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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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TALLEYRAND : LA SOIE DE L'ESPRIT FRANCAIS

PAR CARLEEN BINET

ÉCOLE FRANÇAISE DE MORPHOPSYCHOLOGIE


Avec l'aimable autorisation de l'auteur







INTRODUCTION



Comment trouver d’autres pistes pour explorer la personnalité de Talleyrand que celle d’étudier ses écrits et ce que l’on a dit sur lui ? Est-ce qu’une méthode d’évaluation psychologique, la morphopsychologie, qui étudie les rapports entre l’évolution parallèle de la personnalité et du visage, pourrait nous apporter des éléments complémentaires de compréhension de cette personnalité si complexe ?

Cet article propose comme hypothèse que sous le masque de froideur et d’indifférence qu’affectait Talleyrand se cachait un homme sensible et plutôt tendre, fougueux et rebelle, au moins dans sa jeunesse. Il a façonné et poli longuement son personnage pour protéger une vulnérabilité impossible à exposer à son époque et dans son milieu, et encore plus s’il voulait être un des acteurs des événements auxquels il a été confronté et où son ambition l’a conduit. Ce fut un formidable acteur et c’est une des clés de son succès diplomatique remarquable.

La synthèse du Professeur Rosenfelt en fin de cet article résume les principaux arguments psychologiques de cette analyse. Mon étude cherche à rendre Talleyrand plus humain et proche de nous et à démontrer qu’à la base de toute réussite exceptionnelle, il y a la compensation de blessures inguérissables. Ces compensations l’ont amené à développer, en particulier, une intelligence d’une finesse remarquable, un art virtuose de la séduction et une résistance flegmatique à l’agression.

Talleyrand m’a fasciné depuis le premier article dévoré quand j’avais quinze ans. Ensuite, à chaque fois que je le rencontrais au détour d’une biographie ou d’une vignette historique de l’époque révolutionnaire, impériale ou de la restauration, l’interrogation que posait ce sphinx tellement haï ou méprisé, et pourtant toujours repris dans les gouvernements successifs, obtenant des victoires diplomatiques exceptionnelles et pourtant ne rencontrant jamais la reconnaissance de sa patrie, me fascinait. Pourquoi cristallisait-il tant d’agressivité sur sa personne ?

Mes études de psychologie et ma formation de psychanalyste m’ont donné quelques pistes pour comprendre comment certaines personnes attirent sur leur tête le rejet que concentre le bouc émissaire.

Ma spécialisation en morphopsychologie, technique d’évaluation qui établit une corrélation entre les traits du visage et ceux de la personnalité pouvait, ensuite, me permettre de comprendre sa personnalité à partir de ses portraits et non de ce que l’on a dit sur lui, ou de la façon dont lui-même se présentait.

Un des intérêts de la morphopsychologie est de détecter les préjugés que l'on pourrait avoir sur une personne pour la rencontrer dans sa singularité, ses paradoxes, loin de l'idéalisation ou de la dévalorisation que l'on peut éprouver pour des personnages de premier plan. Talleyrand, autant admiré que haï voire, méprisé, va me servir d'exemple pour montrer que les traits de caractère apparents, que l'on pouvait lui prêter, étaient sans doute générés par une problématique complexe et qui, je l'espère, vous le rendront plus compréhensible, plus humain.

Regardons ce que son visage, dans les différents portraits que la postérité nous a légués, peut nous apporter pour l'analyse de sa personnalité.

Jeune, c'est un jeune homme long et plutôt fin (1), Il possède cependant une carrure relativement solide. Sil n'avait pas eu une malformation physique (pied bot, maladie de Marfan), il aurait pu être un jeune homme athlétique et fait pour le métier des armes auquel le destinait son statut de fils ainé d'une famille aristocratique. Ces caractéristiques physiques lui donnent le besoin d'avancer, de gagner, le sens de l'émulation, le besoin de défis toujours renouvelés et de progresser dans tous les domaines.

Un très grand besoin de communiquer (2) entraine une ardeur juvénile à employer toutes ses ressources pour se faire bien voir, obtenir d'être reconnu et apprécié, en particulier par ceux qu'il admire et qui peuvent représenter des figures d'autorité. C'est un besoin ambivalent puisque ce sentiment de dépendance relative à l'opinion des autres essaie de trouver une parade dans un esprit frondeur et rebelle, comme pour se donner l'illusion adolescente (la forme de son nez retroussée) qu'il est indépendant et ne craint ou n'a besoin de personne.

Les éléments de contrôle (3) paraissent peu importants à part les yeux, un peu abrités sous l'arcade sourcilière. Comment expliquer ce paradoxe, que cet homme connu pour être dissimulé et particulièrement contrôlé et impénétrable, ait si peu de freins psychologiques apparents. Ce serait plutôt un jeune homme impulsif, qui va trop vite en tout, qui réagit souvent avant d'avoir réfléchi aux conséquences. L’enfoncement de certaines parties du visage est corrélative dans l'évolution du faciès avec l'intégration des règles du jeu par l'enfant, son absence tendrait à démonter que son éducation ne semble pas l'avoir corseté de principes et d'un sens du devoir contraignant, comme si les douleurs et humiliations de son enfance avaient glissées sur lui, sans laisser de traces. On pourrait pourtant s'attendre à une vigilance (4) pour éviter de nouvelles frustrations, comme un cheval qui serait guidé à éviter les fondrières et conditionné à de la retenue. Le côté juvénile de son nez (retroussé du bout) fait que l'éducation est assimilée par imitation inconsciente, par besoin de plaire à ses éducateurs. Cependant, le mélange de l'impulsivité et des éléments juvéniles crée des révoltes adolescentes vigoureuses (les frasques du jeune homme, les jolies dames visitant sa chambre de séminariste).

