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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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MADAME DE TALLEYRAND,

UNE PERSONNE SIMPLE,

BELLE... ET BETE

PAR

G. LACOUR-GAYET





Bien que l’ouvrage de G. Lacour-Gayet, membre de l’Institut, publié chez Payot et consacré à Talleyrand, ait été suivi de nombre d’autres études sur le personnage fameux dont la diplomatie s’exerça pendant trois règnes, il n’en demeure pas moins un classique du genre. Laissant de côté la grande politique qu’il a envisagée sous de multiples aspects, Lacour-Gayet nous montre, ici, que Talleyrand trouva, un jour, beaucoup plus fort que lui, sous les traits d’une très belle personne venue de lointaines Indes, et qui le força à passer sous ses fourches caudines. C’est ainsi que M. de Talleyrand, après avoir fait de Mme Grand sa maîtresse, l’épousa, s’étant fait relever de ses vœux. Mme de Talleyrand avait bien des qualités : il ne lui manquait que d’être spirituelle. Disons même qu’elle était « bête » à pleurer.

Un mariage diplomatique

Un journal de Paris, Le Républicain, dans son numéro du 8 floréal an VI (28 avril 1798), publiait ce filet : « Le ministre des Relations extérieures, revenu des fredaines de son galant célibat, vient d’épouser à l’acquit de sa conscience ; la femme qu’il prend est âgée de quarante ans et jouit d’une très grande fortune. Ce mariage diplomatique n’est point bête ; et si Talleyrand n’arrive pas quelque part, ce ne sera pas faute de prendre le bon chemin. »

Quelques jours plus tard, le 22 floréal (11 mai), sous l’annonce de la « Lanterne magique ou Pièce curieuse », le même journal décrivait un personnage « dont la physionomie, très soigneusement composée, offre un mélange bizarre de hauteur et de souplesse, d’arrogance nobiliaire et d’hypocrisie sacerdotale… Notre homme est affublé d’une foule de vêtements différents… Un large manteau noir, bordé d’étoffe cramoisie, est suspendu sur ses épaules par un bout de la jarretière si connue d’une grande baronne. On lui voit un pantalon rouge, une soutane noire, un rochet de dentelle, un sabre, une crosse ; le portrait d’une belle Indienne pend son cou et il est attaché au ci-devant ruban d’une croix d’évêque. » La description continue. En signalant ce passage, une note de police ajoutait : « L’autorité n’a pu voir avec indifférence une satire aussi forte dirigée contre l’un des premiers fonctionnaires publics investis de la confiance du gouvernement. »

C’est ainsi que la belle indienne, plus tard citoyenne Talleyrand, plus tard encore princesse de Bénévent, enfin princesse de Talleyrand, fit son entrée, au mois d’avril 1798, dans les commérages de la vie parisienne.

« Pié court » se compromet

La police de Paris surveillait depuis quelque temps une femme du nom de Grand, sur laquelle le Directoire avait reçu cette note : « Une lettre anonyme donne au Directoire divers renseignements sur l’Angleterre et sur une liaison qui y est entretenue par une certaine dame Grand, qui demeure à Paris depuis cinq à six mois, et un certain Emmanuel Lamberti. Cette dame, d’après quelques expressions retenues d’une de ses lettres, paraît tenir par des espérances à un personnage éminent dans les affaires de France et qu’elle désigne sous le nom de « Pié court ». Ce dernier, qui paraît se destiner à de hautes places, semble craindre d’être contrarié par l’Enchanteur (le Directeur Merlin) et sa clique. » La femme en question avait fini par être arrêtée. Aussitôt Talleyrand écrivit à Barras cette lettre :

