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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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TALLEYRAND ET L'ALGERIE

UNE CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE INEDITE

(1798-1814)

PAR

PAUL BALLU





La prestigieuse figure de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord a retenu l’attention de tant d’historiens éminents qu’il serait présomptueux d’ajouter quoi que ce soit à de savants travaux, n’était la découverte fortuite de documents inédits, ayant trait à la diplomatie conduite pendant nombre d’années en Algérie par le prince de Bénévent.

Il s’agit d’une série d’Instructions, signées de sa main, à l’adresse de Charles-François Dubois de Thainville, initialement Commissaire aux Relations Commerciales, délégué à Alger par le Directoire, puis Consul de France en Algérie pendant le Consulat, promu enfin, sous l’Empire, Inspecteur Général des Consulats en Barbarie. Cette correspondance liée à un certain nombre de pièces originales connexes (1) découvre très exactement le jeu diplomatique pratiqué par Talleyrand au Maghreb.

L’excellence de la position géographique de l’Afrique du Nord, en bordure de la Méditerranée, berceau des civilisations anciennes les plus évoluées autant que l’éparpillement dans un territoire trop vaste pour eux des Berbères autochtones, descendants des Numides, prédestinait l’Algérie à la mainmise étrangère. Successivement colonie des Phéniciens, des Carthaginois, des Romains, des Vandales, des Arabes, elle tombe au XVIe siècle sous le joug de l’Empire Ottoman et le déclin de la Turquie au XVIIIe siècle plonge la « Régence d’Alger » dans une sauvagerie, tenant à des motifs d’ordre politique et économique.

Les mercenaires turcs, maîtres du Trône d’Alger, vassaux du lointain Sultan de Constantinople, règnent sous le signe d’un despotisme obscur qui les aveugle au point de méconnaître la convoitise des Français assoiffés de grandeur, des Juifs algériens détenteurs de la finance et des Anglais férus de colonialisme. Par ailleurs, la « Régence » a délaissé la culture d’un sol qui, du temps de Rome, en avait fait le « Grenier de l’Empire ». Dès lors, la Principauté ne survit dans une autonomie relative que grâce à la piraterie exercée par ses Corsaires, aux pogroms générateurs de pillage et au trafic de la chair humaine.

Au sein de ce magma d’intérêts opposés, âprement débattus par les uns et les autres, Talleyrand, assisté du Consul Thainville, simple exécutant tenu en laisse, se meut avec l’aisance d’un politique confirmé ; par instant, ces jeux tournent à une pantomime dansée dans une arène semée d’embûches sous l’œil glacé d’un ordonnateur impassible.

L’objectif poursuivi consiste à esquisser une silhouette de Talleyrand à la seule aide des documents produits, ce qui n'exclut pas un essai de jugements déduits des faits et gestes des acteurs, ni le rappel succinct d’événements connus, de manière à situer dans le temps l’action de l’homme d’État, au cours d’une période particulièrement mouvementée de l’histoire de la France se poursuivant du Directoire aux Cent-Jours.


I. – LES MENEURS DU JEU


Le nouveau Ministre des Relations Extérieures.

Lorsqu’en juillet 1797, M. de Talleyrand prend possession de la table de Vergennes, ès-qualités de Ministre des Relations Extérieures de la République, son passé est déjà marqué du sceau de l’ambiguïté, propice aux volte-face chères au personnage. Voué dès l’enfance à la prêtrise par des parents sans scrupules excessifs, il est parvenu à la veille de la Révolution, en dépit d’une foi incertaine, à un siège épiscopal par l’effet d’une haute et très ancienne noblesse, remontant dans la France du XIIe siècle aux comtes-souverains du Périgord.

La messe qu’il bafouille atrocement, faute de pratique de cet exercice, le 14 juillet 1790, sur l’autel de la Patrie, devant la foule assemblée pour célébrer la fête de la Fédération, le persuade, s’il ne l’est déjà, que le moment est venu pour lui de se rallier à l’Ordre Nouveau et sans plus attendre, il jette sa mitre aux orties. L’impertinence du geste fait peu de bruit, tant l’apostasie est monnaie courante, en ces jours où les Français cherchent dans les plâtras de la monarchie de droit divin abattue, un régime politique à la mesure d’appétits aiguisés de longue date.

Son passage au Directoire du Département de la Seine, en 1791, lui vaut tout au plus une courte révérence à l’occasion de la communication à la Constituante de son célèbre rapport sur l’Instruction Publique. La Législative, plus ingrate encore à son endroit, s’en tient à constater l’échec des pourparlers engagés par lui en 1792, en vue d’amadouer l’Anglais qui n’était pas prêt à rentrer ses griffes et ne le fut d’ailleurs que le jour où le tout puissant Empereur Napoléon se fit prendre aux mailles d’un filet tissé à son intention.

Grand seigneur sans emploi, M. de Talleyrand piétine, il ronge son frein en silence, car la prudence l’emporte sur son impatience à satisfaire ses ambitions jusqu’au jour où les Robespierre, les Saint-Just, leurs comparses et leurs tueurs, se mettent en 1794 à faire rouler les têtes sur les places publiques, sous couleur d’enseigner à leurs compatriotes les dogmes intangibles de la démocratie.

Personne, désormais, n’étant assuré d’échapper à la poigne de Sanson, M. de Talleyrand s’esquive sur la pointe des pieds, il s’embarque pour les Etats-Unis d’Amérique. Au demeurant, il n’a jamais pris parti que du bout des lèvres, en sorte que le virage de Thermidor accompli, les Conventionnels rescapés du massacre lui restituent sa nationalité perdue au cours du voyage transatlantique et l’autorisent à rentrer en France lavé du moindre soupçon de déviationnisme, ce qu’il fait en 1796, après une escale de précaution en Hollande.

Le gentilhomme périgourdin serait peut-être resté dans la pénombre si, dès son arrivée à Paris, il n’avait intrigué pour se lier d’une amitié favorable à ses desseins avec le « Roi du Directoire », le ci-devant vicomte Paul de Barras, fantoche plus empressé à combler les vœux des fêtards débraillés qui lui tiennent lieu de Cour, que de ranimer une France ruinée, affamée, traumatisée par une décennie ou presque de convulsions sanglantes.

Nanti du confortable portefeuille des Relations Extérieures, M. de Talleyrand a enfin trouvé sa voie, le chemin doré du pouvoir, du prestige attaché à l’exercice d’une haute fonction et aussi des prébendes, auxquelles il attache l’importance que son éloignement de l’austérité lui impose.

Si vastes et divers que soient alors les soucis de la conjoncture, l’ancien évêque d’Autun n’en accorde pas moins tous ses soins à conduire en Algérie une diplomatie subtile, toujours adaptée aux fluctuations du moment. Bonaparte, imminent chef de l’État, se fiant à cette brillante intelligence, lui laissera toujours les mains libres et n’interviendra personnellement que quand il lui faudra mettre dans la balance le poids des armes pour se faire entendre du Dey d’Alger.