Une composante féminine se lisant dans la douceur de ses traits et de sa chair (5) donne une attitude consensuelle et diplomatique à cet homme qui ne semble jamais se cabrer de façon latine, mais plier, onduler pour mieux arriver à ses fins. On a donc un contact avec le monde qui se fait sur un mode de douceur et de convivialité. Il recherche l'harmonie et le compromis dans les rapports, mais aussi de la chaleur humaine et de la douceur. Comment cela va-t-il s'allier avec le tempérament plus combatif et les éléments rebelles de la personnalité ? Il ne faut pas confondre l’attitude superficielle de la personne en représentation "le papier cadeau", qui habille les motivations profondes d'onctuosité, de bonne éducation aristocratique affectée, rien de brutal ou d'évident ne devant apparaitre. Cela n'empêche pas de porter des coups, cela les rend subtils et déguisés.

Notre première surprise est donc que cet homme que l'on a toujours présenté comme un serpent froid et cynique, serait (en tous cas dans sa jeunesse) plutôt doux, convivial, recherchant l'approbation de ceux qu'il aime et admire d'une façon assez adolescente, mais aussi fougueux et rebelle. En fait, ce sont des traits que l'on trouve souvent à la base d'une vocation de comédien, avec le besoin de s'exprimer et de plaire. Piste intéressante à explorer !

Ses motivations (6) prioritaires, les domaines où il développera le plus de capacités, sont cérébrales et constructives. Le besoin de comprendre, de se projeter dans l’avenir s’allie avec celui de réaliser, et d’accumuler. Par contre, dans le domaine des sentiments, il est moins à son aise

Avec l'âge, ses traits (7) se modifieront et nous verrons comment sa personnalité en est également affectée.

Nous avons regardé derrière les tentures, pour essayer de comprendre ses ressorts, essayons de voir ce que cette problématique donne dans sa vie sociale et professionnelle.

I. PLAN PHYSIQUE

Son tempérament est celui d'un homme d'action et de désir, ayant une grande énergie, un besoin inconscient de s'extravertir, de poser sa marque sur le monde et de le conquérir. Cependant le modelé plus "moelleux", enrobant la mandibule et qu'il cache toujours soigneusement par ses cravates montantes, comme la bouche douce dans sa jeunesse montre que ce tempérament n'est pas forcément actualisé (le séminaire n'est pas une école militaire!). Quelque chose se laisse aller, se laisse porter, les douceurs vont être plus importantes que l'effort, il va se laisser faire par ce qui apporte du plaisir, ceux de la table en particulier qui lui donneront plus tard de la corpulence, sans jamais être importante.

Mais il ne faut pas oublier que les besoins profonds, sont d'avancer, de gagner, d'être le premier avec une certaine endurance, un besoin d'être celui qui prend les initiatives qui sait fait preuve d'audace et se confronte à des défis sans cesse renouvelés. L'aventure l'excite.

Son tempérament dynamique à la base lui apporte aussi une grande ouverture et un besoin intense d'exploration de l'inconnu, vu comme une opportunité. Le monde de son enfance ayant disparu, il explorera celui qui émerge avec intérêt, reniflant les bonnes occasions comme le bon chasseur qu'il aurait pu être.

On remarque aussi une grande ambition (8). Ambition de prendre du pouvoir sur les choses et les gens, d'élargir son territoire d'action, comme composante de son besoin d'acquisivité.

Le besoin d'action est retenu par les circonstances et un peu d'indolence physique, il garde cependant un désir permanent de progresser, de se mesurer aux autres, puis à lui-même.

Cet audacieux arriviste, compte sur sa réactivité et son intelligence pour parvenir au devant de la scène. Mais, un élément juvénile de son caractère (9) montre le besoin d'être pris en charge, une dépendance qu'il va essayer de contenir et de maitriser par l'intelligence et un masque social qu'il va créer, jouer et peaufiner toute sa vie. Mais s'il n'arrivera jamais, sans doute, à compenser une émotion de fragilité et de dépendance (les éléments physiques auraient alors évolué parallèlement) il saura les camoufler. Cela génère aussi certainement un grand besoin de sécurité, une peur de manquer, d'être abandonné qui va renforcer des éléments de la personnalité qui, sans cette "faiblesse" seraient incompréhensibles.

La volonté va se développer (10) comme s'il se disait :" je veux arriver à mes fins, je vais y mettre le temps et les moyens qu'il faut, alors que profondément je pense que cela m'est dû". Nous rencontrons un second paradoxe : sa volonté de parvenir à ses fins proviendrait d'un sentiment enfantin que tout lui est dû, ce qui crée la tension opiniâtre de l'obtenir (11), mais pour ce faire il devra apprendre à se discipliner, se retenir, développer volonté et endurance. Et l'homme va apprendre à se contenir alors que la souffrance du mal aimé l'entrainerait à se répandre.

C'est étonnant comment son tempérament inconscient lui donne une grande capacité d'affrontement et le caractère développé (12) lui donne au contraire une impassibilité de résistance à l'agression, un flegme qu'il saura montrer dans les circonstances les plus difficiles. Il ne cède pas en profondeur, mais plie et rompt comme en escrime pour obtenir, par d'autres moyens que l'affrontement, son objectif. Du coup, il considérait certainement comme un manque de classe et de savoir-faire la brutalité de l'affrontement, alors que profondément il la ressentait comme sienne et devait souvent piaffer d’en découdre, aussitôt se désespérer de ne pouvoir jamais y parvenir frontalement, et retourner cette tension intérieure en son contraire (« ils sont trop vert … et bons pour des goujats ». Le conflit ouvert devenait alors un échec de sa capacité à susciter la connivence. Tous ces beaux officiers belliqueux qu'il côtoyait devaient provoquer chez lui un mélange de fascination envieuse et de dédain.

Comme le caractère se discipline au fur et à mesure que sa bouche s'affermit, il va apprendre à gérer son énergie, son stress et ses avoirs. Il faudra développer les vertus de la régularité. En apprenant à se connaître, il saura se procurer les plaisirs qui le motivent, tout en préservant sa santé pour accomplir beaucoup plus de travail qu'il n'affectait d'en faire (aristocratie oblige). Le visage du jouisseur impertinent va devenir le masque froid de l'homme qui se contient en toutes circonstances.

