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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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LA MORT DE TALLEYRAND

PAR

LE DOCTEUR MAX BILLARD





Un jour, à Prague, dans la demeure historique des empereurs d’Autriche, Charles X, alors courbé sous le poids de soixante-seize années, dit à Chateaubriand : « Ce vieux Talleyrand vit donc encore ? » Et le soixante-huitième roi de France quittait la vie deux ans avant le grand seigneur avili, l’évêque apostat, le prêtre marié et le chef de cette école qui légitime, par d’insidieux sophismes, le succès, sans tenir compte des droits, des principes et des moyens.

Le 5 mars 1858, le prince de Bénévent prononçait à l’Institut l’éloge du comte Charles-Frédéric Reinhard (1). La salle était comble. Le prince – il était alors dans sa quatre-vingt-cinquième année – était sorti par une pluie froide et il n’avait pu monter à pied l’escalier ; il avait été porté par deux domestiques en livrée. Quand le vieux diplomate, l’air froid et dédaigneux, les deux coins de sa bouche pendants, fit son entrée dans la salle, appuyé d’une main sur le bras du secrétaire perpétuel, M. Mignet, de l’autre sur sa béquille, tous les assistants étaient debout. Il prononça son discours d’une voix ferme, traça « le triple portrait idéal du parfait ministre des Affaires étrangères, du parfait chef de division, du parfait consul » (2) – l’homme si médiocre dont il s’était moqué à plaisir dans ses moments de gaieté. Et la lecture terminée, après des applaudissements enthousiastes, on fit la haie pour voir sortir le grand homme, et Victor Cousin alla jusqu’à s’écrier en gesticulant : « C’est du Voltaire ! C’est du meilleur Voltaire ! » (3).

Talleyrand n’avait plus que deux mois à vivre, et il allait faire connaître son existence entière par sa dernière heure.

On sait que c’est à sa nièce que le prince de Bénévent avait confié le soin de faire les honneurs de sa maison (4). Femme éminente, d’un esprit sérieux et cultivé, remarquable par sa beauté, le charme impérieux de sa physionomie et sa grâce altière, la duchesse de Dino ne quitta plus le prince jusqu’à sa mort. Elle avait donné à sa fille, pour lui enseigner la religion, un jeune abbé dont la réputation commençait à s’étendre, Félix Dupanloup, le futur évêque d’Orléans (5). Sainte-Beuve raconte que M. de Talleyrand l’ayant un jour invité à dîner, l’abbé s’excusa en alléguant qu’il n’était pas homme du monde. Sur quoi M. de Talleyrand dit sèchement à Mme de Dino : « Cet homme ne sait pas son métier » (6). On comprit alors, on devina ce qu’il désirait. Il vit l’abbé et s’entretint avec lui. Il y eut une consultation, sans doute sur les démarches à faire pour se réconcilier avec l’Église. On exigea de lui un écrit ; les premiers essais de sa façon qu’on envoya à Rome ne furent pas agréés : il fallait une simple soumission. M. de Talleyrand, pressé de nouveau par ses nièces, en vint à dire qu’il ne savait pas comment rédiger la chose, que l’on essayât d’une formule et qu’il verrait : ce qu’on s’empressa de faire. Le brouillon revu par lui fut trouvé bon à Rome ; mais, quand il revint, M. de Talleyrand le garda dans son secrétaire, décidé à ne le signer qu’au dernier moment (7). »

En tout cas, le vieux diplomate avait avec le jeune abbé des conversations très édifiantes. Ce respectable ecclésiastique lui fit même présent d’un exemplaire d’un ouvrage intitulé La Journée du Chrétien, et l’on remarqua que ce livre était ouvert sur son bureau la veille de sa mort.

Depuis longtemps, Talleyrand avait une affection aux jambes, dont la suppuration nécessitait l’emploi de lotions saturnées (8). Cet exutoire avait cessé brusquement, et il se félicitait de cet évènement. Le 27 janvier, il se foulait le pied déjà malade chez l’ambassadeur d’Angleterre. L’hiver était froid ; les douches qu’on lui fit prendre pour lui rendre la force l’enrhumèrent. Ce rhume devint un catarrhe, il perdit bientôt le sommeil et l’appétit (9).