***


Un diplomate spécialiste du Proche-Orient.

Charles-François Dubois, de souche normande modeste, aîné de deux ans de Talleyrand, se fait appeler « Thainville », à l’occasion même « de Thainville », suivant la mode de l’Ancien régime, car « Thainville » sonne clair à l’oreille et le distingue de la cohorte des « Dubois », laboureurs ou bergers, attachés à la glèbe. À l’instar de son Ministre, il a failli à sa vocation première, celle des armes, entreprise au Régiment Colonel-Général de Dragons. De bonne heure, il adhère à l’idéologie des « Nouveaux Messieurs » et, en 1791, il entre dans la « Carrière », à la faveur de convictions politiques hautement affirmées.

D’emblée, Lebrun, Ministre des Affaires Étrangères de la Convention, met à l’épreuve le zèle du néophyte. Les jeunes recrues sans souliers et le ventre creux de Dumouriez viennent de défoncer les portes des Flandres à Valmy et à Jemmapes, la voie est libre pour gagner. La Haye, où le citoyen Caron, dit « de Beaumarchais », a été envoyé pour y négocier un achat de fusils, dont le besoin se fait cruellement sentir. À juste titre, Lebrun se méfie de cet aventurier à la tête légère, trop attaché à ses plaisirs, pour traiter une affaire délicate. Thainville est chargé de surveiller ses agissements. (2) On connaît le succès de cette enquête par un mot de félicitations du Ministre Lebrun (3), son mandataire est chaudement congratulé pour avoir refusé des passeports à des Émigrés, car « la Convention ayant décrété leur bannissement, ces gens ne sont plus réputés citoyens français ».

Deux ans après, le Comité de Salut Public moribond, réuni au grand complet, ajoute à la louange (4) : « Nous espérons, citoyen que quelles que soient les occupations qui pourront t’être confiées, tu continueras à donner des preuves de ton dévouement à la Patrie ». Les aptitudes de censeur manifestées par lui en Hollande, lui valent cette fois d’être dépêché à Constantinople pour « éclairer les Représentants du Peuple » sur le comportement de Raymond Verninac, Envoyé extraordinaire auprès de la Porte Ottomane pour tenter de briser l’alliance du Sultan avec l’Angleterre.

Ceci fait, le jeune diplomate gère le Consulat de France à Smyrne, il garde de ce poste un fâcheux souvenir, car « il a perdu dans l’incendie et la révolte de cette ville l’un de ses enfants et la plus grande partie de la fortune de sa femme ». Remis de ces émotions, il boucle ce périple oriental par une inspection des agents diplomatiques en résidence aux Échelles du Levant.

Ces expériences font de lui un spécialiste des affaires du Proche-Orient, tout désigné pour remplir une mission ardue auprès du Dey d’Alger en 1797, au moment précis où Talleyrand accède au Ministère des Relations Extérieures. Il conservera son poste jusqu’en septembre 1814, alors que Talleyrand aura repris, après une éclipse au cours de l’Empire, un Ministère qu’il a géré avec éclat pendant plus de dix années.


***


Un souverain diabolique.

Lorsque le Commissaire aux Relations Commerciales est désigné pour représenter la France auprès du Dey d’Alger, le monarque en exercice se nomme Mustapha Pacha. Dans un rapport à son Ministre relatant des faits concomitants à son arrivée à Alger, il brosse du Souverain algérien un portrait sinistre (5) : « Mustapha est né misérablement en Anatolie, sur la langue de terre qui se trouve en face de l’île de Rhodes. Il est arrivé ici, comme tous les malheureux qui composent la Milice, il a environ soixante ans et règne depuis cinq ans. Il est avide, âpre, violent, fanatique, ne sait ni lire ni écrire…, incapable d’aucune considération politique, il nourrit un mépris à peu près égal pour toutes les nations européennes. Il est quinteux, bizarre dans sa conduite privée comme dans sa conduite publique, il a par intervalles de véritables accès de démence… Depuis quelques années, il est atteint de la manie étrange de la construction, sa maison de campagne forme bientôt un village, il a fait élever dans la ville un palais magnifique pour ses femmes et à Bab el Oued un fort qui lui coûtera plus d’un million de piastres et qui, faute d’entretien, tombe déjà de tous les côtés… Il prodigue l’or sans discernement ». Quand son oncle le Dey Hassan est mort, Mustapha, qui occupait la fonction de Khaznedji (Premier Ministre), s’est hissé à la force du poignet sur le Trône, porté par les Janissaires, ses congénères qui, en fait, sont les maîtres du scrutin. En guise de joyeux avènement, il a condamné au supplice du feu le juif Michel Bacri, confident de Hassan. « Le bûcher était déjà allumé à Bab el Oued, quand soixante-dix mille sequins le sauvent au moment où il allait y être jeté ». Un autre juif, Naftale Busnach, succède à Bacri, le nouveau favori « n’a pas de grands moyens, mais toute la finesse et l’astuce naturelles aux Israélites, il persuade le Turc qu’il est le prince le plus puissant du monde et peut tout faire impunément ». Au moindre obstacle, Mustapha n’hésite pas à recourir au meurtre, un autre juif de la même tribu, Jacob Coen Bacri, en fit la cruelle expérience quand le Dey, en 1811, ordonna « qu’on lui coupe la tête » (6).


***


Le recours à de pareilles méthodes, si contraires aux usages diplomatiques, ne facilitera pas la conversation avec ce gredin. Cependant, Talleyrand ne désespère pas de parvenir à le mater, il lui faudra déployer beaucoup de ruse ; mais n’est-il pas orfèvre en la matière ? Il devra aussi compter avec les Chefs de la colonie juive qui, parfois soumis à des exécutions capitales, n’en tiennent pas moins le Dey à merci par le garrot de l’argent et, encore, avec les espions anglais sous la gouverne du Consul d’Angleterre, sir Cartwright.


II. – TURQUERIES ET ARABESQUES (1798 – 1806)


Instructions de départ (sept. 1798).