II. PLAN RELATIONNEL

Dans mon travail de morphopsychologue, j’ai du apprendre à ne pas me laisser influencer par ce que la personne me dit d’elle-même, tout en tenant compte de cette perception subjective. Ici, il faut essayer de ne pas se laisser influencer par la légende construite autour de Talleyrand, à laquelle il a largement contribué.

Ce que nous observons et déduisons est que Charles-Maurice a de grands besoins affectifs (13) de donner et recevoir de l'amour, ce besoin n'a pas été sevré, il reste dans une demande pathétique d'affection fusionnelle, maternelle et comblante. Mère et nourrice lui ont peut être donné l’attention et l’affection que l’on donnait aux enfants d’alors, mais quelque chose à été rompu dans la confiance de l’enfant dépendant du regard tendre et attentif, valorisant de la mère. Il en est resté une demande lancinante, une attente perpétuelle de réparer cette blessure, un sentiment permanent d’incomplétude, de besoin ardent d’être aimé et admiré, et en même temps une défiance envers l’amour qui vous comble et puis vous abandonne. Sa disgrâce physique a multiplié et focalisé sa blessure. Ses parents ont dû en être particulièrement affectés, et même si comme le démontre Emmanuel de Waresquiel (14), elle était sans doute congénitale et donc probable, les "tares" familiales étaient particulièrement mal vues à l’époque et assombrissait sans doute leur regard sur leur enfant premier né, héritier du nom.

Si comme nous le verrons plus loin, le "QI (15)" est celui d'une intelligence exceptionnelle, le "QE", son "quotient émotionnel" est en fait celui d'un jeune enfant qui recherche le regard et la tendresse de sa mère, regard amoureux qui le rassure sur sa valeur et sur le fait d'être "aimable". Son narcissisme, c'est à dire la capacité à s'aimer soi-même et à se reconnaître une estime de soi juste et évolutive, en est fortement affectée. Ne pouvant s'aimer lui-même, il aura du mal à aimer l'autre pour lui-même. Le but de la rencontre amoureuse est, pour lui, de combler cette faille douloureuse, en recherchant l'attention entière de l'autre. Ses traits (16) vont être en corrélation avec un besoin de séduire effréné. Toute personne conquise lui mettra un baume au cœur éphémère, sans résoudre le problème. C'est donc une tâche qu'il faut chaque jour remettre sur le métier.

Deux autres caractéristiques des grands blessés narcissiques :

le besoin de se hisser au niveau d'une image très idéalisée de soi-même (17). De nombreux artistes et hommes politiques doivent leur carrière au besoin de combler ce manque. N'ayant pas la possibilité d'aimer vraiment, ils peuvent utiliser le temps et l'énergie laissés disponibles à se hisser au niveau de perfection que demande cet idéal. Laisser son nom dans l’histoire de France est un bel objectif, dans ce sens.

Ils ont aussi besoin d'admirer une personne ou une idée (18). Pour beaucoup ce sera l'idée qu'ils se font de Dieu ou d'un personnage hors d'atteinte (l'idole pour les jeunes en pleine détresse narcissique) et qui ne doit avoir que des qualités exceptionnelles et aucun défaut. Talleyrand a-t-il pendant un certain temps pris Napoléon pour figure d'admiration, modèle de ce qu'il aurait voulu être si sa disgrâce physique (ou son ambition (19)) ne l'avait pas obligé à renoncer à la carrière ? Mais très rapidement, connaissant l'homme de trop près, il a dû affronter les côtés moins présentables du personnage et voir son besoin de l'idéaliser, fortement déçu. Je pense qu'il a alors pris une certaine idée de la France comme substitut d'image grandiose. Au moins, il pouvait l'inventer et la modeler selon son idéal. Cette idée de la France devenait un puissant ferment pour continuer son œuvre politique et une explication à ses retournements politiques, quand celui qu'il servait (ou pour lui, qu'il avait mis en place) n'allait plus dans le sens de la nation qu'il voulait construire.

Cette analyse nous permet de comprendre beaucoup de choses. L'air grandiose, dont parlait Maupassant, (20) de ces jeunes hommes, au visage fin et au front haut qui hantent les ministères, reflète, en fait, leur immaturité et leur peur de ne "pas être à la hauteur", justement. La sécheresse de cœur que lui ont reproché toutes les femmes qu'il a aimé, vient sans doute de là. Il séduisait délicieusement et y mettait tout son art, se faisant aimer et cherchant alors éperdument à combler son manque d'amour. Devant la déception de ne pas y arriver, il se lassait alors de sa conquête et devenait froid et méprisant, sans doute très dévaluateur. Toutes les personnes qui l'ont aimé ont dû avoir l'impression d'être utilisées par lui, bien traitées sur le plan matériel, pour ensuite se dessécher par le manque d'affection qu'elles auraient voulu recevoir en retour et le manque de reconnaissance pour leur valeur, leur dévouement ou leurs dons.

Est-ce qu'un des nombreux mystères entourant notre personnage, en particulier le pourquoi de son mariage avec Catherine Grand, femme ravissante mais déjà vieillissante pour cette époque, peu cultivée et non aristocrate, alors qu'il aurait pu épouser un parti élevé, pourrait être levé ? Sut-elle être suffisamment maternelle quand il en avait besoin et suffisamment centrée sur elle-même quand il se repliait dans sa grandeur, pour représenter un certain temps une sécurité affective. Fut-elle une figure d'anima (21), projection voluptueuse et passive de sa part féminine ? Sans doute, son portrait morphopsychologique y correspondrait (mais ceci est une autre histoire).

Ne pouvant remplir son manque d'amour par l'autre, une autre façon d'essayer de le faire est de "se remplir" avec des objets matériels, on parle de "faim d'objets" insatiable. Et l'on sait son besoin incessant d'acheter des livres et tout ce qui coûtait cher et augmentait son goût pour le grandiose, la parure et l'épate. Bien sûr avec beaucoup de goût et de classe, mais quelle accumulation !

