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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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RAPPORT

DE TALLEYRAND,

AU DIRECTOIRE

SUR LES PRISONNIERS FRANCAIS

QUI SE SONT RENDUS MAITRES

DU BATIMENT ANGLAIS

QUI LES PORTAIT A BOTANY BAY

26 MARS 1798




REPUBLIQUE FRANCAISE


Paris, le 6 germinal

MINISTERE DES RELATIONS EXTERIEURES


Rapport au directoire exécutif, par le ministre des relations extérieures, sur les prisonniers français qui se sont rendus maîtres du bâtiment anglais sur lequel ils étaient conduits à Botany-Bay.

L’ambassadeur de la République à Madrid m’a fait passer le journal des citoyens Sélis et Thierry ; le premier, chef-timonier, et le second, pilote côtier de la corvette la Bonne-Citoyenne, faisant partie d’une division de plusieurs frégates expédiées de Rochefort, le 24 ventôse an 4, pour se rendre aux Indes orientales, sous les ordres du contre amiral Sercey. Ce journal présente des faits extraordinaires, qui honorent au plus haut point la valeur républicaine, et qui méritent d’être connus du directoire.

A la hauteur du cap Finistère, la Bonne-Citoyenne reçut, vers le milieu de la nuit, un coup de vent qui brisa son petit mât de hune et son grand mât de perroquet.

Ainsi démâtée, et séparée de la division, cette corvette fut rencontrée et prise par quatre vaisseaux anglais et envoyée à Portsmouth. L’équipage fut consigné prisonnier dans ce port, et les citoyens Sélis et Thierry, ainsi que les autres officiers, furent envoyés à Petersfield, où, pendant sept mois, on les traita avec beaucoup de rigueur.

Résolus enfin de sortir de cette cruelle position, et ne consultant que leur désir de revoir la France, ils allèrent, pendant la nuit, sur les côtes de Portsmouth pour y enlever une barque quelconque, qui pût les porter sur le sol de la République ; mais ils furent arrêtés par les gardes-côtes et conduits comme déserteurs dans les prisons de Portsmouth. Bientôt on les enleva de ces prisons, avec six autres français, et on les transporta, sans aucune forme de jugement, au dépôt des prisonniers destinés pour Botany-Bay.

Là ils restèrent trois semaines, pendant lesquelles la perspective du sort qui les attendait leur fit tenter tous les moyens de s’y soustraire ; ils s’échappèrent une seconde fois avec leurs six nouveaux compagnons d’infortune, et allèrent sur les côtes de Douvres, toujours dans l’intention de gagner les rivages de la France : mais une seconde fois ils furent saisis par les soldats gardes-côtes, qui les conduisirent sur un vieux bâtiment, lieu de rassemblement des prisonniers destinés à Botany-Bay, et où, pendant huit mois, ils essuyèrent, avec les rigueurs de la saison, une disette affreuse et les traitements les plus odieux.

Enfin, le 8 germinal an 5, ils furent embarqués sur un vaisseau de la compagnie des Indes. Ce bâtiment, nommé Lady-Shore, de 500 tonneaux, et portant 22 canons, était chargé de cent dix-neuf prisonniers pour Botany-Bay. Il était monté de vingt-six hommes d’équipage et escortés de cinquante-huit soldats tous bien armés. Ces braves Français n’avaient d’autres moyens de recouvrer leur liberté qu’en se rendant maîtres du bâtiment. Ils en conçurent le hardi dessein. Mais réduits au nombre de huit, sans armes, sans espoir de secours, tout semblait devoir le faire avorter.

Cependant ils le confient à trois Allemands et un Espagnol, dignes compagnons de leur courage, et destinés comme eux à être transportés à Botany-Bay. Leurs forces ainsi augmentées, ils tinrent conseil, formèrent leur plan d’attaque, convinrent du moment, distribuèrent à chacun ses fonctions, et promirent tous d’être fidèles à leur serment, et de mourir à leur poste.

Le moment de cette audacieuse exécution fut fixée à deux heures du matin ; ils rendent furtivement, et un par un, dans le panneau de la force armée, saisissent les armes amarrées aux lits des soldats, attendent en silence le signal convenu, qui était le cri de vive la République ! A ce cri, tous s’élancent avec la rapidité de l’éclair, un sur le panneau où couchaient les femmes ; deux au côté du panneau des soldats, avec ordre de tuer quiconque se présenterait pour sortir ; deux autres, aux côtés des passavents, pour faire feu sur tous soldats ou matelots qui se trouveraient sur le pont, et qui refuseraient de se rendre ; deux, chargés de la même consigne, se portent au panneau de derrièreoù couchaient les officiers ; deux se rendent chez le capitaine, et le somment, au nom de la République, de rendre son bâtiment, et de se rendre lui-même ; deux tiennent en arrêt l’officier de quart avec deux autres officiers de service, et les forcent de garder le plus profond silence ; enfin le douzième force une caisse de munitions, en distribue à tous les postes, et veille à ce que ses frères d’armes ne soient pas pris entre deux feux.

L’officier de quart, les voyant armés et courant à la fois sur tous les ponts du bâtiment, saisit ses pistolets, et blessa mortellement un des assaillants, mais lui-même fut tué sur le champ. Le capitaine, ne voyant que deux hommes armés devant lui, voulut faire résistance ; à l’instant il reçut trois coups de baïonnettes, et crie en tombant du pont dans l’entrepont : Rendez le bâtiment aux Français ! Effrayé des menaces qui lui sont faites, le commandant de la troupe passagère répète aussi : Rendez le bâtiment aux Français !

