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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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CHAMBRE DES PAIRS


SEANCE DU 8 JUIN 1838


ELOGE

DE MONSIEUR

LE PRINCE DUC DE TALLEYRAND

PRONONCE

PAR M. LE BARON DE BARANTE





Messieurs,

En acquittant aujourd'hui ce devoir de reconnaissance pour une illustre amitié, dont le souvenir me sera toujours précieux j'ai accepté une grande tâche. D’avance je suis assuré de ne point répondre à votre attente, de ne point me satisfaire moi-même. La vie du grand homme d'État que nous avons perdu, ce serait l'histoire politique de l'Europe depuis cinquante ans. Le récit et le jugement de ses actes sont inséparables des circonstances d’une époque, qui fera à jamais l'entretien des races futures : époque la plus grande et la plus variée dans les annales des nations civilisées. Notre génération n'est pas au point de vue pour l'apprécier ; nous sommes encore contemporains ; on lui assignera sa place dans l'Histoire générale, lorsque ses conséquences seront dévoilées.

Quant aux événements, je n'ai pas non plus à les raconter ; ils sont connus de tous, et il suffira de les rappeler. Aucune publicité n'a manqué à la part qu’y a prise le prince de Talleyrand. Sa vie politique et sa vie privée ont été livrées à l'examen général, aux controverses des parties ; la calomnie et les injures lui ont encore moins manqué que l’approbation ou les louanges. Son nom, si considérable dans la sphère élevée de la société et de la politique, était en même temps tombé dans le domaine de la conversation vulgaire, et avait acquis cette sorte de renommée populaire, écho ignorant et confus de la vraie gloire.

Et cependant, je ne sais si je m'abuse, même en ajournant les grands jugements de l'histoire, réservés à la postérité, même en ne faisant pas un inutile récit des événements, où se retrouvera toujours M. de Talleyrand, il est possible de le montrer tel que ne l'a point connu le public, de donner aux traits épars et souvent contradictoires de la physionomie qu’on lui avait faite, cette vivante unité qui avait à la fois tant d'action et de charme.

L'âge et la position m'ont rendu étranger à presque toute sa carrière homme d'État. Lorsqu'il commença à me témoigner une bonté et une confiance qui me flattèrent, il était sans autre pouvoir que celui dont il ne pouvait jamais être dépouillé : son caractère et son esprit, voilà ce que j'ai le plus connu, voilà où j'ai cherché à m’expliquer le rôle qu'il a rempli sur la scène du monde. Beaucoup d'entre vous, messieurs, ont connu autant et plus que moi le prince de Talleyrand ; plusieurs ont eu avec lui des rapports de fonction ou d'affaires. Leur témoignage suppléera ce que je pourrais dire d’inexact ou d’incomplet.

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord était né en 1754. Issu de ces comtes de Périgord qui disaient à Hugues Capet : " Qui t’a fait Roi ? " sa naissance l'appelait au service militaire, mais un accident l'avait rendu infirme ; il reçut de sa famille une autre destination. C'était alors la chose la plus simple. L'état qu'on lui donnait était surtout, pour ceux de son rang, non pas une vocation mais une position tout acquise. Il pouvait reconnaître, avec une sorte de révolte intérieure, combien ses penchants seraient incompatibles avec ses devoirs, mais se refuser à les accepter eut été un acte d'indépendance étranger parmi l'arrangement social de cette époque. Comme bien d'autres il laissa aller ses opinions et sa conduite en contradiction avec des obligations que l'esprit du temps n'enseignait plus à regarder comme sacrées. Beaucoup n'y songeaient pas plus que lui. A cet égard, il était à peu près comme tout le monde. Ce qui lui était propre, c'était un esprit vif, facile ; ingénieux et aiguisé dans la conversation ; plein de charme dans l'intimité ; hardi et clair dans les choses sérieuses.Ses succès furent brillants et rapides. Comme les hommes distingués, il reproduisait le caractère de son temps. Le goût de la littérature, la liaison avec les hommes de lettres ; la séduction par tout ce qui était bien était bien dit ou bien écrit ; une aptitude aux considérations générales qu'avaient développée les études théologiques suivies avec intérêt ; le besoin de s'occuper d'administration, de finances et d'économie politique : tout cela se mêlait avec une activité singulière aux habitudes d'une société à laquelle il plaisait plus que nul autre, aux occupations que lui donnait sa carrière, où il savait se montrer utile et à apte aux affaires.