Avant même que le Commissaire ne rejoigne son poste, Talleyrand lui précise ses instructions aux termes d’une longue dépêche (7). Afin de le mettre en condition, la missive débute par un éloge de ses prédécesseurs. La gestion du Conventionnel Jean Bon Saint-André ne laissait pas à désirer ; cet homme énergique avait réussi à persuader le Dey Hassan de chasser les agents anglais de son territoire et même de déclarer la guerre au Royaume-Uni. Le panégyrique à l’intention de Moltedo, autre Conventionnel, ex-chanoine et député de Corse, était plus nuancé ; il est vrai que Moltedo s’était trouvé aux prises avec Mustapha, adversaire autrement redoutable que le docile Hassan, mort avant d’avoir mis à exécution ses mirifiques projets. Moltedo avait reçu pour première consigne de proposer au Dey « un échange homme pour homme » de prisonniers : des militaires français (autrefois mercenaires au service de l’Espagne, refoulés à Oran et réduits à l’esclavage par les sujets de Mustapha) contre des esclaves musulmans (découverts en Italie lors de la conquête de la péninsule) et des forçats algériens (internés à Malte, fief ottoman raflé au passage par le corps expéditionnaire faisant route vers l’Égypte). Il fallait bien mal connaître l’énergumène régnant à Alger pour imaginer qu’il troquerait des Européens, dont il comptait tirer gras profit contre des coreligionnaires sans valeur à ses yeux. Après quelques entrevues orageuses, Moltedo, pour prix de son insistance, avait été déporté – ce que Talleyrand ignorait – à Corfou où le Dey entretenait à portion congrue, dans un camp de concentration, les opposants à sa tyrannie et tous ceux qui faisaient mine de lui résister. Il fallait donc renouer avec Mustapha et reprendre la négociation, dont le Ministre n’avait aucune nouvelle et pour cause ; de plus s’informer pour faire savoir à Paris si la somme de deux cent mille piastres, prêtée par Hassan au Gouvernement français, avait bien été remboursée. D’une manière générale, l’attitude à prendre vis-à-vis du Dey consiste, de l’avis de Talleyrand, « à user d’une fermeté mêlée d’égards et quelquefois de complaisance dans les objets peu importants, c’est le moyen de traiter avec les Puissances barbaresques, ne point céder quand on a pour soi le droit et la raison ; sur le reste, se montrer facile et prévenant ».

À Marseille dans l’attente de la paix (mai 1800).

En réalité, le Commissaire n’a pas encore rejoint son poste en mai 1800, car depuis sa nomination, la Régence nous a déclaré la guerre, il attend une éclaircie politique à Marseille, où Talleyrand lui fait parvenir une note de service (8) relative à des questions d’ordre pécuniaire. Le diplomate va recevoir une somme de dix mille francs, imputable sur ses frais de voyage et de premier établissement, ainsi que sur son traitement ; il sera remboursé de ses dépenses par les soins d’un fondé de pouvoirs résidant à Paris qu’il devra désigner sans tarder. Deuxième note de service du même jour (9) rectificative aux Instructions premières. Le problème de l’échange des prisonniers remis à plus tard, en raison des hostilités en cours, il convient avant tout d’élaborer un « Traité de Paix » avec la Régence. « Le Premier Consul attache la plus grande importance au succès de la négociation », en conséquence le Commissaire devra « se rendre avec toute la célérité possible à sa destination, Talleyrand se reposant entièrement sur lui du choix des moyens à employer pour parvenir à disposer favorablement le Dey et les Grands de la Régence ». La copie certifiée d’un mémorandum agréé par Bonaparte accompagne la note (10). Cet écrit souligne la position de la France face au conflit avec la Régence, puis résume les conditions de paix à imposer au Dey. En premier lieu, s’assurer de la véracité des déclarations du juif Jacob Coen Bacri, très optimiste quant à l’état d’esprit de Mustapha, devenu selon lui conciliant, car « il n’est pas dans les principes du Gouvernement d’acheter la paix avec les Régences barbaresques et l’état actuel de ses finances ne lui permet pas de faire un sacrifice pécuniaire pour l’obtenir, mais s’il est de sa dignité de repousser des propositions que les juifs algériens ne mettent en avant que pour faire leur cour au Dey…, il est de sa justice d’accueillir des réclamations dont la légitimité ne saurait être douteuse ». L’objet de la négociation doit être le rétablissement pur et simple des relations politiques et commerciales de la République, telles qu’elles existaient avant la rupture, sous condition que la Régence satisfasse aux obligations suivantes : par priorité, libération immédiate de tous les Français retenus par la Régence, « contre le droit des gens », soit les 250 nationaux concentrationnaires de Corfou et les 61 soldats victimes du rapt d’Oran ; restitution des concessions accordées par le Traité de 1790, ainsi que des marchandises stockées dans les entrepôts des Comptoirs français. Sur des questions subsidiaires, telles que l’arrêté de compte avec les juifs d’Alger et le montant des présents à consentir au Dey et aux Grands de sa Cour, le Commissaire transigera au mieux.


***


De Barcelone à Alger : questions financières (juin-déc. 1800).

Les problèmes de trésorerie, si insignifiants soient-ils au regard de deux soulevés par l’établissement d’un Traité de Paix à faire accepter par la Régence dans ces conditions, tracassent visiblement Talleyrand ; ils font l’objet de deux nouvelles notes de service, datées de juin et décembre 1800. La première (11) parvient au Commissaire par l’intermédiaire de l’agent consulaire français en poste à Barcelone, où Thainville s’est rendu pour s’embarquer, car la Méditerranée est infestée de navires anglais, la plus élémentaire prudence commande d’abréger au mieux la durée de la traversée. Le Commissaire, à son arrivée à Alger, devra se plier à des consignes très strictes, dont Moltedo s’était malencontreusement écarté : « Les désagréments éprouvés par lui et la perte absolue de son crédit ont eu pour cause principale son peu d’exactitude dans sa correspondance et la confusion qu’il faisait sans cesse des dépenses appartenant à la Guerre, à la Marine ou aux Relations Extérieures, j’ai cru devoir vous faire tous ces détails pour qu’il ne vous reste aucune incertitude et que vous ne puissiez prendre aucune fausse direction dans vos relations financières avec moi ». D’autre part, les dépenses incombant aux Relations Extérieures devront être récapitulées dans des états assortis des pièces justificatives ; après leur approbation par les services du Ministère, leur remboursement sera effectué aux mains du fondé de pouvoir, lequel créditera le compte de son mandant. Talleyrand veut-il mettre un peu d’ordre dans une maison mal tenue depuis des années ou plus simplement pallier les déficiences avouées d’un Trésor aux abois ? En tout cas, ce mécanisme compliqué lui permet de contester à son gré, mieux encore de rejeter les rémunérations versées aux mouchards et les pots de vin d’usage, dont les bénéficiaires se garderont de donner quittance. Le Commissaire ne tardera pas à s’apercevoir du danger à se faire le banquier de son employeur ! Aux termes de la deuxième note (12) plus explicite encore, s’il se peut, le Ministre assure « qu’il n’a pas de caisse et ne fait les fonds à ses agents que par des Ordonnances qu’il délivre sur le Trésor public ». Sur le montant de son traitement, le Commissaire ne doit pas se faire d’illusion ; pour l’instant, il est chargé d’une mission temporaire, tendant à négocier la paix avec la Régence ; « ses appointements dépendront du succès du voyage ». Lorsque le mandat de Moltedo sera expiré, son traitement sera supérieur à ceux de ses collègues en poste en Barbarie, soit 15 000 fr. par an. À ce moment, le Commissaire est entré en fonctions à Alger et il a déjà fait parvenir un premier décompte de frais à Talleyrand. Celui-ci discute le bien-fondé d’une somme de 2 100 fr. portée en débit pour « distribution aux esclaves » ; il relève aussi que le taux de change des Pataques en francs est décompté à 22 sols et 6 deniers, alors que Moltedo le calculait à 20 sols. Cependant, conclut Talleyrand : « La nécessité d’établir votre crédit à votre début à Alger me fait fermer les yeux sur ces irrégularités, mais je n’écouterai parla suite aucune considération, quelque puissante qu’elle puisse être ».