Le 11 mai 1838, le prince fut pris tout à coup, à table, d’un frisson suivi de légers vomissements ; en même temps, il ressentit une douleur au bas des reins, à gauche, qui l’inquiéta assez pour faire appeler le Professeur Cruveilhier. Celui-ci diagnostiqua aussitôt un anthrax ; une opération fut conseillée. Ce fut Marjolin, alors chirurgien en chef de Beaujon, qui vint inciser la tumeur et qui dut recommencer deux fois (10). Le patient n’avait pas été anesthésié comme de nos jours, et, impassible comme un stoïcien, il s’était contenté de dire : « Docteur vous m’avez fait bien du mal ; mais si j’en suis quitte à ce prix, je vous en remercie. » Marjolin hocha la tête, et, l’ayant jugé assez fort pour supporter la présence de la mort, lui fit comprendre son état, et il reçut sans effroi le terrible avertissement.

Toute la journée du 16 mai, l’effort de ses proches fut pour hâter sa réconciliation avec le ciel et l’exhorter à ses derniers devoirs. Mais, aux appels fréquents qu’on lui faisait, le moribond récalcitrant répondait invariablement : « Pas encore, pas encore (11). »

Le lendemain, très matin, de guerre lasse, quand sa parole allait s’éteindre, Talleyrand se dit prêt enfin à signer sa réconciliation avec l’Église. On lui lut à haute voix sa rétractation et sa lettre au pape, toutes deux trop connues pour que nous ayons besoin de les reproduire (12).

Cette lecture avait duré près de dix minutes. La lecture terminée, Talleyrand prit la plume et, d’une main ferme, il apposa successivement sur les deux pièces sa longue signature : Charles-Maurice, prince de Talleyrand.

Pendant cette grande scène, neuf personnes, immobiles et silencieuses, entouraient le lit du moribond : l’abbé Dupanloup, la duchesse de Dino, le duc de Poix, M. de Saint-Aulaire, M. de Barante, M. Royer-Collard, M. Molé, le docteur Cruveilhier et un vieux serviteur de la maison (13).

Un fait remarquable des derniers moments de l’illustre prélat fut la visite que lui firent, à huit heures du matin, avec une sorte de solennité, le roi des Français, et sa sœur la princesse Adélaïde. C’eût été, dans l’ancienne monarchie, une faveur insigne. L’ancien prélat le sentit.

– Je suis fâché, prince, de vous voir souffrant, dit le roi d’une voix faible et tremblante, tellement émue qu’on l’entendit à peine.

– Sire, vous êtes venu assister aux derniers moments d’un mourant. Tous ceux qui l’aiment n’ont qu’un désir, c’est de voir bientôt la fin de ses souffrances (14).

Louis Blanc, dans son Histoire de Dix Ans, raconte – mais le récit paraît bien fantaisiste – que le roi, lorsqu’il visita le mourant, lui aurait demandé s’il souffrait beaucoup ; que le moribond lui aurait répondu : Oui, comme un damné, et que le roi aurait alors prononcé à voix basse le mot : Déjà !

Toujours est-il que les forces du malade déclinaient de plus en plus. Le temps pressait, et l’on craignait que le moribond, qui disputait minute à minute sa réconciliation avec le ciel, perdit connaissance. À une parole de l’abbé, lui disant que Monseigneur de Quélen serait heureux de donner sa vie pour lui, il se souleva légèrement, et, d’une voix paisible :

– Dites-lui qu’il a un bien meilleur usage à en faire.

– Prince, continua l’abbé, vous avez donné ce matin à l’Église une grande consolation ; maintenant je viens, au nom de l’Église, vous offrir les dernières consolations de la foi, les derniers secours de la religion. Vous vous êtes réconcilié avec l’Église catholique que vous aviez offensée ; le moment est venu de vous réconcilier avec Dieu par un nouvel aveu et par un repentir sincère de toutes les fautes de votre vie.