La Révolution arriva ; il l'accepta avec toute la fermeté de son jugement et l'étendue de sa clairvoyance. Beaucoup d'autres autour de lui avaient travaillé, sans rien prévoir, à miner et à détruire la vieille monarchie, puis s'effrayaient en voyant la ruine. M. de Talleyrand sut ce qu'il avait fait et passa outre. Sa part de travaux et d'influence à l’Assemblée constituante fut grande : dès lors il prit place parmi les hommes politiques de premier ordre : dès lors il fut considérable, non pas seulement par les actes auxquels il s'associait, les discours qu'il prononçait, mais par ce qu'il pensait, par son jugement sur les choses et sur les hommes ; dès lors il devint une autorité à titre d'homme d'un rare esprit.

Ses vues sur l'instruction publique, quelques discours sur les finances, furent particulièrement remarqués. Partageant la plus grande faute qu'ait commise l'Assemblée constituante, faute peu digne des lumière de cet illustre assemblée, il céda, sans assez de réflexion, à des rancunes étroites, à des préjugés aveugles, M. de Talleyrand eut un grand rôle dans le malheureux essai d'une Eglise instituée par la loi civile, indépendamment des croyances. Peut-être quelque jour ses curieux mémoires destinés à la génération qui nous suivra diront-ils quelles pensées conduisirent M. de Talleyrand à une telle détermination. Il est à croire que, sous le rapport de la politique, comme sous le rapport du devoir, il en jugeait autrement après l'expérience de cinquante années écoulées.

Après l'Assemblée constituante, M. de Talleyrand fut administrateur du département de Paris. Mais ce n'était pas du premier coup que pouvait s'établir l’œuvre de la Révolution. Elle était loin encore d'édifier, et n'avait pas encore achevé de détruire. Si quelque chose avait pu la préserver d'elle-même, lui donner l'esprit de modération et de prudence, c'eut été le maintien de la paix extérieure. M. de Talleyrand le pensa ainsi et alla à Londres en même temps que M. de Chauvelin. Mais au nom de qui pouvait-il négocier ? De quel pouvoir avait-il à promettre la garantie. Il revint en France vers le temps de la septembre. Grâce à ce sang-froid habile qu'aucun péril ne troublait, il lui fut possible de retourner en Angleterre, mais cette fois en fugitif.

Tout l'écartait d'un rapprochement quelconque avec l’Emigration. Il voyagea en Amérique avec quelques amis, comme lui attachés à l'indépendance de leurs opinions ; le duc de Liancourt était un de ses compagnons de voyage.

L'exil fut cruel à M. de Talleyrand ; c'était un des souvenirs amers de sa vie. Plus que pour aucun autre la France était nécessaire à cet esprit français. Il lui fallait ce mouvement varié des idées, cette excitation de la conversation, cette sympathie mobile, cette liberté des relations sociales que les étrangers viennent chercher chez nous, et que nous n'oublions jamais chez eux.

En 1796, la période sanglante de la Révolution avait fini. Un essai de constitution républicaine avait été tenté. Des amis de M. de Talleyrand, avides de le revoir, sachant ce qu’était pour lui l'éloignement de la patrie, décidèrent Chénier à proposer son rappel. Il arriva empressé, bien résolu à ne plus quitter ce sol français qui lui avait tant manqué, impatient de consacrer son activité au service de son pays.