***


Marchandages avec les Juifs (1801).

Le Commissaire, soucieux de satisfaire son Ministre, passe le plus clair de ses maigres loisirs à écrire à Paris. Talleyrand répond d’un seul trait à une dizaine de lettres qui lui sont parvenues d’Alger les semaines précédentes. Son message, contrairement à l’habitude, présente un aspect passablement désordonné, dû sans doute à la diversité des sujets traités, car Talleyrand manie toujours une plume élégante et fort précise (13). Problème de personnel d’abord : aucune suite ne peut être donnée à une demande de mutation du citoyen Selve, interprète du Consulat, car « tous les drogman servant en Turquie sont sous les verrous ».Une démarche sera entreprise auprès de la Cour d’Espagne, responsable du refoulement à Oran des mercenaires français ; en équité, les Espagnols devraient prendre à leur charge le coût du rachat. Le Ministre, moins sectaire ou plus habile que son émissaire, ordonne qu’on laisse en paix « trois ex-Lazaristes demeurés à Alger, en raison du ministère respectable qu’ils remplissent auprès des esclaves, tout en évitant d’avoir des rapports officiels avec ces religieux ». Le Commissaire fait montre d’une grande activité ; il prend des initiatives dont il fait part à son Ministre, il propose notamment un plan de ravitaillement concernant les départements méridionaux de la métropole ; Talleyrand approuve, ainsi que l’envoi d’un sous-agent à Oran : il pourra surveiller les Anglais de plus près ; accord est donné « sous réserve qu’il n’en résulte aucune augmentation des dépenses ». La part prise par le Commissaire à la pacification des régions d’Oran et de Tripoli mérite compliments : « Vous avez la confiance du Gouvernement et pouvez compter sur les marques de sa satisfaction… Vous avez conduit ces deux objets avec toute la sagesse convenable ». La mise en œuvre de ces accessoires témoigne de l’intelligence du Commissaire, mais un nuage chargé d’orage flotte toujours dans l’azur du ciel africain. Talleyrand s’impatiente, les conversations n’aboutissent à rien de concret « par la faute des juifs », étrangement interposés entre Paris et Alger dans la négociation de la paix. Les Israélites ont déjà encaissé un acompte de 1 184 554 fr. sur leurs prétendues créances, ils réclament maintenant un nouveau versement de 4 000 000 de fr., refusé par Bonaparte. « Le Premier Consul leur a accordé une entrevue particulière, il leur a fait un accueil réservé sur l’intérêt particulier qu’ils inspirent au Dey ». Il ne faut en effet pas beaucoup d’imagination pour entrevoir le partage ultérieur entre les Juifs et le Dey de cette manne tombée du Ciel. Cette longue missive se termine par l’adhésion de Talleyrand à une suggestion de son mandataire à Alger : donner toutes facilités aux pèlerins algériens sur le point de partir pour La Mecque, ce pèlerinage que tout bon Musulman doit accomplir au moins une fois dans sa vie. Bonaparte, mis au courant de cette ouverture, la voit d’un œil favorable ; allant de l’avant à son habitude, il envisage que la signature du Traité de Paix pourrait coïncider avec le départ de la caravane ; si le Dey voulait bien en confier la direction à quelque personnage important, mieux encore à l’un de ses fils, l’Égypte réserverait « un accueil distingué » à ce visiteur de marque.

Cette anticipation tient du mirage, à un moment où les choses vont prendre un tour tragique. Pendant que les Musulmans poursuivent leurs dévotions dans la ville sainte, les marchandages se succèdent à Alger sans résultat ; les cartes sont tellement enchevêtrées que personne ne sait au juste ce que sont devenus ses atouts, ni de quelles basses cartes il convient de se défausser. Comment sortir de l’impasse ? Mustapha prend le premier l’offensive ; il mobilise « ses écrivains » et leur fait rédiger une lettre adressée directement à Bonaparte (14), tout en s’abritant prudemment sous le dais de son suzerain, le Sultan Selim Khan. La copie de cette lettre, certifiée par le Ministre et communiquée au Commissaire, est datée de l’An de l’Égyre 1215, vers la fin de Zi-ul-Cande. Elle fait honneur à la rouerie de son auteur ; conçue dans le style ampoulé cher aux Orientaux, pour mieux masquer le fond de leurs pensées, Mustapha s’y qualifie de « Glorieux Ministre, noble et sublime Conseiller de son Souverain, il est comme la poussière qui vole auprès de Coursier rapide, qui par la grâce du Très-Haut est le Maître des deux terres et de deux mers ». Bonaparte, de son côté, est qualifié pour la circonstance de « plus Grand des Grands, le plus élevé de ceux qui suivent la loi du Messie, doué d’une sagesse profonde ». Ces salamalecs terminés et beaucoup d’autres de la même veine, on entre dans le vif du sujet. Le représentant de la France, malgré des injonctions réitérées, tient des propos fort déplaisants à l’égard de la Régence, il a fallu rompre avec lui. De plus, « la Sublime Porte, que Dieu veuille éterniser », ayant eu vent d’un projet de Traité avec la France qu’elle réprouve, le Dey « s’est aliéné les bonnes grâces de son Souverain, l’appui et le refuge du monde ». En guise de péroraison, le Dey insinue que « pour s’assurer de sa propre soumission, le Sultan pourrait envoyer des vaisseaux et des troupes… si la flotte ottomane faisait voile vers ces parages et que vous en ayiez avis, il faut préparer un certain nombre de vaisseaux et de munitions nécessaires pour intercepter les passages et brûler tout ce qui viendrait chez nous ». Chantage, double jeu ou machination pour attirer la flotte française dans un traquenard ? Il faudrait beaucoup de candeur pour prendre au sérieux un factum exhalant un fumet aussi malodorant ; Bonaparte jette au panier. Au surplus, Talleyrand n’est-il pas là pour veiller au grain ? D’ailleurs, des pourparlers de paix avec les Anglais battant leur plein, les tracas algériens du Premier Consul passent au second plan de ses préoccupations.


***


Dubois signe le Traité de Paix (déc. 1801) aussitôt transgressé par le Dey (1802).