Les éléments juvéniles de sa morphologie vont lui faire considérer son éducation comme un acquis. Ce qui vient du passé est particulièrement chéri, rassurant, enveloppant comme les soins qu'on aurait voulus de sa mère (la nostalgie de ce qu'on n'a pas eu étant toujours tellement plus forte que ce qu'on a eu et que l'on oublie).

Ce sera le ferment permanent pour développer son intelligence. Il la mettra au service de sa séduction, en particulier en développant cet art délicieux de la conversation que tout le monde lui a reconnu. Ce sera un travail constant de perfectionnement et de préparation à chaque échange pour l'amener au niveau de virtuosité du grand artiste qu'il fut. On peut lui faire confiance qu'il devait préparer chaque jour les sujets qu'il aborderait, les anecdotes qu'il peaufinerait, les bons mots ciselés avec la finesse conjointe de son esprit poétique et de la conformité à une éducation aristocratique idéalisée.

Pour séduire, toutes ses antennes étaient en alerte pour saisir la personnalité de son interlocuteur. Son sens de l'observation et de l'écoute (22), mais aussi une sensibilité très fine (23), étaient exacerbées par son besoin d'être apprécié. Cela donne du "feeling" c'est-à-dire une capacité à ressentir l'état émotionnel de son interlocuteur. Ressentir, c'est à dire participer émotionnellement, au moins en partie, à ce qu'il ressent, éprouver par des canaux qui ne passent pas par l'intellect mais par une sensibilité qui agirait comme un détecteur à vibrations sensibles. Cela permet de ressentir les atmosphères, quand elles commencent à virer à l'orage, comme l'état émotionnel de son interlocuteur, avant même que les participants parfois ne s'en rendent compte. Il pouvait alors changer de sujet, apaiser les tensions par une flatterie, une anecdote ou un bon mot.

Ce qui est paradoxal, c'est qu'avec le peu de retenue (24) que nous avons démontré, ce travail est fait par la stratégie séductrice et l'intelligence. Il sera réservé, feindra un quant à soi pour mieux comprendre ses interlocuteurs et les étudier. Cela ne m'étonnerait pas qu'il ait fait des fiches sur chacun, sur leurs besoins et travers, éventuellement ce qu’il leur avait dit ou raconté (et surement ce maitre de maison exceptionnel devait aussi savoir ce qu'on leur avait servi à sa table, et leurs penchants culinaires)

Il feignait d'être discret et serein, alors que c'était une fouine à ragots et potins, qu'il voulait se mêler de tout et être toujours le centre de l'attention. Il s'est magnifiquement arrangé pour être le centre permanent de l'attention, tout en affectant d’y être indifférent. Quelle mise en scène, élevant au niveau de grand art sa propre prestation ! On y retrouve encore la patte narcissique du besoin de s'élever au niveau de perfection idéal où l'on voudrait se situer. En fait, ce sont les éléments adolescents et dépendants qui le rendent humain et attendrissant dans son effort puéril d'attirer l'attention, mais aussi agaçant, sans doute, pour ceux qui le pratiquaient de près.

En plus, il garde quelque chose d'optimiste (25), il devait être persuadé qu'il retomberait toujours sur ses pieds avec une inconscience adolescence. Il en était sans doute persuadé et faisait ce qu'il fallait pour que ça marche.

De même, il devait tout contrôler en permanence, affectant un détachement des choses demandant un effort, ce qui n'auraient pas été compatible avec son rang. A quel travail devait-il s’obliger pour donner une telle impression de dilettantisme, il ne faut pas oublier que dans son enfance, faire effort pour un noble était déroger.

On peut se poser la question : quand le masque, à force d'être présenté comme une carapace protectrice et permanente, finit par devenir le caractère acquis et incrusté dans la personnalité comme dans la face?

Il a ainsi ciselé un savoir faire relationnel avec tous, une autorité incontestée par sa seule présence imposante, tout en sachant particulièrement bien déléguer, puis coordonner pour ensuite retirer tous les marrons du feu. Il était d'une directivité constante mais discrète, il vous manœuvrait dans les délices d'une flatterie fine et presque indétectable. Toujours à l'écoute, vous valorisant et vous cajolant, comme il aurait voulu l'être, disponible, attentif et plein d'esprit. Patient et persuasif, ne poussant jamais son avantage, créant une atmosphère propice et y revenant délicatement jusqu'a obtenir ce qu'il voulait. Même ses ennemis avouaient ne pouvoir y résister.

Son besoin de reconnaissance éperdu d'enfant disgracié était si peu affiché alors que tout son parcours, ses titres et palais, ses fêtes somptueuses et mémorables ne parlent que de ça ! Il avait besoin d'un public qui lui renvoie l'image flatteuse et idéale de lui-même qu'il peaufina toute sa vie, devenant un des meilleurs acteurs du siècle!

Nous savons quel diplomate et négociateur hors pair il fut, nous verrons plus loin la partie intellectuelle de ce volet, pour la partie de son caractère, nous avons vu comment il n'avait pas besoin de s'affirmer de façon virile face à un autre, il voulait le séduire pour mieux le manipuler. Charme, ruse et dissimulation sans état d'âme, stratégie complexe laissaient peu de chances à des adversaires qui n'avaient que rarement un entrainement de ce niveau.

Ce qui devait être particulièrement énervant pour Napoléon, était ce recul permanent par rapport à l'engagement et aux responsabilités, il devait donner l'impression de ne pas être concerné. Il disait qu'il allait faire les choses et en fait, il faisait exactement comme il voulait. Une anguille, une savonnette sur laquelle on n'avait aucune prise. Il pliait et était déjà ailleurs, laissant une impression de malaise, sans que l'on n'ait rien de tangible à lui reprocher. Comme nous avons vu, son narcissisme lui faisait tout retraduire en ses termes (est-ce que cela va servir mon intérêt et ensuite est-ce que cela va servir l'intérêt de la France ?). Son caractère souple et fuyant en surface faisait le reste.