Avant son retour, il avait été nommé membre de l'Institut. C'est là qu'il fut d'abord accueilli ; et vous vous souvenez, Messieurs, qu’il a voulu récemment en rappeler le souvenir. Il se retrouva ainsi au milieu des intérêts littéraires et philosophiques, qui, dans aucune situation, ne s'effacèrent en lui. Mais les lettres ne pouvaient suffire à son besoin d'action, et, nous le dirons, à son ambition. Sa position dans le monde, son rôle dans les premières années de la Révolution, son infirmité elle-même, qui lui rendait impossible le train de la vie commune, lui imposaient pour ainsi dire, la nécessité d'une grande situation, d'une existence considérable ; elle lui était naturelle ; on se serait, tout comme lui-même, étonné s’il en avait été autrement.

La volonté de Barras le fit Ministre du Directoire. Ce n'était pas une des moindres bizarreries de ce temps-là que ce grand seigneur, dont les manières avaient tant de distinction et d'élégance à qui déplaisait tout ce qui était vulgaire, tout ce qui manquait de tact et de mesure, placé au milieu de ces mœurs plus empreintes du désordre grossier de la Révolution que de l'austérité républicaine. Il se trouvait là aussi loin de la gravité puritaine de l'Amérique que de la grâce facile de la société française. Mais s'il n'avait point de prise par ses manières, qui pourtant en exerçaient toujours un peu, il lui restait l'autorité du mérite et du sens politique.

A toute époque, et surtout en de telles circonstances, se proposer un système exclusif et invariable, se donner un programme de conduite dont on ne s'écartera point, n'a jamais été le fait d'un homme sensé, pas même de ceux à qui on l'a imputé. Le caractère et l'esprit d'un homme d'État peuvent avoir une plus grande unité. Il peut être semblable à lui-même dans des situations différentes. L'amour de la patrie et de tout ce qui peut lui donner honneur et prospérité ; un goût naturel pour les lumières et les progrès de la civilisation ; la tolérance des opinions diverses : un éloignement invariable pour les persécutions et les violences ; une sympathie réelle pour les idées libérales, sans préférence marquée pour telles ou telles formes politiques ; de la patience à savoir attendre sans tomber dans l'indifférence ; la répugnance pour l'exagération et la précipitation : tel est l'ensemble des qualités qui ont caractérisé la vie politique de M. de Talleyrand. Il les a portées dans la République comme dans la monarchie, sous la dictature comme sous l’autorité constitutionnelle. Il a servi son pays sous les gouvernements qui se sont succédé, tant qu'ils se sont tenus loin des illusions et des excès, tant qu'il a pu espérer que la raison pourrait être entendue : n'était-elle plus écoutée, les affaires se retiraient de lui ou il se retirait des affaires. On le quittait lorsque on quittait le chemin du salut ; pour la France comme pour lui-même, il se refusait à suivre les gouvernants sur la pente des abîmes.

Soit prévoyance soit attrait pour la plus haute distinction, tandis que le gouvernement directorial donnait déjà les signes évidents de son impuissance à durer, M. de Talleyrand se rapprocha intimement du général Bonaparte. Le vainqueur de l'Italie était revenu en France après avoir signé la paix de Campo-Formio ; il ne jugea point que le moment fût venu de mettre la main sur le pouvoir. Alors il forma sur l’Orient de vastes desseins, dont l'expédition d'Égypte n’était que le premier commencement. M. de Talleyrand fut le confident de ces pensées si gigantesques à cette époque, si inconcevables dans la nôtre. Plus accessible qu'on ne l’a pensé généralement aux séductions de l'imagination, il devait avoir son rôle dans cette épopée ; sans la destruction de notre flotte à Aboukir, il comptait se rendre à Constantinople, où peut-être il aurait attendu le conquérant, qui de là, comme il l'a dit depuis, aurait pris l'Europe à revers.

La destinée en ordonna autrement, et Napoléon n'en fit pas de moins merveilleuses choses. Lorsqu'il revint en France, M. de Talleyrand était prêt à le seconder de ses conseils, et de sa hardiesse de décision. Il se trouva en première ligne parmi les hommes éclairés et amis de leur pays, qui accueillirent avec empressement le glorieux sauveur qui venait tirer la France de l'anarchie, et la préserver de la dissolution.