« Citoyen Directeur, on vient d’arrêter Mme Grand comme conspiratrice. C’est la personne du monde la plus éloignée et la plus incapable de se mêler d’aucune affaire ; c’est une Indienne très belle, bien paresseuse, la plus désoccupée de toutes les femmes que j’aie jamais rencontrées. Je vous demande intérêt pour elle ; je suis sûr qu’on ne lui trouvera point l’ombre de prétexte pour terminer cette petite affaire, à laquelle je serais fâché que l’on mît de l’éclat. Je l’aime, et je vous atteste à vous, d’homme à homme, que de sa vie elle ne s’est mêlée et n’est en état de se mêler d’aucune affaire. C’est une véritable Indienne, et vous savez à quel degré cette espèce de femmes est loin de toute intrigue. Salut et attachement. – Ch.-Mau. Talleyrand. – 3 germinal an VI. »

Pour qui nous prend-il ?

Au reçu de cette lettre pressante, dans laquelle Talleyrand avouait pour sa maîtresse la femme qui venait d’être arrêtée, Barras proposa à ses collègues de la remettre en liberté. Ce fut pour Rewbell une nouvelle occasion d’éclater. « Il reconnaissait bien là Talleyrand, ce misérable défroqué, ou toujours enfroqué, qui ne pouvait pas se contenter d’être le plus vil des libertins ; il ne pouvait pas se satisfaire en France, où cependant l’on ne manque pas de catins ; il fallait qu’il en allât chercher en Angleterre… Il n’y aurait pas de plaisir pour Talleyrand, s’il n’y avait du scandale par-dessus les toits… Pour qui nous prend-il de venir ici nous faire l’étalage de son cynisme et braver le désir que nous avons au moins de suivre des mœurs meilleures que celles de l’Ancien Régime de Talleyrand ?... C’est un éclopé, un homme dépourvu d’une partie de ses membres, qui se soutient à peine sur ses deux ossements décharnés ; c’est un mort vivant, pour qui il n’y a point d’excuse dans tout ce qui pourrait en fournir aux autres ; c’est un libertin sans besoins, sans moyens, invoquant toutes les ressources de la débauche, suivant l’école de Sade. »

Merlin de Douai fit à son tour une sortie non moins violente : « Qui peut, dit-il, nous garantir que la prétendue liaison galante de Talleyrand avec cette femme ne soit pas une liaison politique dont l’amour ne serait qu’un voile trompeur, et que les vices dont Talleyrand nous paraît certainement accusable ne sont autre chose que le déguisement de sa politique ; que Mme Grand, par la célébrité de son catinisme, n’eût été précisément regardée comme la femme qui pourrait le mieux revêtir l’apparence d’un rôle de galanterie destiné à cacher le rôle de fausseté politique ; qu’enfin Talleyrand, comme tant de patriotes l’en accusent depuis longtemps, ne soit pas réellement un homme vendu à l’Angleterre, un véritable agent de l’Angleterre, dont Mme Grand ne serait que le paquebot intermédiaire ? » Il fallait soumettre cette femme à un interrogatoire très serré, de manière à la convaincre d’espionnage ; du coup, le ministre son amant serait destitué et traduit devant une commission militaire.

François de Neufchâteau avait-il sur la conscience quelques peccadilles à la manière de Talleyrand ? Il déclara que le Directoire avait sans doute tous les droits de surveiller la conduite politique de ses agents ; « mais il fallait leur laisser leur vie privée : c’est là un sanctuaire ».

Pour La Revellière-Lépeaux, dans la conduite de Talleyrand, couvrant ses intrigues, il vit la conséquence de l’éducation ecclésiastique qu’il avait reçue ; car cette éducation, selon le père des théophilanthropes, n’a d’autre effet que de fortifier les mauvais penchants. Comme la discussion déviait sur la religion naturelle, Barras proposa de renvoyer l’affaire au ministre de la Police ; ce qui fut adopté. Autant dire que l’affaire était classée ; car Mme Grand rentra bien vite à l’hôtel de la rue du Bac, pour ne plus le quitter qu’avec Talleyrand lui-même.

