fontainebleau, comme s’il eut été possible à des moyens de la terre de briser une âme si forte, ni de ployer seulement une âme si haute. Napoléon, étonné de son impuissance, ordonna à quelques évêques, et particulièrement à l’évêque d’Evreux, de se rendre auprès du pape comme porteurs de propositions : l’évêque d’Evreux y fit deux voyages, et se vantait à chaque retour de n’avoir pas réussi dans la mission qu’il lui avait été donnée.

Quoique inhabile que j’aie pu être, messieurs, à vous rappeler toutes les qualités aimables et même belles de M. l’évêque d’Evreux, ce faible aperçu de sa vie et de son caractère fait assez comprendre combien il dut ressentir de joie personnelle et concevoir d’espérances françaises au retour de cette antique race de nos rois, qui, tandis que l’ignorance et la barbarie couvraient encore tout en Europe, cherchaient et trouvaient déjà les moyens de faire servir la puissance au bonheur et à la liberté des peuples.

M. l’évêque d’Evreux, depuis qu’il fut appelé par le roi à la chambre des pairs, partagea sa vie entière entre son diocèse et nos séances ; il se trouvait toujours où il croyait plus de devoirs. Sa maison était ouverte à toutes les opinions. Elevé dans les idées nouvelles, il comprenait les idées nouvelles, et il se servait de l’influence que donne toujours la douceur, un bon esprit, l’indulgence et un grand âge, pour ramener à de la bienveillance les unes pour les autres des personnes entre lesquelles les passions politiques avaient rompu tous les liens. Lorsque, dans la même chambre, on n’était séparé que par l’évêque d’Evreux, on était bien près de s’entendre.

Une belle vieillesse exerce une grande puissance ; les conseils ne blessent point, parce que les rivalités sont éteintes par elle ; elle ne choque aucun amour propre, et l’empreinte d’expériences vérifiées qu’elle porte a pour les autres le grand avantage de diminuer la confiance que l’on est disposé à avoir dans son propre jugement.

Faisons des vœux pour conserver longtemps les vieillards que nous avons encore dans cette chambre. Ils appartiennent à des temps dont il ne reste plus qu’eux. Leur présence est un avertissement continuel. Ils nous disent de mettre du temps dans les affaires, du discernement dans les convenances, et d’apprécier sans illusion toutes les choses de la vie. Dans leur longue traversée, tous les sanctuaires de l’esprit humain leur ont été ouverts ; et ils y ont appris la science qui met à leur juste valeur et les résistances de l’habitude et les entreprises de l’imagination.



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IMPRIMERIE DE J. DIDOT AINE - PARIS - 1821










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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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