A part même les victoires, dont le bruit retentira à jamais, ce fut une des plus belles époques de notre histoire. Le rétablissement de l'ordre public ; la société bouleversée se rassoyant sur les bases, où depuis lors elle repose ; un homme de génie exécutant d'une façon prompte, forte, triomphante, la pensée et la volonté de tout un peuple, qui avait pris le désordre en horreur et en dégoût ; tel était le noble aspect du gouvernement consulaire.

Nulle situation ne convenait mieux aux penchants et aux mérites de M. de Talleyrand. Jamais ses avis ne pouvaient mieux trouver place. Jamais son expérience des hommes, des affaires et du monde ne devait être plus utile. Pour l'intérieur il avait la tradition d'une société paisiblement ordonnée, d'un esprit hiérarchique, d'une convenance de mœurs, qui est plus que la parure de l'autorité ; dans les relations extérieures, il donnait aux volontés exigeantes et quelquefois rudes du vainqueur des conseils de discernement et de modération ; appartenant à cette aristocratie européenne qui environne et sert les souverains, il pénétrait leurs projets et leurs espérances ; parmi toute la gloire militaire dont brillait la France, il rappelait que nous avions eu, et que nous pouvions avoir encore, une autre sorte de distinction.

Cependant tout grandissait sous la main de Napoléon : après avoir vaincu l'Europe, il commençait à en disposer. Etre un ministre des affaires étrangères, quand il s'agissait de Princes qui devaient régner ou ne pas régner, c'était une haute position. Monsieur de Talleyrand s'établissait comme s'il n'en n’avait jamais eu d’autre ; il en jouissait froidement, presque avec indifférence et voyait sans trop s'émouvoir tout ce qu’il y avait de grand et de puissant en Europe le rechercher, avoir besoin de sa bienveillance ou de ses conseils. On s'accoutumait à le voir à la tête de toutes les grandes affaires ; on se souvenait de ce qu'il avait prévu, on croyait à ce qu'il annonçait. Napoléon était le maître de la politique, Monsieur de Talleyrand en était l'oracle.

Lui seul, ou à peu près, semblait avoir une existence particulière, qui n'émanait point de cette puissance impériale. On comprenait son importance, à part du pouvoir qui la lui avait donnée. L'indépendance de son esprit était pour beaucoup dans cette situation. Son admiration n’allait pas jusqu'aux illusions de l'enthousiasme ; il jugeait les fautes ; il voyait les dangers ; bien des choses pouvaient choquer sa raison ou son goût. Le fond de son opinion restait antipathique à ce qui était excessif : la monarchie universelle lui semblait une chimère, et sa poursuite un jeu de hasard terrible pour la France. L'enivrement du succès rendait le pouvoir plus absolu qu’il ne l'aimait ; il craignait de voir l’Europe rétrograder dans sa marche vers la civilisation. Il y avait en Monsieur de Talleyrand une empreinte du XVIIIe siècle et de l'Assemblée constituante qui se retrouvait toujours.

Il arriva donc qu’à l'apogée de nos victoires, après cette paix de Tilsit, qui laissait l’Europe occidentale au plein gré de Napoléon ; lorsqu'un tel but atteint ne lui paraissait encore qu’un point de départ, il se sépara de son Ministre. Monsieur de Talleyrand restait grand dignitaire de l'empire, prince souverain de Bénévent : consulté souvent, parfois caressé, parfois tenu en une sorte de disgrâce, sa position n'en était point diminuée ; centre des hommes d’esprit, confident des blâmes et des alarmes que concevaient les hommes sages, occupant ses loisirs à écrire des mémoires, et à se retracer le passé, il menait une vie convenable, prudente et regardée de tous.

Quelques années s'écoulèrent, et les présages de la modération et du bon sens furent tristement réalisés. L'Europe, opprimée sans mesure, se précipita sur la France avec toute l'énergie et la puissance des opinions nationales, qui jadis avaient commencé nos triomphes. En cette détresse, Monsieur de Talleyrand fut appelé à la plus grande consultation où ait jamais pris part un homme qui n'avait de pouvoir que son esprit ; il sembla traiter de pair avec des souverains vainqueurs, à la tête d'un million de soldats ; l'Europe voulu avoir son avis sur ce qu'il était sage de faire d'une telle victoire.