L’existence mouvementée de Catherine-Noël

Elle s’appelait, de son nom de jeune fille, Catherine-Noël Worlée ; son père était un fonctionnaire français du port de Pondichéry. Elle était née le 21 novembre 1762 à Tranquebar, colonie danoise des Indes. Avant de devenir la maîtresse de Talleyrand, elle avait eu une existence agitée. En 1777, à l’âge de quinze ans, elle avait épousé, à Chandernagor, un Anglais de la Compagnie des Indes, Georges-François Grand. Dès l’année suivante, quand elle habitait Calcutta, un Anglais, sir Philip Francis, qui était une manière de Lovelace, ouvrait la liste de ses amants. On la trouve à Paris en 1782. Elle eut alors parmi ses protecteurs l’Anglais Whitehile, qui l’avait conduite en France, le Français Valdec de Lessart, à ce moment banquier, plus tard ministre, l’Italien Cristoforo marquis de Spinola, ministre de Gênes en France. En 1783, elle fit faire son portrait par le peintre à la mode, Mme Vigée-Lebrun.

Cette toile, dont une réplique orne aujourd’hui le grand salon du rez-de-chaussée au château de Valençay, la représente assise sur un fauteuil ; la main droite, appuyée sur un coussin de velours vert, tient une partition de chant, pliée comme une lettre : c’est sans doute l’hommage musical de quelque adorateur. La jeune femme s’apprête à la chanter ; elle a les yeux levés au ciel, dans une attitude de rêve et de séduction. Les traits de la figure sont d’une grande délicatesse ; les lèvres esquissent un léger sourire. Au-dessus des cheveux bouffants, qui laissent le front à découvert, un nœud de soie bleue ; un autre nœud de même, au milieu de la poitrine, largement décolletée en carré, sur laquelle retombent les boucles blondes de la chevelure et qui est encadrée par un fichu de mousseline. Le tout dans une parfaite harmonie de couleurs, où le blanc, le bleu clair, le gris de la toilette et le vert du coussin forment une tonalité du meilleur goût. L’artiste avait devant elle une femme dans toute la beauté et la grâce de ses vingt ans ; son pinceau n’a certes pas trahi le modèle.

Comment cette beauté connut-elle Talleyrand ?

Mme Grand disparaît de Paris après le 10 août ; elle passe en Angleterre ; elle rentre à Paris au mois de mai 1797. Quelques mois plus tard, quand elle avait environ trente-cinq ans, elle nouait des rapports avec le ministre des Relations extérieures. Comment cette connaissance avait-elle commencé ? Voici un récit, publié du vivant même de Talleyrand, qui donne des noms et des détails minutieux, sans qu’on puisse le contrôler dans toutes ses parties.

A son retour d’Angleterre, où elle avait fréquenté des émigrés, la jeune femme s’aperçut que la police la surveillait ; inquiète, elle alla confier ses craintes à une amie, Zoé Talon, marquise de Sainte-Croix, tante de la future favorite de Louis XVIII, Mme du Cayla. La marquise lui conseilla d’aller trouver directement le ministre des Relations extérieures, de tout lui révéler et d’implorer sa protection. « Mme Grand monte dans un fiacre et se fait conduire, tremblante, rue du Bac ; il était dix heures du soir, et ce ne fut pas sans beaucoup de difficultés que le suisse Jorris consentit à la laisser pénétrer jusqu’aux appartements du citoyen ministre. Elle y parvient enfin et en se faisant annoncer comme une dame émigrée ayant les plus importantes révélations lui confier. Reçue enfin dans un salon particulier, elle ne cache pas les poursuites dont elle est l’objet et demande un asile. Le ministre craint d’abord de se compromettre et refuse.