Cependant les soldats prennent leurs armes et veulent s’élancer hors de leur panneau ; mais un Français s’empara d’une barrique de salaisons, et la lança dans le panneau sur le pied d’un caporal, qui jeta un si grand cri, que tous les soldats, effrayés et ignorant le nombre des insurgés qui combattaient sur le pont, s’écrièrent qu’ils se rendaient prisonniers.

Maîtres alors de tous les postes et assurés du bâtiment, les Français s’écrièrent à leur tour : vive la République ! Mais dans la crainte d’une contre-révolution – ce sont leurs expressions -, ils fermèrent tous les panneaux, braquèrent à chaque porte un canon chargé de verre de bouteille, désarmèrent ensuite officiers, soldats, matelots ; enfin, ils nommèrent le citoyen Sélis capitaine, et le citoyen Thierry, lieutenant de la prise.

Cet événement extraordinaire a eu lieu le 14 thermidor, an 5, au 19e degré de latitude méridionale et au 36e de latitude ouest.

Le bâtiment Lady-Shore devenu français, ses nouveaux maîtres rendirent à l’instant des lois, dont voici les articles les plus remarquables.

Tout homme de la force armée qui entretiendra des liaisons dangereuses avec les prisonniers, qui sera convaincu de complot contre la sûreté du navire, sera pendu.

Tout homme qui parlerait de se rendre, en cas de rencontre avec un bâtiment, sera puni de mort.

Tout défenseur de la prise, qui se prendra de boisson pendant son service, sera déclaré incapable de servir, et responsable de son cas.

Tout prisonnier à qui il sera trouvé des armes, sera puni de mort.

Tout prisonnier qui tiendra des propos contre la République et ses alliés, sera puni de cinq cents coups de corde.

Tout prisonnier qui sera convaincu de tenir des propos incendiaires ou de tenter une révolte, sera puni de mort.

Ces lois, signées par Sélis, capitaine, Thierry, lieutenant, et Maillot, secrétaire, furent traduites en langue britannique, lues, publiées et affichées pour que personne ne pût les ignorer ; et les chefs des prisonniers furent contraints de signer le certificat de prise dans la forme et teneur établies par les lois de la guerre.

Mais les vainqueurs craignaient avec raison, qu’un aussi grand nombre de prisonniers, devint trop difficile à contenir avec si peu de moyens ; ils saisirent donc l’occasion d’en débarquer 29, presque tous les chefs ou soldats, sur les côtes du Brésil ; ils leur donnèrent, tant en vivres qu’en instruments de marine, tout ce qui leur était nécessaire pour se nourrir et se diriger. Mais ils exigèrent d’eux, par écrit, le serment de ne point servir pendant un an contre la République et ses alliés.

Telle fut la conduite de ces Républicains, si fiers dans leur misère et leur captivité, hardis et prudents dans leurs combinaisons, terribles dans l’attaque, mais humains et généreux après leur victoire.

Comme ils n’étaient pas un assez grand nombre pour faire la manœuvre du bâtiment, ils proposèrent aux matelots de continuer leur service avec promesse de récompense. Ceux-ci acceptèrent, et le bâtiment fit voile pour Montevideo, à l’embouchure de la rivière de la Plata.

En arrivant le 14 fructidor, an 5, à la baie de Montevideo, ces nouveaux Argonautes, croyant entrer dans un port d’un allié de la République, hissèrent le pavillon tricolore, saluèrent le commandant de onze coups de canon, et la place d’une décharge de quinze.

Mais le même jour les Espagnols, par ordre du commandant de la place, vinrent à bord, enlevèrent tous les prisonniers ; les trois Allemands qui avaient aidé les Républicains à se rendre maîtres du bâtiment, furent conduits dans les prisons criminelles. On défendit aux Français de décharger leur bâtiment sous le pavillon de la République, et d’avoir la moindre communication entre eux. Ceux-ci protestèrent courageusement contre cet acte arbitraire exercé par le commandant espagnol envers des citoyens d’une république alliée de S. M. C.

Ne pouvant obtenir la justice qu’ils réclamaient, parce que le commandant leur objectait que le pavillon hissé sur ce bâtiment n’était point celui de la République, les Français écrivirent au vice-roi de la province dans le style qui convient à des hommes libres, qui savent respecter le droit des gens envers les autres, mais qui ne souffrent point qu’on le viole à leur égard.

Ils n’avaient point encore reçu la réponse du vice-roi, lorsqu’ils ont trouvé, à l’insu du gouverneur de Montevideo, les moyens de faire parvenir à notre ambassadeur à Madrid toutes les pièces qui constatent la justice de leur réclamation.

L’ambassadeur de la République s’est plaint au Prince de la Paix, qui, de son côté, s’est empressé de donner des ordres pour mettre en liberté les sept Républicains.

Je propose au directoire exécutif de m’autoriser à charger l’ambassadeur de la République à Madrid de faire, auprès du gouvernement espagnol, toutes les démarches nécessaires pour que les Républicains français, à bord de Lady-Shore, soient mis en possession de ce bâtiment et de sa cargaison ; pour que les Allemands et l’Espagnol qui les ont si bien secondés, soient traités à l’instar des Français ; que les prisonniers appartiennent à la République, et ne puissent être échangés que par elle, et suivant le mode ordinaire des échanges ; enfin, pour que les sept Français puissent, sans obstacles, rentrer dans leur patrie, dont ils se sont montrés dignes par leur valeureuse conduite.

Signé, TALLEYRAND-PERIGORD.



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MONITEUR N° 187 DU SEPTIDI 7 GERMINAL AN 6 DE LA REPUBLIQUE FRANCAISE – MARDI 27 MARS 1798 – P. 749









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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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