Il pensa que rien ne pouvait déguiser et amoindrir nos revers autant que le retour de l'ancienne dynastie ; de la sorte, le gouvernement de la France semblait changé par une révolution intérieure plutôt que renversé par l'étranger. L’Europe s’était armée pour un principe et non pour une conquête ; ce n'était pas sa volonté victorieuse qui nous imposait un souverain. Louis XVIII appartenait à la France. Une opinion restée, sinon forte, du moins vivante, le rappelait et proclamait ses droits ; il était possible de présenter le vœu de la France comme favorable à son retour. Il y avait en tout cela plus d'apparence que de réalité. Mais l'apparence importait beaucoup. Se rapportant à une telle situation, les hommes raisonnables et impartiaux n'aperçoivent guère qu’une autre solution fût possible. Quant à l'intérieur, Monsieur de Talleyrand y voyait un retour aux idées libérales, et des garanties constitutionnelles prenant la place du pouvoir absolu dont la France venait de subir cruellement les erreurs. Les mécomptes ne tardèrent pas, sans doute, à paraître. Il en arrive toujours ainsi : une part d’illusion est nécessaire en de semblables circonstances pour prendre une grande détermination, pour inspirer le courage, pour donner ce qu'il faut de force et d'action. Les esprits et les caractères ordinaires se troublent, s'épouvantent, tremblent devant la responsabilité, roulent dans l’indécision et succombent. Monsieur de Talleyrand a perçu le but d’un oeil assuré, et décida, lui et les autres, avec une étonnante fermeté. C'était le propre de son génie politique : une vue nette du résultat, peu de souci des embarras de détail.

Il ne croyait point à la légitime possession des peuples par les familles régnantes : c'est une des opinions qu'il a le plus positivement exprimées, dans un manifeste politique joint à son testament. Toutefois il comprit quels avantages il pourrait tirer du principe de légitimité dans nos rapports avec l'Europe. Sur ce terrain, nous étions les égaux de tous ; on évitait ainsi l’attitude de vaincus, et l'on trouvait une base de négociation. Aussi, un des moments les plus brillants de la carrière de Monsieur de Talleyrand, ce fut le congrès de Vienne. Au milieu de nos ennemis triomphants, le représentant de la France se montra avec une imperturbable autorité, en première ligne de considération, traité avec égard par les Souverains, avec déférence par leurs Ministres. Son expérience des grandes affaires, ses manières si calmes et si polies, sa parole si spirituelle et si peu prodiguée, le plaçaient haut parmi toute cette diplomatie européenne.

Les transactions du congrès de Vienne, la ligne politique où Monsieur de Talleyrand allait placer la France, n'ont pas subi l’épreuve de l'avenir. Le débarquement de Cannes et le merveilleux retour de Napoléon vinrent troubler et changer toute la situation. La seconde entrée des alliés à Paris fut autre que la première ; les dispositions n'étaient plus les mêmes. Il ne restait plus d'illusions à se faire sur les arrêts du sort, sur le jugement des armes.

Monsieur de Talleyrand rentra en France avec Louis XVIII. Les leçons de 1814 avaient profité aux hommes éclairés. Le gouvernement reconnaissait les fautes qu'il avait commises, et avait résolu de les éviter. Pour la première fois on entra dans la route et dans l'esprit de la Charte. Un ministère solidaire, choisi dans une même opinion, et responsable parce qu'il agissait librement, s'installa sous la présidence de Monsieur de Talleyrand. Toutes ses mesures furent conformes à une libéralité raisonnable et monarchique. Par une élection générale, on en appela à l'opinion publique. L'hérédité de la Pairie, garantie de stabilité et d'indépendance, repoussée vivement par le parti de l'ancien régime fut obtenue du Roi, mais non sans peine. Tout fut disposé pour un régime sincèrement constitutionnel.