Peut-on parler de sens de l'amitié chez ce grand égocentrique ? Il avait besoin d'amour et d'amitié, d'un public, donc il a su cultiver des amitiés de façade, rendre les services qu'il faut, donner l'attention et les services nécessaires (et avoir ses fiches à jour pour le faire), mais de chaleur de cœur, une fois la période de séduction terminée, il ne devait plus en avoir de disponible. Il avait besoin de recevoir de l'amour et peu de possibilité d'en donner. C'est l'homme des paradoxes !

Son besoin d'appartenance était réduit à sa caste, faire partie du monde des puissants, il est devenu prince avec Napoléon, et garder ses titres fut une des conditions de son ralliement à Louis XVIII.

Il avait aussi un besoin inconscient d'affiliation (toujours les éléments juvéniles). Son orgueil d'aristocrate ne trouvât plus de suzerain suffisamment formidable pour y soumettre son panache. Son impertinence rebelle ne pouvait de toute façon que le remettre en question, comme un adolescent raille son père, tombé du piédestal (mais seulement dans son for intérieur, il est peu probable que son intelligence lui ait permis de le faire en présence de qui que ce soit d'autre). Dans un premier temps, Napoléon fut peut-être ce suzerain auquel il aurait désiré se vassaliser.

Si nous regardons Talleyrand dans sa facette de dirigeant, nous pouvons penser qu'en tant que chef hiérarchique de sa maison et de ses ministères, il devait avoir une certaine capacité à mobiliser les hommes, à les convaincre de le servir, il devait être passionnant à suivre dans ses stratégies, je le vois bien nourrir les membres de son cabinet d'anecdotes dont ils pouvaient se flatter auprès de leur propre public. Leur donnait-il l'illusion qu'il avait de l'estime pour leurs qualités et leurs services rendus ? Il avait besoin de plaire à tous. En plus, c'était un homme consensuel, qui n'aimait pas les rapports de force, mais les engrenages bien huilés. Il voulait emporter l'adhésion, il recherchait une certaine concertation, et ne pouvait sans doute contraindre ouvertement. On devait faire ce qu'il demandait en se sentant flatté qu'il vous l'ait demandé, comme un privilège. Il ne devait pas recruter des personnalités trop indépendantes, mais ayant aussi besoin de retour approbatif d'une figure d'autorité pour pouvoir asseoir la sienne. Puis, il devait se détourner de vous, de façon glaciale, s'il jugeait que vous ne pouviez plus servir.

S'estimant peu lui-même, il avait du mal à estimer les autres, encore un paradoxe narcissique, soit il idéalisait, soit il considérait les personnes en ce qu'elles pouvaient lui apporter et donc, comme des pions à manœuvrer. C'est un des autres difficultés avec le vide narcissique, les personnes perdent de leur substance deviennent plus abstraits, comme des quantités (les "casualités" ou "dommages collatéraux" des militaires). Cela se sent et crée des réflexes de défiance. C'est sans doute la source de sa réputation de reptile, d'animal à sang froid, car il n'y a pas l'éprouvé chaleureux qui vous approche dans votre humanité, mais une tête froide qui calcule ce qu'il peut obtenir de vous. Evidement, sans chaleur humaine, sans sentiment de proximité ou de fraternité, il était passionnant, subjuguant de charme déployé, mais n'avait pas de charisme. On peut être très performant dans de nombreux domaines, mais sans chaleur humaine, on ne peut pas créer d'élan d'adhésion des hommes envers vous, pour qu'ils veuillent vous suivre dans vos projets. Je pense que nous avons là l’explication de tant de détestation sur sa personne, personne n’aime avoir été manipulé froidement comme un pion dont on a soupesé l’importance, fait faire l’action pour laquelle on a été séduit, puis laissé sur le bord du chemin, une fois l’utilité consommée, comme un rebut inutile.

Nous comprenons maintenant mieux le paradoxe de celui qui promenait son air supérieur dans une affirmation personnelle marmoréenne, alors qu'au fond de lui se battait une intime conviction de sa supériorité écrasante qu'elle soit intellectuelle ou aristocratique et un enfant blessé, assoiffé d'amour et de reconnaissance.

Sa confiance en lui-même a du se construire sur le désir d'être parfait pour obtenir l'attention et l'amour de ses parents et éducateurs, et compenser son infirmité physique. Ces injonctions, enfouies dans l'oubli ont dû fonctionner comme un programme caché. Leur caractéristique est qu'elles peuvent surgir en période de stress entrainant un contrôle excessif de l'entourage, un sentiment de persécution aggravé par son extrême sensibilité à toute marque de défiance ou de changement d'atmosphère, mais aussi dès qu'on n'était pas d'accord avec lui.

Ce qui devait payer le prix de ces contraintes, en période de stress, était sans doute aussi le corps. Sa fonction refoulée étant sans doute la sensation (26), le corps était certainement ce dont il s'occupait le moins et qu'il pliait, lui aussi à sa volonté, sans l'écouter.

III. PLAN INTELLECTUEL

Pour l'étude de son esprit décrit par tous comme si brillant, je me servirais surtout du masque mortuaire qui est au Musée de l'Homme, et qui montre un front particulièrement subtilement sculpté, tout en délicatesse. Comme en toute science humaine, un élément ne veut rien dire par lui-même, il faut le ramener à un ensemble, il faut étudier le visage tout entier et ses intersections systémiques. L'intelligence est une fonction globale qui se développe parallèlement à toutes les autres compétences de la personne. Même la délicatesse du dessin de la bouche va intervenir dans son amour de la belle langue, du mot ciselé comme la problématique d’estime de soi va féconder le travail de développement de ses grands talents intellectuels(27).

Par ces caractéristiques morphologiques, nous avons une pensée rapide, vive, dispersée, avec un champ de conscience particulièrement vaste. Il est curieux comme une chatte, s'intéresse à tout, sans rien trier, au futile comme à l'important. Il devait être aussi friand de potins que d'avancées stratégiques ou scientifiques (si on les lui présentait de façon vivante et pleine d'esprit, car il devait fuir les esprits tristes et besogneux) Très rapide dans ses associations, avec une mémoire photographique (28), et comme il l'a travaillé comme un de ses outils d'excellence, elle devait être encyclopédique.