Les lois de l’hospitalité

Cependant la vue d’une femme en larmes, la plus belle chevelure blonde qui ait peut-être jamais existé, tout cela amollit le cœur du diplomate ; il donne immédiatement des ordres pour faire préparer une chambre pour la belle réfugiée, et le citoyen ministre, après l’avoir fait conduire dans son appartement, rentre dans le salon de réception, le sourire sur les lèvres. Ce sourire n’échappe point aux regards de M. de Sainte-Foy, et du duc de Laval. Le ministre ne leur cache point quel genre d’hospitalité il venait d’accorder ; on dit même que la conversation des trois amis aurait pu rappeler les vieillards de l’histoire de Daniel, si la belle Indienne eût mieux ressemblé à la chaste Suzanne. Le lendemain, la politesse exigeait que le maître du lieu s’informât de la manière dont sa pensionnaire avait passé la nuit ; elle parut plus belle encore à son réveil et fut tout naturellement invitée à déjeuner, puis à dîner, puis Mme Grand ne sortit plus de l’hôtel. »

C’était Eve, avant qu’aucun tissu n’eût été inventé

Une femme la décrit ainsi : « Je n’ai point connu Mme Grand dans l’éclat de sa jeunesse et de sa beauté, mais j’ai entendu dire qu’elle avait été une des plus charmantes personnes de son temps. Grande, sa taille avait toute la souplesse et l’abandon gracieux si ordinaire aux femmes de son pays. Son teint était éblouissant, ses yeux d’un bleu animé ; le nez un peu court, retroussé et, par un hasard assez singulier, lui donnant quelque ressemblance avec M. de Talleyrand. Ses cheveux, d’un blond particulier, avaient une beauté qui passa presque comme en proverbe. » Ses cheveux constituaient parfois toute sa parure, comme dans le souper en tête à tête où elle reçut un jour Edouard Dillon ; ils la voilaient complètement. « C’était Eve, avant qu’aucun tissu n’eût été inventé et avec moins d’innocence, naked and not ashamed. »

La princesse de Bénévent devait être à la fin de sa vie affligée d’un énorme embonpoint ; « elle avait peine à marcher, peine à digérer, peine à tout ». Peut-être en avait-elle dès cette époque quelques signes précurseurs ; car Barras parle de ses « formes grandes et robustes », comme il insiste sur une certaine ressemblance avec Talleyrand et par suite avec Robespierre, « dont personne à coup sûr ne réclame les attraits ».

La belle et la bête ensemble

Talleyrand en était fort épris, au moins dans les premiers temps ; elle possédait, d’après lui, les trois charmes qui complètent la femme : la peau douce, l’haleine douce, l’humeur douce. Mais pour l’esprit, elle en avait « comme une rose » ; à cet égard, dit Mme Vigée-Lebrun, son mari pouvait payer pour deux. L’une de ses réponses est célèbre ; « D’où êtes-vous ? – Je suis d’Inde. » Il y a aussi la méprise qui lui fit prendre un jour pour Robinson Crusoé son voisin de table Denon de retour d’Egypte et qui fit qu’elle demanda au savant archéologue des nouvelles de son compagnon Vendredi. Talleyrand ne souffrit peut-être pas beaucoup, au début de sa passion, de l’insignifiance, sinon de la sottise de cette femme ; ne prétend-on pas même qu’il disait que sa bêtise le reposait de l’esprit de Mme de Staël ? La légende a fait à Mme Grand une réputation de sottise contre laquelle il ne semble pas qu’il y ait à réagir. Cependant était-elle « sotte et sotte à impatienter », suivant le mot de la duchesse d’Abrantès ? Une autre femme a rendu d’elle ce témoignage : « Je l’ai toujours vue parfaitement polie, et pour les autres et pour moi, et sa conversation, sans être distinguée, ne m’a jamais paru inférieure aux conversations ordinaires des personnes dont on ne songe point à accuser précisément l’esprit. » Pour le baron de Frénilly, qui semble avoir été cependant quelques temps dans ses bonnes grâces, « cette vestale… était une bonne femme au fond, la belle et la bête ensemble ».

G. LACOUR-GAYET, Membre de l’Institut

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HISTORAMA N° 259 - JUIN 1973









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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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