Mais les circonstances ne comportaient pas le maintien de Monsieur de Talleyrand au pouvoir. Les actes auxquels il avait concouru au congrès de Vienne, les succès mêmes qu'il y avait obtenus, ne laissaient point possibilité qu’il fût le négociateur des traités de 1815. D'autre part les élections venaient de se faire sous l'influence d'une opinion que nos revers enhardissaient et qui maintenant se montrait ardente et hautaine. Lutter de front contre une action si vive n'était pas chose possible. La situation de Monsieur de Talleyrand le mettait plus qu'aucun autre en butte aux passions contre-révolutionnaires. Il cessa d'être Ministre.

La Restauration tout entière s'écoula sans que Monsieur de Talleyrand rentrât aux affaires. Sa situation n'en fut point abaissée. Titulaire d'une grande charge de Cour, ménagé plus que favorisé par Louis XVIII et Charles X, il leur montra toujours ce respect monarchique, ce dévouement grave qui honorent et relèvent les devoirs de serviteur et de sujet. Etranger à leurs conseils, mais point aux affaires publiques, où se portait sans relâche son plus vif intérêt, son suffrage était recherché par toutes les oppositions. On allait lui demander des encouragements et des avis. On tenait son approbation pour un puissant auxiliaire ; on s'inquiétait de son blâme. Tel qu'il était, il ne pouvait appartenir à aucun parti parlementaire ; selon les circonstances du moment, selon son impression, il se laissait aller à la critique ou à l'éloge, invariablement contraire à tout ce qui était exagéré. Dans de grandes occasions, nous l'avons vu monter à cette tribune ; vous vous souvenez comme il était écouté, et comment un discours de lui était presque un événement.

Mais ce qui faisait son importance, c'était alors bien moins la part qu’il prenait au mouvement politique que la position où, d'événements en événements, il était arrivé et établi ; on s'étonnait que de nos jours, dans notre société dissoute, au milieu de cette égalité universelle et jalouse, il pût y avoir ainsi une grande existence reconnue et acceptée du public. Replacé parmi cette aristocratie de l'ancienne France que la Restauration avait imparfaitement reconstituée ; représentant aussi les splendeurs impériales et les souvenirs glorieux de notre histoire contemporaine ; régnant par son esprit sur la société dont il était entouré ; aimé avec un dévouement empressé par des amis accoutumés au charme de son commerce intime ; recherché des illustres étrangers comme un grand débris du passé et un lustre du temps présent ; recevant parfois les témoignages de gratitude des Princes qui lui devaient leur couronne : voilà ce que nous avons vu, Messieurs, et rien de ce que nous verrons ne sera semblable. On répète que c'est le dernier des grands seigneurs ; Monsieur de Talleyrand était mieux que cela, car il devait plus à lui-même qu'à sa position.

Le Gouvernement de la Restauration avait depuis si longtemps écarté de sa confiance Monsieur de Talleyrand, qu'il n'eut pas même d'avertissement à donner pour le détourner des funestes déterminations où était sa ruine certaine. Le prince que la nation appela au trône n'eut garde de négliger l'homme d'État, en qui depuis tant d'années il avait coutume de se confier, et qui lui avait voué un respectueux attachement. Son suffrage n'était pas douteux ; il avait trop de raison et d'amour du pays pour ne pas accepter l'heureuse chance et qui s'offrait de clore la révolution en assurant ses résultats. C'était reprendre l’œuvre de l'Assemblée constituante, après quarante ans d'expérience, avec une sagesse pratique, laborieusement enseignée à tout un peuple. Lorsqu'on vit Monsieur de Talleyrand dévouer ses forces encore entières et vives au noble devoir de fonder le Gouvernement national, chacun s'en félicita.

Avec la précision habituelle de son coup d’œil, il avait vu aussitôt que la conservation de la paix au dehors était nécessaire pour maintenir la paix intérieure ; que les alarmes et les efforts, suites inséparables de l'état de guerre, troubleraient la raison publique et ramèneraient une lutte des partis où périraient à la fois l'ordre et la liberté. En même temps il savait que l'alliance de la France et de l'Angleterre était le moyen infaillible de préserver la paix de l'Europe.