Par ce besoin de se remplir l'esprit avec gourmandise et le besoin de toujours progresser, il adorait certainement apprendre, se cultiver, et par son besoin relationnel, le faire plutôt dans les échanges que dans de longues lectures solitaires. Les études ont dues être pénibles, s'il n'avait pas de spectateurs.

Il devait aimer ce qui était nouveau, en émergence, être en avance sur son temps, lancer les modes, découvrir un nouveau talent, une nouvelle façon de faire. (Ce qui n'empêche pas non plus son attachement nostalgique au passé pour ce qui est de son environnement protecteur, son caractère d’enfant blessé le tournera vers le passé, son esprit sera au contraire en avance sur son temps, conservateur et innovateur à la fois, toujours tiraillé entre les deux termes de cet impossible paradoxe, ce qui aiguisa encore plus son esprit).

Avec la paupière mobile lourde qu'on lui voit dès la jeunesse, il y a une réceptivité quasi féminine ici, quelqu'un qui regarde autour de lui en se laissant imprégner par les impressions comme un artiste et en fait une sensation d'ensemble qui reste dans le flou. C'est sans doute important de savoir que l'on part d'un sens de l'observation qui ressemble à celui d'un peintre ou d'un poète, plutôt que celui d'un entomologiste comme l'on avait tendance à le décrire. Pour cela, il faudrait une structure de pensée logico-déductive qu'il n'a pas à priori (29). D'où cet esprit à tiroir caractéristique des "cerveaux droits (30)", une idée en ouvre une autre qui entraîne une autre idée, comme des poupées gigognes. Cela exaspère les esprits logiques qui s'y perdent et ravit ceux qui aiment qu'on leur raconte des histoires en les baladant dans la brillance d'un esprit cultivé. Le tout étant bien-sûr aiguillonné par le besoin de séduire et délicatement peint par son sens esthétique, son besoin de qualité et son esprit poétique.





En effet, regardez les yeux à la paupière mobile rêveuse que ce soit dans les portraits de David, Gérard ou même Scheffer à la fin de sa vie, c'est celle d'un homme qui fatigue dans une longue extraversion et qui rêvasse pour se reposer de cet effort. Cela lui permet d'entrer dans son monde intérieur, de stratifier toutes les impressions gravées dans sa mémoire sensorielle pour les métaboliser dans l'œuvre d'art qu'était sa conversation.

Les éléments d'organisation de son esprit vont venir plutôt de l'apprentissage et ne domineront jamais, car cela aurait modifié la structure de son front. Ce que l'on va voir évoluer dans le temps ne sont ni un enfoncement important des yeux ou l'aplatissement des côtés du nez (comme le confirme ses derniers portraits et son masque mortuaire) comme chez la plupart des hommes qui intériorisent la part de souffrance que la vie leur fait subir, mais un durcissement de la bouche. C'est sans doute un essai pour sortir de la dépendance que lui faisait subir son besoin de reconnaissance (toujours avoir le regard des autres sur lui pour avoir le sentiment d'exister) et aussi le besoin de maitriser l'environnement. Jeune, son extrême souplesse de caractère et d'intelligence le poussait plutôt comme une plume au vent à suivre l'esprit du temps et à en profiter de façon assez épicurienne.

Plus porté sur la globalité que le détail, la synthèse que l'analyse, il devait sous-traiter celle-ci comme une tâche inférieure à la brillance de son esprit. C'était un esprit intuitif, qui saisissait autant ce qui se passe au sommet de l'iceberg que sans doute ce qui se passe sous la ligne de flottaison des événements. De plus, il était tourné vers ce qui va se passer (31). C'était un homme du projet, de demain, tourné vers le futur dont il voulait être l'artisan. Ses idées, en avance sur son temps devaient féconder ses stratégies complexes, son plaisir le plus intense devait être de monter patiemment des stratégies à "trois bandes avant". Il pouvait y mettre toute son imagination et sa complexité qui flirtait souvent avec la perversité. C'est peut-être là qu'on trouve sa passion pour le jeu de whist, ancêtre du bridge auquel il jouait toutes les nuits.

Il devait avoir du mal à se concentrer, à aller à l'essentiel, l'esprit trop vif et dispersé par cents projets ou intérêts différents. Comment s'est-il autodiscipliné pour arriver à se concentrer dans la préparation des traités, à avoir l'esprit de synthèse dont il pouvait faire preuve. J'imaginerais bien que tout ce travail soit fait par des secrétaires le connaissant bien et les le lui exposant. Ensuite, "il dormait dessus", et il avait la solution par des intuitions fulgurantes au réveil.

Etait-il réaliste et pragmatique ? Sans doute plus par son caractère (32) que par son esprit. Il devait pouvoir monter des plans un peu fous, puis en les exposant à son auditoire favori, les modifier en fonction de la réalité de ce qui était possible. Il avait besoin d'un auditoire pour "faire des balles", comme au tennis, et avait dû choisir des interlocuteurs privilégiés pour le faire, sans doute des femmes fines et admiratives (la duchesse de Dino a dû être admirable sur ce plan).

Si la pensée était claire par souci pédagogique, nous pouvons penser qu’elle était plus à tiroir que structurée. Mais il devait y avoir un vrai souci pédagogique, sans doute plus par les images pertinentes et explicatives que par l'esprit déductif du raisonnement. Il avait fait ses humanités et il savait sans doute établir un plan logique et structuré, mais ce n'était pas sa manière de faire et de montrer son esprit.

Un élément qui m'a surpris est la netteté des crêtes temporales qui délimitent un front large, ce qui apporte des bornes à l'expansion des intérêts, les limitant légèrement, permettant de s'arrêter avant le trop plein, l'exagération, une pointe de classicisme que renforcent les deux méplats qui suivent ces crêtes, indices de rétraction, donc d'organisation personnelle. Il avait son ordre, comme sans doute celui de sa bibliothèque. La rondeur de son front dans la partie centrale montrant bien que l'intuition, la globalité précédait toujours la logique et la méthode.