« Alors – c’est l’abbé Dupanloup qui parle – il fit un mouvement pour s’avancer vers moi ; je m’approchai, et aussitôt ses deux mains saisissant les miennes et les pressant avec une force et une émotion extraordinaires, il ne les quitta plus pendant toute le temps que dura sa confession ; j’eus même besoin d’un grand effort pour dégager ma main des siennes quand le moment de lui donner l’absolution fut venu. Il la reçut avec une humilité, un attendrissement, une foi qui me firent verser des larmes (15). »

Il sembla de même recevoir l’Extrême-Onction avec l’émotion d’une foi vive et d’une ferme confiance. Puis l’abbé Dupanloup, agenouillé au pied du lit, récita les litanies des saints. Quand il arriva aux invocations des martyrs et qu’il prononça le nom de saint Maurice, le chef de la légion thébaine, massacré par ordre de Maximien Hercule, patron du célèbre diplomate, on vit le vieux prince s’incliner et son regard chercher celui du prêtre, comme pour bien témoigner qu’il s’associait à ses prières.

Vers trois heures, sentant que la fin approchait, l’abbé Dupanloup commença les prières des agonisants. Le mourant paraissait s’y unir si visiblement qu’un des assistants en fit la remarque : « Monsieur l’abbé, voyez comme il prie ! » Il avait, en effet, les yeux tantôt ouverts, tantôt abaissés, mais toujours la figure calme, et son intelligence semblait encore dominer la mort. Enfin, les forces lui manquèrent tout à coup, et, à trois heures trente-cinq minutes, ses lèvres se fermèrent pour jamais.

L’autopsie fut pratiquée sur une longue table, dans l’antichambre de la bibliothèque, par le docteur Cogny (16), médecin ordinaire du prince. On trouva les poumons sains, le cœur volumineux et entouré de graisse, l’aorte et les principaux troncs artériels ossifiés et cassants dans presque toute leur étendue. Le foie et l’estomac n’offraient aucune lésion.

Le corps, qui d’abord devait être embaumé par le procédé Gannal, le fut suivant l’ancienne méthode par M. Micard, pharmacien du prince.

Les globes oculaires furent vidés et remplacés par des yeux en émail, fabriqués d’après un portrait parfaitement ressemblant (17) du vieux diplomate, que les gravures représentent, au temps de sa jeunesse, comme fort joli, mais qui, « en vieillissant, avait tourné à la tête de mort » (18).

Deux heures avant d’être mis en bière, la figure du prince était déjà en complète dessiccation, à tel point que les parties charnues des joues et de la bouche résonnaient sous la percussion du doigt (19).

Le 22 mai, à onze heures, le corps fut placé sur le char funèbre, et le cortège se mit en marche sous une imposante escorte d’infanterie.

Le service funèbre eut lieu à l’église de l’Assomption, puis l’absoute donnée, le cercueil fut descendu dans le caveau de l’église.

Quelques jours après, on transportait à Valençay et l’on déposait avec solennité dans le caveau d’une chapelle les restes du prélat récalcitrant, qui avait disputé jusqu’à la fin sa réconciliation avec le ciel, de l’homme politique qui, couvert d’honneurs, de richesses, de diamants, avait abattu, relevé les trônes, trahi tous les gouvernements, même vendu sa livrée en quittant ses maîtres.

La comédie par laquelle cet homme de compromis et de marchés avait couronné ses quatre-vingt-cinq années avait fait dupe la piété de son entourage. Une dame de la vieille cour avait même eu, le jour de l’enterrement, un mot heureux : « Enfin, il est mort en homme qui sait vivre. »

Mais on raconte aussi que, moins crédule, un représentant d’une cour du Nord vint gaiement annoncer la nouvelle de la mort du diplomate, en ces termes, à M. Guizot : « Eh bien ! Vous savez ? Le prince de Talleyrand a fait son entée triomphale aux enfers. Il y a été fort bien reçu. Satan lui a même rendu de grands honneurs, tout en lui disant cependant : « Prince, vous avez un peu dépassé mes instructions. »

Docteur Max BILLARD.