En 1792, il avait eu la même vue et tenté le même dessein ; mais alors il laissait en France une révolution flagrante et point de gouvernement. Cette fois il devait emporter une espérance meilleure. Après le succès, voici ce qu'il écrivait : " c'est assurément à la haute sagesse du Roi, à sa grande habileté, qu'il faut attribuer des résultats aussi satisfaisants. Je ne réclame pour moi-même d'autre mérite que d'avoir deviné avant tous la pensée profonde du Roi, et de l'avoir annoncée à ceux qui se sont convaincus depuis de la vérité de mes paroles. "

Monsieur de Talleyrand se rendit à Londres et y fut accueilli avec ces transports de vogue et de curiosité publique propres à l'Angleterre. Là, il comptait d’illustres amis ; il retrouvait des hommes d'État avec qui il avait plus d'une fois traité ; là, il était assuré d'être écouté. Sa vieille autorité se prévalait de tous les arguments tirés d'une situation évidente, d'une politique nécessaire, d'une bonne foi indispensable. Néanmoins, les périls et les difficultés ne manquèrent point, et jetaient de grands doutes dans les esprits qui s'attachent plus aux chances accidentelles qu’au fond des choses. La révolution belge, les troubles de l'Italie, la violence bruyante des factieux qui assaillaient sans relâche notre Gouvernement nouveau : il y aurait eu là, dans un autre temps, de quoi allumer une longue et terrible guerre. Voir qu’au vrai tous la craignaient et souhaitaient d'être rassurés, tel fut le mérite de notre négociateur. On reconnut en lui cet aplomb qui repousse et dédaigne les circonstances accessoires, quand le terme est clairement marqué.

Quatre ans s'écoulèrent à accomplir cette belle tâche. C'est un vrai bonheur dans la vie de Monsieur de Talleyrand, que d'avoir, à la fin d'une carrière si active et si diverse, consacrer ses derniers jours par l'entier achèvement d'une négociation la plus utile à son pays, la plus loyalement dégagée de toute astuce politique, la plus salutaire à l'humanité ; et, pour dernière satisfaction, la plus conforme aux idées qu'il avait toujours entretenues sur l'équilibre européen.

Il sentit tout le prix d'une telle fortune ; lorsque son œuvre lui parut complète, la paix assurée, le repos intérieur de la France définitivement préservé, encore plein d'activité et d'intérêt aux affaires, il voulut mettre sa renommée sous le noble de l'abri de son dernier succès. Se sentant encore tout entier, il écrivit au Roi ces remarquables paroles : " Mon grand âge, les infirmités qui en sont la suite, le repos qu'il conseille, les pensées qu’il suggère, rendent ma démarche bien simple, ne la justifient que trop, et en font même un devoir. " Il se démit ainsi de l'ambassade d'Angleterre pour reposer les jours de son extrême vieillesse dans les loisirs de la vie privée, si tant est que ce mot lui soit applicable. Son rare bon sens, sa justesse de détermination éclatèrent dans cette dernière occasion.

Dès lors, le peu de jours qui lui étaient encore réservés coulèrent au milieu de sa famille et de ses amis. Son esprit était toujours le même ; ses impressions vives, mobiles et jeunes ; il prenait intérêt à tout dans le présent, en se plaisant aussi à rappeler ses souvenirs et le passé. Jamais sa conversation n’avait eu plus de grâce et d’attrait. Son âge même, l'idée qu'on pouvait bientôt le perdre, ajoutaient une certaine émotion au charme de sa parole. Sa bienveillance aimable, ce goût qu’il montrait pour ceux qu'il aimait, ne se ressentaient pas des souffrances de la vieillesse. Les haines politiques, les préjugés de partis étaient presque apaisés et muets autour de lui. Rien dans le train journalier des affaires ne lui était indifférent, mais il n’était plus qu'un spectateur éclairé. D’augustes amitiés lui étaient une récompense et une satisfaction.