Pensée qui survole, agacée par les détails matériels, amoureux des détails esthétiques, tout devait être parfait dans le sens de la beauté et du goût. Il avait développé comme Fouquet, l'art de s'entourer des meilleurs collaborateurs. Ceux qui préparaient tout, que ce soit l'organisation ou le concret que son œil d'esthète pouvait embrasser d'un seul coup. Nous imaginons bien ses collaborateurs guetter son approbation ou leur terreur devant une marque d'agacement.

Sa gestion des priorités devait être tout aussi personnelle, qu'est-ce qui était important pour lui ? Ce qui allait permettre à ses interlocuteurs de l'admirer, d'être enchantés par sa conversation, sa brillance et sa façon de recevoir.

Nous allons en venir à sa partie imaginative qui lui permettait une résolution de problèmes créative et originale (33), il avait la solution avant d'y avoir réfléchi, puis il devait la polir, la laisser se développer dans son esprit avant de la ciseler par la confrontation à son auditoire. Vaste réservoir de rêves et d'idées, les connexions se faisant en évitant la logique cartésienne, ce qui permet la brillance des associations, le surgissement de la solution inattendue. Tous ces éléments, que ce soit sa créativité imaginative, son intuition, sa capacité à se projeter dans l'avenir, d'improviser de façon originale, sa vision globale et prospective en ont fait un stratège exceptionnel. Comme Napoléon, il était capable de voir une stratégie dans sa globalité spatiale et temporelle. Par contre il l'a mettait au service de la négociation, où il pouvait déployer cette stratégie avec une finesse d'esprit particulièrement ingénieuse et subtile. Son gout de la victoire se savourait dans les résultats obtenus sur le long terme, et non en terme de victoire affirmée sur l'adversaire.

Cette imagination débridée devait aussi lui apporter quelques défauts. Sans doute une difficulté à trancher et prendre des décisions. Il voyait trop de conséquences possibles à une décision, et comme nous l'avons vu son tempérament était plus ondoyant et prudent, qu'affirmé.

Il devait parfois avoir du mal à faire la différence entre ses souhaits, ses rêves et ce que la réalité pouvait lui permettre.

Nous pouvons retrouvons ici le problème d'idéalisation que l'on peut relier à son imaginaire peu cadré et aux éléments narcissiques que nous avons vu plus haut. Cela devait se traduire par une idéalisation excessive des grandes figures historiques et éventuellement de celle de son temps jusqu'à ce qu'il s'aperçoive de la médiocrité de certains de leurs traits de personnalité et qu'il réagisse alors en tout ou rien. Il avait surévalué, il méprisait en proportion, pouvait-il accepter la complexité des personnalités, leur valeur et leurs aspects moins présentables, comme chez tout humain. Ah! S'ils avaient pu être aussi splendides et parfaits en honneur et bravoure que les dépeignaient les Anciens qui ont amené à se leurrer toutes les générations cultivées de cette époque.

Cette hauteur de front s'allie souvent à un besoin de transcendance et de spiritualité. A-t-il inventé une spiritualité personnelle qui satisfasse son besoin d'idéalisation d'une figure suprême? Malgré le cynisme que devait entraîner une trop longue fréquentation de la comédie qu'était la religion chez ces prêtres aristocrates, en ces temps ? Et il ne faut pas oublier la comédie qu'il joua lui-même à la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790, où il célébra la messe. Il aurait alors dit à La Fayette (34) : « Ne me faites pas rire » !

Dernier "défaut", s'il avait sans doute des mots cinglants de drôlerie envers ses contemporains, il y a fort à penser que ses failles d’estime de soi empêchaient tout humour et dérision envers lui-même, ou alors c'était tellement travaillé au deuxième degré que cela apparaissait comme des compliments déguisés.

J'espère vous avoir transmis une partie de la complexité de ce personnage hors du commun, certainement un des plus grands diplomates que la France n'ait jamais eu. Mon admiration va à l’incroyable construction de sa personnalité publique pour masquer ses fragilités et faire oublier sa disgrâce physique. J’ai été particulièrement étonnée que le personnage soit à ce point fabriqué, ciselé admirablement pour parvenir à ses fins de grandeur et d’influence sur le cours de l’histoire. C’est souvent de la correction de leurs "défauts" que les grands hommes tirent leur excellence. Talleyrand, avec un pied sans malformation, aurait fait un militaire bien moins brillant que le diplomate qu’il fut, et aurait sans doute perdu sa tête pour avoir voulu rester fidèle aux traditions aristocratiques de son rang. Alors que pour toute armée, au Congrès de Vienne, il n’eut que son esprit et sa personnalité, peaufinées comme des œuvres d'art, le meilleur cuisinier de son temps, Carême, quelques jolies femmes et un art unique de recevoir. Cela lui permit de retourner la défaite française de Waterloo en une victoire, il revint avec un traité très favorable à la France, prouvant que ce qu'il y avait dans le bas de soie était un des esprits les plus brillants de son temps.



Synthèse de l’étude morphopsychologique de Talleyrand par Carleen Binet effectuée par le Pr. Claude Rosenfelt.



Sur le plan morphologique :

La projection faciale suggère un caractère impulsif porté au défi. Par ailleurs, les « communicateurs » (triangle yeux-nez-bouche) suggèrent une immaturité juvénile faite à la fois d’un père, la figure d’autorité à séduire et de son contrepoint « l’esprit frondeur et rebelle » avec l’illusion d’indépendance et d’autosuffisance. Enfin, le « modèle féminin (paquet cadeau) » indique une répulsion pour l’affrontement et une préférence pour la recherche d’approbation et les voies de la « séduction ».

Sur le plan psychologique :

La faille narcissique (estime de soi effondrée et recherche d’idéalisation). Qu’il s’agisse du passé, de l’aristocratie ou de l’autre (Napoléon). Hélas, le passé, on le reconstruit, l’autre, on le déconstruit car il est réel, puis on le rejette. Crainte panique de l’abandon.