En Afrique, les palabres s’éternisent dans une atmosphère de feintes, de ruses et de revirements déconcertants. Cependant, en décembre 1801, intervient un Traité de paix, assez éloigné des prétentions des Français. La pression a faibli, les voiles frappées du Croissant des navires turcs ne se sont pas montrées au large des côtes algériennes et le Commissaire toujours en place a apposé sa signature au pied du contrat, au nom de la France, en sa qualité de Consul en titre. Bien que toujours soumis à la férule de Talleyrand qui, de ses bureaux parisiens, dirige la manœuvre, le nouveau Consul bénéficie d’une autorité accrue, dont il aura grand besoin au cours d’une tragi-comédie burlesque qui va se dérouler à Alger tout au long de l’année 1802, contée avec force détails dans le rapport du 20 ventôse an XI (15), destiné à Talleyrand. Avec le Dey, les jeux ne sont jamais faits ; l’encre du Traité est à peine sèche, que le Seigneur algérien le transgresse outrageusement. Ses corsaires pourchassent les marins français, pêcheurs de corail ; ils écument la Méditerranée, coulent ou rançonnent « les transports sortis de Toulon à destination de Saint-Domingue », où l’infortuné général Leclerc, mari de Pauline Bonaparte, s’efforce de réprimer la révolte de Toussaint-Louverture. Mustapha, plus insensé que jamais, réclame maintenant le versement de 200 000 piastres pour exécuter le Traité. Outré de cette duplicité et furieux de voir le Turc lui échapper, le Commissaire se fait menaçant : « Il va s’embarquer pour la France sans délai, bloquera le port et brûlera tout ce qui en sortira… 80 000 hommes seront envoyés, ils anéantiront la Régence ». Un instant, le Dey feint de se soumettre ; ce n’est, de sa part, qu’une pirouette, car « Mustapha, dans le temps du Ramadan, quand sa religion le force à de grandes privations, pour peu que les Marabouts qui l’entourent l’excitent, est capable de se porter aux plus grands excès ». Il somme le Consul de sortir de ses États dans les trois jours, avec tous les Français. Son audace détermine le Consul « à faire travailler toute la nuit à la confection de ses malles ». Il insiste néanmoins et, au cours d’une nouvelle entrevue avec le Prince, il obtient un sursis de trois jours supplémentaires pour décamper, à la suite d’une observation pertinente de l’interprète du Consulat : « Madame de Thainville est enceinte et malade, il y aurait de la cruauté et même une impossibilité à la faire embarquer en si peu de temps, dans la saison la plus rigoureuse ». Le Dey se moque pas mal des malaises des Roumis ; il consent toutefois « à reporter l’état de guerre à trente jours », après quoi il ordonnera à ses corsaires de courir sus aux navires français. La situation est si tendue que Talleyrand, informé par le consul, obtient qu’une division navale fasse voile immédiatement pour Alger. Cette formation est composée des frégates « La Cornélie » et « Le Rhin » et du lougre « Le Renard ». Les heures passent sans apporter d’amélioration, le consul fait afficher à la porte de sa Chancellerie une proclamation ainsi conçue : « Le Dey d’alger vient de déclarer la guerre à la République française, il m’a signifié de sortir de ses États dans les six jours ; je m’embarquerai mardi prochain sur la corvette « L’Aimable Jeannette », qui fera voile pour Marseille. J’invite tous les Français à y prendre passage avec moi ». L’affiche apposée par le Consul « provoquait dans la ville les plus grandes alarmes », au point de décider le Premier Ministre du Dey à s’interposer. Il organise une réunion au Palais où se trouvent tous les Grands de la Cour, après la prière à la Mosquée et dissuade son maître de rompre avec la nation française. Le Consul, avisé de l’événement, sollicite une audience, au cours de laquelle il apostrophe le Dey avec la plus extrême violence : « La Régence viole un article précis du Traité, prévoyant qu’en cas de rupture, nous aurions trois mois pour nous retirer en France ». Outre l’indemnité de 200 000 piastres que le Dey exige, il entend que la France lui alloue les cadeaux d’usage, signe tangible de tout accord en Orient. Sur ce point, le Consul reste très ferme : « Les présents ne devraient pas être considérés comme obligatoires ; puisque le Dey les réclame impérieusement, il ne lui en sera fait aucun… Le premier acte d’hostilité que le souverain algérien se permettra, sera le signal de la destruction d’Alger… La France refuse d’être la tributaire d’Alger ».


***


Bonaparte envoie une flottille à Alger (juillet 1802).

Dans l’entrefaite, la flottille française a jeté l’ancre dans la baie, son Commandant est porteur d’une lettre de Bonaparte à l’intention de Mustapha. Talleyrand avait en vain louvoyé au plus près, il s’avérait que la force seule serait susceptible de mettre le Dey à la raison, l’affaire sortant du domaine réservé au Ministre des Relations Extérieures, l’appel au Chef de l’État devenait inévitable.

Le Consul, à la lecture de la lettre de Bonaparte, dont Talleyrand a pris soin de lui faire remettre une copie certifiée, reprend un courage, quelque peu compromis par les jours tragiques qu’il vient de vivre ; assuré de ne pas être désavoué, il se trouve par surcroît puissamment réconforté par la présence des marins français dans la rade. À cette époque, les Anglais se sont emparés du Caire ; Kléber a été assassiné par un musulman fanatique ; la colonie est perdue et le traité d’Amiens signé avec les Anglais laisse déjà apparaître de profondes lézardes ; l’humeur du Premier Consul se ressent de ses échecs répétés. Le sabre à portée de la main, il dicte son message au « Très Haut et Magnifique Seigneur Dey d’Alger, que Dieu conserve en prospérité et en gloire » (16). En dépit de cette suscription flatteuse, bien dans la manière feutrée de Talleyrand, la teneur de la missive ne laisse place à aucune interprétation. Bonaparte « exige réparation prompte et telle qu’il est en droit de l’attendre » pour une série de méfaits commis par des sujets de Mustapha : « Un officier français a été battu par un Rais… Deux bricks de guerre ont été capturés par des corsaires d’Alger… Ils ont violé le territoire français quand ils ont saisi un navire napolitain dans la rade d’Hyères… De tels errements pourraient attirer de grands malheurs à la Régence, car Dieu a décidé que tous ceux qui sont injustes avec moi seraient punis… Il ne faut pas que vous me traitiez comme une puissance faible, vous devez respecter mon pavillon ».

Mustapha commence à trembler ; les navires de haut bord mouillés à quelques encablures de son palais, leur artillerie braquée sur la ville, menacent de la réduire en cendres au moindre faux pas, mais il reste indécis sur la réponse à donner, car l’idée de ces cadeaux refusés l’obsède (17). Il convoque le Consul et, pour une fois, lui pose une question sans détours : « Tes navires m’apportent-ils les présents que tu m’as promis ? » La réponse négative formulée par le Consul le met dans un état de fureur indescriptible ; il se calme bientôt, car un stratagème diabolique lui est venu à l’esprit. « Moi aussi je veux vivre en bonne intelligence avec Bonaparte. Si, comme tu le dis, il nourrit des intentions pacifiques pour moi, rends-toi à Paris, reviens avec les présents, laisse ici ta famille et les Français ; à ton retour, je ferai tirer le canon en ton honneur et j’enverrai à Bonaparte le double des cadeaux qu’il m’aura faits ». Le piège des otages est trop grossier pour prendre le Consul au dépourvu : « La France n’est plus ce qu’elle était du temps des rois…Si tu me signifiais de partir d’Alger, j’en partirais avec toute ma famille et tous les Français, mais je ne te dissimulerais pas que je considère cette mesure étrange comme une déclaration formelle de guerre ». Mustapha, piteux d’avoir manqué son dernier tour de passe-passe, s’avoue vaincu et se répand en paroles aimables et conciliantes. Les Algérois, saisis de terreur depuis l’arrivée de la division navale, se prennent à respirer : « Un peuple immense, rassemblé à Bab el Oued, à la Marine et sur les terrasses, manifeste la joie la plus vive ; l’événement est salué par 21 coups de canon ».