Cependant, en l'observant de près, on pouvait apercevoir qu'au fond de son âme il y avait, ainsi qu'il l'avait dit, d'autres pensées, et plus sérieuses. Il était homme d'un esprit trop grave, d'un jugement trop ferme, pour qu’une vie douce et imprévoyante pût lui suffire au bord de la tombe. Celui qui avait toujours voulu se rendre un compte réel et certain des situations publiques, ne pouvait échapper à la nécessité de songer à lui-même. Mais, selon son habitude, la pensée qui le préoccupait le plus était toujours celle dont il parlait le moins. Le langage agite, et il aimait à se décider dans le calme. De même que dans sa vie politique il n’avait pas voulu risquer de se survivre à lui-même, de même ce qu'il désirait le plus était de finir dans la plénitude de sa raison et de sa volonté.

Ce travail intérieur devenait plus pressant. Déjà malade, assez pour inquiéter ses amis, et peut-être lui-même, il résolut de faire ses adieux au public, qui s'était tant occupé de lui. Il vint à l'Institut, et beaucoup d'entre vous peuvent se souvenir de ce que cette réunion avait de solennité et d'émotion. De ce jour, la réflexion devint plus active, et lui laissa moins de relâche. Sa forte raison pesait les questions suprêmes. Des considérations puissantes, appartenant encore à la vie, s'ajoutaient aux considérations qui appartiennent à la mort. Des impressions anciennes, des souvenirs d'enfance, des affections de famille agissaient sur les sentiments, autant que la méditation sur l'intelligence.

Telle était sa situation d’âme, lorsqu'il fut atteint d’un mal subit et grave. Tout espoir de le conserver disparut bientôt. Il ne voulut point d'illusions, et se fit dire la vérité. Son courage contre les souffrances fut invariable ; sa présence d’esprit ne fut pas atteinte ; sa douceur, pas altérée un seul instant ; la tranquillité d'esprit, où il aimait à se renfermer, point troublée. Ce fut dans cette disposition que, sans précipitation, sans faiblesse, ni complaisance, il arriva à la décision dont, depuis longtemps, il approchait de plus en plus chaque jour. Il voulut mourir en chrétien.

Ce fut presque dans ses derniers moments que le Roi, cédant à l'impulsion d'une ancienne amitié, vint honorer ce lit de mort de sa visite. Monsieur de Talleyrand trouva encore des forces pour témoigner sa reconnaissance respectueuse.

Mais au moment extrême, selon la vieille devise des Périgord, il n'y a de « Roi que Dieu » ; conformément à la résolution qu'il avait prise, il fut entouré des consolations religieuses ; elle répandirent leur douceur sur ce calme courageux que laissaient subsister les souffrances et un affaiblissement rapide. Il a fini au milieu de sa famille, en larmes et en prières.

Ainsi s'est achevée cette longue vie, remarquable à son terme comme dans son cours ; ainsi disparaît un homme qui tenait une grande place, non seulement dans l'état social et politique, mais dans l'intérêt public, et sur qui les regards et la curiosité étaient sans cesse tournés ; il laisse un vide, si ce n'est sur le théâtre des affaires d'où il s'était retiré, du moins dans la région des hautes intelligences et des habiles conseils. Nul ne manquera davantage à ceux qui vivaient rapprochés de lui, et se sentaient attirés et retenus sans cesse par cette douceur de commerce et cette richesse d'idées et de souvenirs.

En aucun lieu, autant qu'en notre assemblée, Messieurs, il n'était dû hommage sa mémoire. Il avait assisté à l'établissement de nos institutions actuelles et aucune n’avait autant sa sympathie que la Chambre des Pairs. Soit qu'elle dût son lustre et son autorité aux distinctions sociales, soit qu'elle les reçut de l'illustration et de l'expérience acquise aux services de l'État, il était appelé à s’y placer au premier rang ; il a toujours été fier et satisfait de cette situation et de cette récompense.



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DE L'IMPRIMERIE DE CRAPELET

IMPRIMEUR DE LA CHAMBRE DES PAIRS

RUE DE VAUGIRARD, N° 9










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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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