Sur le plan relationnel :

Hémorragie par la faille narcissique qu’il tente de combler par l’accumulation de titres, d’objets et d’êtres grâce à son intelligence et sa fausse empathie séductrice. Hélas ! L’absence d’amour (d’estime) de soi et des autres vide ces relations de contenu réel et dense et les transforme en abstraction ou en comédie et élimine tout charisme, toute capacité réelle à être un chef. Tout au contraire, il a besoin d’un vrai chef qui le place dans son rang (supérieur), qu’il séduit et auquel il s’oppose.

Conclusion :

Complexe et contradictoire

Intelligent et imaginatif mais plus intuitif et artiste que logicomathématique.

Persuadé de sa supériorité bien qu’handicapé par ses failles physique (pied bot) et narcissique.

Contradictoire encore par son idéalisation du passé et la puissance intuitive de son imagination qui le projette dans l’avenir.

Consommateur d’êtres et d’objets sans échanges réels de sentiments qui en font un utilisateur à sens unique décevant pour tous

Notes :

(1) Ses portraits montrent une belle carrure, 1m76, c'est grand pour l'époque, le corps (épaules larges, membres longs) et le visage est marqué de rétraction latérale (aérodynamisme du profil), par l'aplatissement des côtés du visage et sa projection en avant des oreilles.

(2) Tendance réagissante par la place importante qu'occupe le triangle yeux-nez-bouche (communicateurs) dans son rapport à l'ossature, leur douceur et leur taille importante.

(3) Qu’apporterait de la rétraction frontale (recul des communicateurs dans le masque).

(4) Et en ce cas le nez serait posé sur une base plus reculée et la bouche plus fermement occluse.

(5) Le modelé (forme que prend la chair sur l'ossature) est doux, plat ondulé moyennement tonique.

(6) Proportions volumétriques des trois étages, le cérébral l'emporte, tout en étant bien soutenu par une mandibule large et puissante. L'étage affectif (entre les deux) est plus problématique, moins expansif et surtout, le nez étant court, fin, et concave.

(7) Les deux modifications les plus importantes seront l'enfoncement progressif des yeux, cependant peu important, et l'affinement de la bouche avec recul progressif de la lèvre supérieure qui semble "mangée" sur certains portraits (Wilkie 1830).

(8) La puissance de la mâchoire, avec la puissance de l'ossature et son aérodynamisme).

(9) La lèvre supérieure se tend, recule, rentre légèrement, sans jamais que le philtrum (espace entre le nez et la bouche) ne devienne convexe. Cet élément de surplomb juvénile s’allie avec la concavité du nez, autre élément juvénile.

(10) Avec le recul et la tenue de cette lèvre.

(11) Qui va finir par s'objectiver par le recul de cette lèvre.

(12) Le modelé plus doux.

(13) L'étage affectif médian est volumineux et discrètement expansif, pommettes légères et hautes, pas de mouvement de rétraction latéro-nasale (aplatissement des sinus maxillaires) jusqu'à la vieillesse, avec ce nez "insolent", impertinent, fin et sec, très rétracté latéral (grande angularité par rapport au plan facial) dont l'extrémité se retrousse dans un mouvement enfantin.

(14) WARESQUIEL Talleyrand, le Prince immobile, Fayard 2003.

(15) QI : Quotient intellectuel et QE : quotient émotionnel D. GOLMAN L'intelligence émotionnelle Robert Laffont.

(16) Son nez très capé et juvénile, sa rétraction latérale générale et sa composante féminine, modelé doux, traits fins et bien dessinés et les paupières mobiles lourdes.

(17) KOHUT Le Soi PUF 1974.

(18) CORMAN : Narcissisme et Frustration d'amour Dessart 1975.

(19) WARESQUIEL Talleyrand, le Prince immobile, Fayard 2003, p47.

(20) MAUPASSANT : Bel Ami.

(21) Concept élaboré par C.G.Jung, l’anima est la figure intérieure féminine chez l’homme, la muse, l’inspiratrice comme passerelle vers l’inconscient et l’imagination, comme la Béatrice de Dante.

(22) L’atonie du modelé et des paupières supérieures.

(23) Que l'on repère en particulier dans la finesse vibrante de ses narines Sur les portraits elles paraissent un peu serrées, mais les observateurs s'accordent sur leur vibration constante.

(24) Manque de rétraction frontale.

(25) Par les éléments de dilatation et de juvénilité.

(26) JUNG C.G. les Types psychologiques, ed.Buchet-Chastel Paris 1968 et CAUVIN et CAILLOUX "Deviens qui tu es" Souffle d'Or 1999 sur le MBTI. En type MBTI (fonctions jungiennes), il était sans doute ENFP pour ceux qui connaissent cet indicateur de personnalité.

(27) On observe un très grand front, expansif comme une boule ronde que ne viennent marquer que des aplats discrets près des tempes, celles-ci sont fortement aplaties par la rétraction latérale, ce qui va dynamiser la pensée. Avec des yeux grands et très légèrement abrités, car ses bosses sus-orbitaires sont fines et discrètes comme celles d'une femme.

(28) Trop peu de rétraction frontale pour bloquer la mémoire de rappel.(29) Celle des ingénieurs au front plus contrasté et à la rétraction latéro-nasale faisant craindre le monde mouvant et irrationnel du sentiment.

(30) Théorie du prix Nobel Roger Sperry (1981) qui modélise notre cerveau. Nos deux hémisphères cérébraux, reliés par le corps calleux auraient des fonctions et modes d'activité très différents. Le cerveau droit intuitif, global et créatif, le gauche, analytique, rationnel et séquentiel.

(31) La rétraction latérale générale et l'aplatissement de ses tempes.

(32) Mandibule solide, front abstrait.

(33) Vaste bulbe imaginatif du haut de son front, auquel il avait accès sans garde-fou que lui aurait apporté de plus grand creux dans le front.

(34) Waresquiel p192-X

Carleen BINET

Titulaire Société Française de Coaching

MOPSY/

71, rue de la Libération

44230 Saint-Sébastien-sur-Loire (NANTES)

tél. : 02 40 34 22 11

E-mail : efm@infonie.fr

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" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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