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REMERCIEMENTS A PHILIPPE MAILLARD POUR SA DECOUVERTE




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L. A. S. RAPPORT

DE TALLEYRAND

A

BONAPARTE

SUR LA CRISE MONETAIRE EN FRANCE

EN DATE DU

30 MESSIDOR AN IX

[19 JUILLET 1801]



Bourbon, 30 messidor an IX [19 juillet 1801].

Général,

La rareté d’espèces que je vois dans le département où je suis provenant des demandes extraordinaires d’écus que fait la Banque au lieu des lettres de change que lui remettait ordinairement le revenu général, et la baisse des effets publics m’ont conduit à faire les observations suivantes sur les causes du discrédit du moment et sur les moyens d’y apporter un prompt remède.

On n’a pas assez réfléchi, il y a 6 mois, au moment de la paix continentale que le prix des rentes et des obligations avait été porté trop haut et qu’il n’avait pu se soutenir que par l’opinion d’une prompte paix générale. Cette opinion n’ayant jamais été fortement établie dans le public, on a du prévoir la baisse des rentes et des obligations.

Au moment du haut prix, on n’avait pas assez observé que ceux qui spéculaient sur les rentes ne le feraient qu’en bien petite partie avec leur argent et en très majeure partie par des emprunts. En conséquence, chaque fois qu’on n’a pas voulu ou que l’on n’a pas pu renouveler les emprunts on a vendu, et cela a amené la baisse graduelle de 65 à 45.

Si l’on prétend que cette baisse a été trop forte en raison des considérations ci-dessus, on a raison. Mais depuis quelques mois, il s’y est joint d’autres motifs dont plusieurs m’ont frappé.

1° Au moment de la hausse, la confiance pour les effets du gouvernement était telle que la Banque de France et la Caisse du Commerce crurent pouvoir favoriser l’escompte du papier qui leur était présenté. Ces deux établissements se permirent une émission de leurs billets beaucoup plus considérable et une réserve bien moindre en écus. Il est aisé de vérifier l’abondance fictive d’argent que cela produisit alors. J’ai entendu quelques personnes l’estimer à vingt millions de plus en circulation journalière, mais ce n’est pas se tromper que de la porter à 15 puisque la seule Caisse du Commerce passe pour avoir eu 25 millions de billets et qu’aujourd’hui on assure qu’elle en a moins que 15.

2° Au moment de la hausse les étrangers qui avaient des rentes, tous les pauvres rentiers de la capitale et des départements ont vendus. La majeure partie de cet argent est sorti de la capitale ou de la circulation et n’y rentrera pas de longtemps. Cet objet est aisé à vérifier par les transferts faits à la Trésorerie à cette époque.

3° Beaucoup de rentes ont été vendues par la mauvaise humeur de ceux qui étaient opposants à la loi de ventôse, et beaucoup d’obligations ont été de même vendues par le mécontentement des banquiers et négociants, correspondants des revenus généraux des départements, à qui l’agent de change du Trésor a fait des offres de service à leur détriment.

4° Depuis la baisse à 50, il est survenu un incident réellement important : c’est celui qui provient de la situation de la Caisse du Commerce qui s’est permis d’émettre des billets dans un nombre par trop disproportionné avec celui des écus qu’elle avait en caisse. On a dit 20 millions contre 2. Pendant qu’on connaissait peu cette situation, ou que ceux qui la connaissaient n’y attachaient pas grande importance, quelques personnes tout à fait au courant ont pris peur et ont fait échanger les billets de cette caisse contre ceux de la Banque et même contre des écus. Ces frayeurs plus ou moins exagérées n’arrivent pas sans être accompagnées au même instant de la détermination de vendre ce qu’on a d’effets du gouvernement et ont occasionné des ventes de rentes et d’obligations. On a vu la même chose arriver à chaque échec de l’ancienne Caisse des comptes courants et plus anciennement de la Caisse d’escompte.

5° Après avoir connu et admiré la marche progressive, mois par mois, de l’aisance à la Trésorerie, après avoir cru qu’elle continuerait et qu’elle ne rétrograderait pas, on a vu tout à coup l’argent et les valeurs y être rares , et les négociations pour s’en procurer se faire à un taux onéreux. Il en est résulté que l’argent s’est resserré, ou par peur, ou pour attendre l’occasion d’acheter des fonds de quelque nature qu’ils fussent, à plus bas prix.

Il s’agit actuellement de remédier au mal. Il ne faut pas se dissimuler que, jusqu’à ce que la confiance soit rétablie, tous les moyens sont couteux : et lorsqu’on est pressé, il faut avoir recours à des mesures bien différentes de celles que l’on prend dans les circonstances ordinaires ; mais il faut, parce qu’au moment de négocier la paix générale avec une puissance qui est fort crédit, qui voit partout le crédit, il ne faut pas paraître à ses yeux souffrir de discrédit.

Ces moyens prompts et peu couteux, on ne peut les trouver que dans un établissement qui a de l’argent et qui le prête à demi pour cent par mois. C’est auprès de la Banque de France directement ou indirectement qu’il faut agir. Directement, si l’on traite avec elle pour des avances d’argent qu’elle fournit sur de bons nantissements dont la rentrée serait assurée : et cela, je crois qu’elle le fera si l’on traite avec elle comme le gouvernement anglais traite avec les directeurs de la banque ; du moins il faut l’essayer surtout si vous êtes persuadé comme moi qu’il ne s’agit ici que de rétablir à Paris une circulation journalière de 20 millions réels qui a disparu.