La soudaineté de la reddition du Dey, telle qu’elle est rapportée, laisse rêveur. N’était-elle pas due, plutôt qu’à la peur, à la promesse faite in extremis d’une livraison sans délai des présents si âprement convoités ? Talleyrand s’était fourvoyé à prendre à la légère cette sordide exigence ; elle tenait aux mauvaises habitudes prises par les Souverains du Maghreb dans les temps reculés où la France avait implanté ses premiers Comptoirs commerciaux en Afrique du Nord. Le roi algérien était entouré d’une troupe de scélérats aux dents longues, agglutinés sur les marches du Trône : le Khasnedji, le Vekilarji, l’Agha, le Grand Kasnadar, le Rodja Cavalo, respectivement Premier Ministre, Ministre de la Marine, Général des Janissaires, Ministre des Finances, Inspecteur des Haras et d’innombrables fripons pourvus de dignités obscures, tels que des « écrivains » attachés aux basques du moindre de ces Seigneurs analphabètes ; le Kaid el Zebel, chef des éboueurs ; l’Agha del Coul, conducteur de la ronde de nuit, sans même faire état des maîtres-ouvriers de l’Arsenal, des gardiens du bagne et de la domesticité du Potentat. Comme il n’était pas question d’obtenir quoi que ce soit de ces mendigots sans avoir le bakchich à la main, une pluie de somptueux cadeaux tombait régulièrement sur la tête des privilégiés du régime, sans que le peuple misérable en voit la couleur : diamants d’un poids assorti à l’importance de la fonction du bénéficiaire, bijoux de toute sorte allant des bracelets ciselés aux pipes de cristal, caftans brodés d’or, pièces de drap d’Elbeuf ou de Sedan, les plus humbles se contentaient de verroteries étincelant au soleil d’Alger. Napoléon, tout Empereur nimbé de gloire qu’il soit devenu en 1811, devra satisfaire à la rapacité du roitelet algérien, si l’on en croit un acquit délivré aux Juifs par le Consul, relatif à un lot de bijoux offert au Dey, faisant ressortir une dépense de 12 516 piastres d’Alger (18). Restant à savoir si toute politique, tant louables que soient ses objectifs, n’est pas condamnée à la pratique plus ou moins occulte de procédés aussi dégradants !


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Le couronnement de l’Empereur vu par Talleyrand (1805).

Les démêlés de Talleyrand avec Mustapha Dey étant aplanis, le Ministre des Relations extérieures n’en oublie pas pour autant l’Algérie. Il saisit l’occasion de se ménager la coopération de l’ombrageux Souverain lors du couronnement de Napoléon en 1804. Il adresse au Consul une circulaire passe-partout (19) destinée à tous les agents diplomatiques : « Vous pouvez, écrit-il, faire usage dans vos conversations des observations que renferme cette lettre, tout ce qui est relatif au couronnement de Sa Majesté Impériale peut d’autant plus intéresser le Gouvernement près lequel vous résidez, que Sa Majesté est constamment attachée à resserrer les liens d’amitié qui l’unissent à la France ». Les termes du document, véritable feu d’artifice tiré en l’honneur de l’Empereur, découvrent mieux qu’aucun autre texte la virtuosité avec laquelle Talleyrand se joue des situations les plus scabreuses. « Le sacre et le couronnement de Sa Majesté Impériale ont terminé la Révolution ; ils ont replacé la France sous le gouvernement qui convenait à son étendue et à ses habitudes et auquel on n’avait renoncé, après une épreuve de quatorze siècles, que pour se jeter dans des théories vagues et sans liaison avec le passé et ne donnant pour l’avenir aucune garantie… Un sentiment de joie et de sécurité s’est répandu dans toute la France depuis que l’avènement de Leurs Majestés, consacré par la religion, consolide la paix intérieure… La présence de Sa Sainteté agrandissait encore le spectacle, l’exemple de ses vertus relève les opinions religieuses ». La satisfaction de Talleyrand ne paraît pas feinte, car derrière la façade, l’homme poursuit sa propre illustration. L’Empereur a gravi un chemin escarpé avant de parvenir aux sommets, pourquoi celui que Napoléon vient de faire « Prince de Bénévent » ne suivrait-il pas ses traces ? Combien oubliés son reniement à sa foi, sa désinvolture à l’égard de la hiérarchie romaine aujourd’hui encensée, sa ferveur pour la Déesse Raison ou l’Être Suprême, déités préfabriquées pour suppléer le Dieu des ancêtres escamoté ! L’arrivisme commande de faire la révérence devant le maître qui passe.


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Révolution de Palais.

Dubois fait étrangler l’Agha, candidat de l’Angleterre (1805).

L’Angleterre, mise en appétit par sa conquête de l’Égypte, ne détesterait pas, en Algérie comme ailleurs, arrondir son domaine colonial. Cette Algérie en décomposition la tente, elle fait donner la Cavalerie de Saint-Georges. Elle entretient en Afrique du Nord une nuée d’espions aux poches bourrées d’un or plus persuasif que tous les discours. L’un d’eux, le sieur Escudero, sujet espagnol opérant à Bône, se révèle particulièrement dangereux ; le Consul souhaiterait qu’il soit muselé au plus tôt. Talleyrand fera à ce sujet des représentations à la Cour d’Espagne (20). Ces observations ont peu de chance d’aboutir, car dans le moment nous sommes en frais avec les hidalgos, ceux-ci redoutent que leurs propres dissensions ne conduisent l’Empereur à leur imposer un Prince bien docile ; ils y goûteront promptement quand le roi Joseph sera transféré de Naples à Madrid, au grand dam de Joachim Murat, qui dut se contenter de Caroline. L’année 1805 ne s’achèvera pas sans que n’éclate à Alger une nouvelle révolution de palais des plus sanglantes, fléau endémique de la Régence. La vacance du trône, devenu libre parle trépas de Mustapha, provoque une bagarre plus violente encore que celle qui s’était produite lors de son avènement (21). La milice s’agite, les Janissaires veulent à toute force faire accéder au sceptre leur Généralissime, l’Agha Kurd Hadji, « l’homme le plus scélérat, le plus fanatique ; il avait été Rais d’un corsaire de la Régence et traité comme tel par un de nos armements… Il avait juré de se venger par tous les moyens ». La conjuration avait fait long feu et l’un de ses concurrents l’avait battu au poteau, Ahmet Pacha, avec lequel il était à couteaux tirés, au sens littéral des termes. Le Consul d’Angleterre, un nommé Cartwright, désigné par William Pitt, notre ennemi le plus acharné, au poste ingrat d’Alger, tente alors de profiter de l’animosité des antagonistes pour perdre définitivement le Consul de France. Il « devient l’ami le plus intime de l’Agha et lui fait des présents considérables ». Le Consul mis au courant de cette subite affection, corrompt à prix d’or des esclaves de Kurd Hadji et apprend bientôt qu’il est tout bonnement question « de le faire assassiner et de déterminer la Régence à déclarer la guerre à la France ». La situation du Consul devient angoissante, il n’a d’autre moyen que d’utiliser les mêmes armes que celles brandies contre lui. Il prend contact avec Hassan, neveu du Dey, et son beau-père Sidi Khadour, « promet au premier 3 000 fr. et 2 000 fr. au second » et, pour mettre le gynécée dans son jeu, « offre un présent magnifique à un enfant chéri du Dey », dont la mère pensionnaire du harem jouit momentanément des faveurs du nouveau Dey. Le scénario mis en place, il ne reste plus qu’à faire appel aux tueurs professionnels qui fourmillent à Alger ; ils jouent volontiers du lacet, fort prisé pour son efficacité et sa discrétion, si bien que le Consul peut annoncer à Paris : « En trois jours, je parvins à faire étrangler l’Agha ». Cartwright, chassé par Ahmet Pacha Dey, s’embarque sans plus attendre.