Notes

(1) Ancien chef de division au ministère des Affaires étrangères, ancien ministre à Florence en 1798 ; il remplaça le prince de Bénévent au ministère des Affaires étrangères, le 20 juillet 1799 ; il fut ministre en Suisse (1800), en Lombardie (1801), en Saxe (1802) et en Westphalie (1808).

(2) Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. II, p. 33.

(3) Cité par le même, Monsieur de Talleyrand, Lévy, Paris, 1870, p. 193.

(4) M. de Talleyrand habitait l’hôtel qui fait le coin de la place de la Concorde et de la rue Saint-Florentin. Il est aujourd’hui la propriété de M. de Rothschild.

(5) L’abbé Dupanloup était, en 1838, supérieur du petit séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet.

(6) Un jour où elle (la duchesse de Dino) en parlait, M. de Talleyrand dit : « Madame de Dino, il faut prier l’abbé Dupanloup à dîner. » Mme de Dino s’empressa d’obéir, l’abbé vint. Le hasard fit qu’il tomba sur un dîner où la société était légère et le langage mondain.

(7) Sainte-Beuve, M. de Talleyrand, pp. 199 et 200.

(8) Ch. Place et J. Florens, Mémoires sur M. de Talleyrand, Paris, 1838, p. 102.

(9) Hier, chez lord Granville, donnant le bras à la princesse de Lieven, il s’est pris le pied dans les plis de sa robe et a failli tomber. Il n’a pas fait de chute, mais son genou a ployé, le pied déjà malade a tourné et il s’est donné une entorse du gros orteil. Paris, 28 janvier 1838, Duchesse de Dino, p. 208.

(10) Amédée Pichot, Souvenirs Intimes, Dentu, 1870, p. 307. – Cf. Comtesse de Boigne, p. 225 : « Cruveilhier dit au malade que n’ayant pas depuis quelque temps l’habitude d’employer le bistouri, il souhaitait appeler Marjorin. Je comprends, vous aimez mieux être deux. »

(11) « – Je vous dirai quand il sera temps. – Mais, prince, pendant que votre main le peut encore… – Mais il n’est pas six heures, répondit le prince. Je t’ai dit que je signerais demain, entre cinq et six heures du matin ; je te le promets encore. » L’abbé Lagrange, Vie de Mgr. Dupanloup, Poussielgue, Paris, 1883, t. I, p. 250. (13) Le valet de chambre Hélie, « appuyé sur le bord du lit et fondant en larmes ». L’abbé Lagrange, loc. cit., p. 253.

(14) Amédée Pichot, loc. cit. p., 315.

On a dit, pour expliquer la démarche de Louis-Philippe, que ce fut pour honorer le serviteur dévoué de sa famille. Mais on a pensé aussi que d’autres mobiles l’y conduisirent. On sait que l’ancien ministre, le confident intime était resté dépositaire de pièces que Louis-Philippe avait le plus grand intérêt à faire disparaître. Cela aurait été le principal motif de la visite du roi, qui n’ayant pu complètement réussir le premier jour, serait revenu seul le lendemain et serait parvenu à se faire tout remettre.

Quoi qu’il en soit, ces papiers ont disparu dans le sac des Tuileries, le 24 février 1848.

(15) L’abbé Lagrange, loc. cit., p. 256.

(16) Cogny (J.-P.), rue Saint-Honoré, 383, Almanach royal, année 1838.

(17) Ch. Place et J. Florens, loc. cit., p. 120.

(18) Chateaubriand, loc. cit., t. VI, p. 424.

(19) Ch. Place et J. Florens, loc. cit., p. 120.

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HISTORIA N° 33 DU 5 AVRIL 1911









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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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