Si la banque ne peut pas donner ce service direct, cela proviendra sans doute des craintes que lui donne la position de la Caisse du Commerce ; alors il faut traiter avec elle indirectement, et pour cela le gouvernement doit, à ce que je pense, s’adresser, ainsi que le pratique le Chancelier de l’Echiquier vis-à-vis des contracteurs des emprunts, à ceux des banquiers qui ont des affaires réelles de banque et de commerce, crédit nécessaire au-dedans et surtout au dehors, et au même instant de l’influence à la Banque de France comme membres de son administration. Tous les autres faiseurs d’affaires ne font autre chose que de prêter au gouvernement l’argent du gouvernement, et par conséquent ne font rien pour l’aisance publique : c’est à ceux qui peuvent par un vieux crédit ou par des signatures bien soignées, appeler l’argent du dehors qu’il faut s’adresser.

Toutes les fois qu’il y a un traité entre la Trésorerie et des gens d’affaires par lequel ceux-ci doivent donner leur propre papier, c'est-à-dire leurs propres lettres de change acceptées, en échange des effets ou par délégation que la Trésorerie leur cède, il est essentiel pour les deux parties contractantes que ces lettres de change données à la Trésorerie et par elle mises en circulation soient du papier accrédité et le plus accrédité possible : il faut que ces lettres de change soient du nombre de celles que la Banque et les capitalistes prennent de préférence à l’escompte afin qu’elles ne soient pas affectées inutilement sur la place, rejetées ou prises en trop petite partie par la Banque de France. A la fin de prairial la Trésorerie ayant traité avec Bastide pour 7 millions de ses lettres de change et avec Vandenberg pour 2 ou 3, la Banque refusa ce papier après en avoir pris pour quinze cent mille francs au plus, au taux de cet établissement, à demi pour cent par mois ; le restant s’offrait sur la place à un et demi par mois, de là toutes les ventes de fonds que la maison Bastide de faire, de là baisse, de là discrédit. Je dois ajouter qu’il est important, comme on le fait à Londres, que le gouvernement laissât les contractants faire leur association comme ils l’entendent, et qu’on ne doit jamais leur proposer des adjoints dont ils peuvent ne pas se soucier.

Dans la circonstance actuelle, si elle est telle que je la soupçonne, c'est-à-dire si la Banque craint la chute de la Caisse de Commerce qui n’a pas d’écus, et si elle est aussi frappée de quelque inquiétude pour son établissement au point de diminuer ses escomptes trop considérablement, je la regarderai, cette circonstance, comme très délicate : et alors je serai porté à croire que le premier consul devrait appeler chez lui , en évitant d’y mettre de l’apparat, le comité central de la Banque de France afin de connaître par lui-même et sans intermédiaire la situation vraie de la Banque de France et les dispositions de l’administration de cet établissement : il devrait ensuite demander aux personnes composant le comité central de lui apporter le plus tôt possible deux soumissions de fournir telle somme dont on aurait besoin, soit au comptant, soit en lettres de change payables par chaque mois contre tels et tels effets ou délégation du gouvernement. Le premier consul ajouterait qu’il entend que ces deux soumissions énoncent les mêmes conditions ou des conditions différentes portant des noms de souscripteurs différents ou les mêmes noms, soient signées et ne le soient que par des gens dont le crédit soit tel qu’il soit convenu d’avance par les administrateurs de la Banque de France que les lettres de change ainsi fournies par les souscripteurs admis seront escomptées à la Banque en première ligne, après les lettres de changes réellement de banque ou de commerce ou même communément avec elles, mais toujours de préférence à toutes autres lettres de change dites de circulation.

Cette demande, dans cette forme, doit être suivie d’un prompt succès. Je ne connais point de mode qui écarte plus sûrement toute espèce d’intrigue. Il est de première importance que personne ne soit admis sur ces listes par recommandation ; le gouvernement doit laisser les gens d’affaires s’arranger entre eux, à la conférence du comité central, chez le premier consul, il ne faut point recevoir d’offres, il faut que les banquiers s’en retournent chez eux, et s’arrangent pour apporter au premier consul une soumission, à tel jour que le premier consul leur indiquera. C’est comme cela que se font les grandes opérations d’argent en Angleterre. Ce moyen a l’avantage d’être nouveau en France, où tout le monde, même les gens à argent aiment le nouveau ; il a un autre avantage c’est de procurer promptement au gouvernement la connaissance qu’il lui importe d’avoir des moyens et des dispositions des banques et gens d’affaires qui, en général, se distribuent trop légèrement le crédit et le discrédit suivant leur intérêt, mais auxquels le gouvernement ne doit jamais faire faveur sans avoir établi la concurrence et à qui il ne doit jamais témoigner trop d’indifférence en ne les admettant pas au concours.

Si l’opération avait un succès complet ou du moins suffisant, il sera bien essentiel de ne pas s’arrêter alors qu’on croirait n’en avoir plus besoin. Il faut quand les besoins cessent ou paraissent cesser se borner à obtenir des conditions plus favorables de la part des prêteurs et s’occuper toujours d’amener l’abondance à la Trésorerie, se tenant constamment pour assuré que la situation du Trésor public est quoiqu’on puisse faire, toujours connu des gens à argent, et qu’elle est plus que toute autre chose la boussole du crédit et de la confiance à la Bourse, dans la capitale et les départements, et aussi le régulateur le plus certain du haut et du bas prix de l’intérêt de l’argent.

J’insiste sur ce que je n’ai fait qu’aborder dans cette lettre, c’est que, si le premier consul croit utile d’employer le moyen que je lui propose dans cette lettre, c’est lui seul qui peut, en mandant le comité central de la Banque chez lui, en assurer le succès.

Salut et respect

Ch. Mau. Talleyrand

30 messidor an IX [19 juillet 1801].




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ARCHIVES NATIONALES - AF IV 1070







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" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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