Talleyrand apprend la nouvelle sans se départir de sa sérénité (22) ; la liquidation du Janissaire ne l’afflige en aucune façon, puisqu’elle a eu pour résultat de porter un coup droit au cœur de l’orgueilleuse Angleterre. Il félicite vivement son agent : « Vous avez bien fait d’employer tous les moyens dont vous pouviez disposer pour garantir le Prince des suggestions mensongères de M. Cartwright… Je ne saurais trop vous recommander de vous appliquer à cultiver les dispositions satisfaisantes de Ahmet Pacha Dey ».


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Nouveaux Ministres des Relations Extérieures.

Sur ce, Talleyrand disparaît de la scène algérienne, pour un temps tout au moins. Ses agiotages scandaleux, sa course aux « épices », ses compromissions enfin avec Joseph Fouché, duc d’Otrante, ministre de la Police impériale, ancien Oratorien, l’ont déconsidéré. L’Empereur lui retire le Ministère des Relations extérieures, mais il le craint et connaissant sa dextérité à sortir d’un mauvais pas, il le place « en réserve », pourvu de la sinécure d’Archi-Chancelier d’État, assortie d’un traitement royal.

Nompère de Champagny, duc de Cadore, succède à Talleyrand. Il ne paraît pas se passionner pour l’Algérie, il est vrai qu’il est fort occupé en Autriche à négocier le mariage avec Marie-Louise. Quant au marquis de Caulaincourt, duc de Vicence, son action, quand il relaye Cadore aux Relations Extérieures, sa limite à peu près exclusivement à essayer de clarifier la comptabilité confuse des Israélites.


III. – LE SANHÉDRIN


Le contentieux Français - Juifs (1798).

Les instructions de Talleyrand, datées du 9 vendémiaire, de l’an VII (23), à l’usage du Commissaire aux Relations Commerciales, ne se bornaient pas à la proposition à soumettre au Dey, relativement à un échange de prisonniers, ni à connaître l’état du remboursement de la créance de feu Hassan Dey. La nature des relations à entretenir avec la communauté juive d’Alger préoccupait vivement le Ministre.

L’histoire de la nation juive ne ressemble à aucune autre, car elle est marquée des signes de l’errance et de la dispersion. Après la répression de l’insurrection de Bar Kochba, noyée dans le sang par Hadrien en 132, les survivants d’un massacre poursuivi pendant des années se sont éparpillés dans le monde, avec une prédilection pour le pourtour de la Méditerranée, en raison de leur origine levantine. La ségrégation constitue pour eux une règle absolue ; ils vivent en communautés fermées sous l’égide de leurs Rabbins, gouvernants civils et religieux tout à la fois. De leur côté, les populations des pays où ils se sont établis les considèrent comme des étrangers inassimilables, ils relèvent par conséquent d’une législation d’exception ; ils sont astreints, pour des raisons de surveillance et de sécurité, à résider dans des quartiers urbains réservés, les « ghettos », la possession des biens ruraux et leur exploitation leur est par là-même interdite. Leur seul moyen de survie réside, vu cet ensemble de prohibitions, dans la pratique du commerce. Il en sera ainsi jusqu’au retour de leurs fils, les Israéliens, dans le domaine ancestral, où ces transplantés retrouveront après plusieurs siècles leur aptitude congénitale au travail de la terre. En tout cas, du temps de Talleyrand, l’activité des Israélites algériens était orientée exclusivement vers le négoce, la réussite de ces gens doués d’une intelligence pénétrante se manifestait particulièrement dans les opérations de la banque, la plus subtile et la plus fructueuse des spéculations commerciales. De là venait sans doute la jalousie et la détestation dont ils étaient alors l’objet.

Talleyrand expose à son Agent les données du problème à résoudre avec sa lucidité habituelle. Nous sommes, en 1798, en délicatesse avec les Juifs d’Alger, à la suite de l’arraisonnement par les corsaires français d’un cargo naviguant sous pavillon danois, le « Good Hoffnung », considéré comme prise de guerre et remorqué à Fécamp, bien que son Commandant soit muni de lettres de sauvegarde émanant du Ministre de la Marine française. En réalité, ces documents avaient été obtenus frauduleusement de l’administration de Paris, au prétexte que la cargaison du navire appartenait au Dey, alors que le cargo devait relâcher à Marseille et à Livourne et y débarquer une partie des marchandises dont il était chargé. Or, un décret de la Convention frappait de prohibition les objets provenant de nations avec lesquelles nous étions en guerre, ce qui était le cas, le fret ayant été acheté à Londres. Par surcroît, la même législation stipulait qu’un fret d’origine ennemie communiquait ce caractère aux bâtiments neutres qui le transportaient. Le Juif Simon Abmaya, résident à Paris, et son associé Jacob Coen Bacri, d’Alger, réclament à cor et à cri au Gouvernement français la libération du « Good Hoffnung » et la restitution de sa cargaison. L’intervention du Consul Moltedo auprès de Mustapha n’avait produit aucun résultat, le Turc ne se souciant pas d’abandonner le profit personnel qu’il retirait de ce petit commerce. Il appartenait donc au nouveau Représentant du Gouvernement de renouer avec lui, en prenant soin de ne pas le heurter, ni d’indisposer les Israélites. « La meilleure manière serait sans doute de charger les Juifs ; mais ce moyen ne devrait, en ce moment, n’être employé qu’avec circonspection, il faudrait bien mettre à nu leur mauvaise foi, sans demander qu’ils fussent punis… Ces hommes qui, dans le Levant, sont on ne peut plus mésestimés, jouissent à Alger de la considération du Prince ; l’étendue de leur commerce, auquel le Dey prend souvent part, les lui rend précieux… Ils ont des correspondants à Londres, Paris, Hambourg, Amsterdam, Marseille et Livourne, de telle manière que promptement informés de tout ce qui se passe en Europe, ils ne sont pas étrangers aux déterminations politiques de la Régence… Il faut n’avoir avec eux que des rapports de bienséance… Je vous recommande de vous en méfier… Je ne vous interdis pas d’user de leur crédit si vous le jugez utile à nos affaires, dans ce cas il faudrait le faire sans affectation…, le recours à leur intervention a quelque chose d’indigne de la République… Lorsque vous serez obligé de vous servir de leurs bâtiments pour le transport de votre correspondance, il sera bon de chiffrer ce qui serait important de leur tenir secret ».

Prendre à la lettre les directives de Talleyrand ressemble fort à un exercice de haute voltige, tant elles sont tortueuses. En effet, à Alger, les Israélites contrôlent à eux seuls toutes les opérations commerciales et bancaires, ils possèdent même une très importante flotte de commerce, alors que le Dey régnant sur une populace famélique et fainéante, ne peut guère compter pour satisfaire ses appétits de tyranneau oriental que sur la rapine et les extorsions. De toute évidence, le concours de la finance juive, dont les ramifications s’étendent sur l’Europe, le Proche-Orient et l’Afrique du Nord, lui est indispensable. D’un autre côté, le Trésor de la France, épuisé par les dissensions internes nées de la Révolution et la guerre étrangère permanente, frise souvent la détresse. Comment dans ces conditions, le Consul pourrait-il faire face aux dépenses extraordinaires de son Consulat alimenté au compte-gouttes par un Ministre pointilleux et toujours réticent ? En fait, malgré les observations de son Ministre, il sera contraint, durant tout son mandat, de faire appel aux services et aux capitaux des Israélites ; il lui en cuira !


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Débiteurs et obligés (1801-1805).

Dès 1801, Talleyrand informe son subordonné (24) de la présentation par les juifs Bacri et Busnach d’un mémoire faisant ressortir un crédit en leur faveur de 86 872 fr., afférent à des avances consenties aux agents diplomatiques français d’Alger, Tunis et Tripoli : « Je préviens les Juifs que je vous consulte sur cette réclamation et leur fais entendre que l’état actuel de nos rapports avec Alger doit en rendre le succès fort incertain ».

Au cours d’une tempête survenue pendant l’hiver 1802, un bâtiment français, « Le Banel », s’échoue sur les récifs du cap Ferrat. Il convient de rapatrier les naufragés survivants et la flotte française ne dispose pas d’un paquebot capable de mener à bien cette opération. Qu’à cela ne tienne, le Commissaire alerte Bacri et conclut avec lui un contrat, aux termes duquel le Juif s’oblige, moyennant le paiement de 3 600 piastres, à faire décharger son bateau « La République », chargé de blé, pour le moment mouillé dans le port d’Oran (25), il transportera les rescapés à Marseille, éventuellement à Toulon « en cas de vents contraires ». Le prix est effectivement payé, à l’arrivée des voyageurs à destination, ainsi qu’il avait été convenu (26), mais le règlement de la grosse facture reste toujours en suspens. Les Juifs en conçoivent une certaine aigreur, de telle sorte que Bacri, une fois de plus sollicité, se fait tirer l’oreille ; il argue, trois mois plus tard, qu’il manque de disponibilités, tout au plus « offre-t-il 200 à 300 piastres à titre de secours momentané » (27).

Avec le temps, la créance des Israélites atteint une hauteur vertigineuse ; ils réclament maintenant une somme de 4 387 012 F (28), déduction faite des acomptes versés, mais intérêts en sus, au titre d’ordonnances non honorées, émises par les Ministres français de l’Intérieur, de la Guerre et de la Marine, que Talleyrand se refuse à payer, pour la raison qu’elles ne concernent pas son département : indemnité due relative à la prise injustifiée du « Good Hoffnung », prix « du passage en France du consul Moltedo et de ses gens », coût enfin de fournitures livrées aux armées du Rhin et d’Italie, toutes dépenses que chacun des Ministres voudrait faire acquitter par l’un ou l’autre de ses collègues.

Talleyrand avait fait preuve de sagacité quand il avait conseillé à son émissaire de se méfier des Israélites, de leur prédisposition à s’infiltrer partout où ils flairaient un profil à empocher. Les Juifs, effectivement, ne manquent pas, après tant de piastres risquées, à réclamer la monnaie de leurs pièces, tout en préparant soigneusement leurs batteries. Les réticences de Talleyrand à leur rembourser les sommes prêtées à ses agents consulaires, lors de leur installation en Barbarie, les inquiètent ; leur mentalité de marchands les conduit à placer le Commissaire aux Relations Commerciales dans une position d’obligé, favorable à la solution de leurs problèmes. Aux termes d’un écrit de forme unilatérale de janvier 1801 (29), Bacri et Busnach souscrivent une promesse de verser au mandataire de Talleyrand une somme de 10 000 piastres d’Espagne, « pour ses démarches actives, quand ils seront désintéressés ». Rien ne dit que cet engagement ait fait l’objet de tractations entre les intéressés, ni que les Juifs aient satisfait ultérieurement à leur obligation. Pourquoi alors le Commissaire conserve-t-il par devers lui une pièce aussi compromettante ? Ne serait-ce pas pour se justifier ultérieurement vis-à-vis de son Ministre de sa Résistance à la tentation ? Sa mort dans le dénuement apporte peut-être une réponse à la question.

De toute façon, l’insistance des Juifs reste constante. Au printemps de 1801, le Commissaire se réfugie à Alicante, car « il est menacé des fers ». Les Juifs le poursuivent jusqu’en Espagne de leurs doléances. Bacri et Busnach écrivent (30) : « Nous avons tout fait pour faciliter vos négociations avec le Dey et pour tout ce qui pouvait être agréable à votre gouvernement, nous avions lieu d’être traités d’une manière favorable, cette suspension de paiement nous met dans le plus grand embarras" » Devant la carence du gouvernement qui remet toujours au lendemain le règlement de ses dettes, ils ajoutent in fine, que lors d’un déplacement à Paris, Talleyrand leur a accordé une audience, dont ils sont sortis gratifiés de bonnes paroles, mais sans la moindre assurance de paiement. Bacri et Busnach attendent avec confiance l’issue des démarches que le Commissaire est prié, avec la plus vive insistance, d’entreprendre auprès de son Ministre.

De retour à Alger, sain et sauf, le Commissaire trouve une nouvelle lettre des deux compères (31). Ils sont alors en conflit avec les Anglais, Lord Keith leur a joué un vilain tour en faisant saisir leur correspondance avec l’étranger par ses corsaires. « Nous espérons que ce Lord ne jouira pas du plaisir qu’il aurait à nous nuire… Veuillez écrire au Premier Consul Bonaparte dans quelles circonstances nous nous trouvons à cause de l’invincible nation française et que nous osons nous flatter qu’elle ne nous abandonnera pas ». Pour terminer la requête, les Juifs n’oublient pas de faire vibrer la corde sensible : « Nous nous apercevons que Madame votre épouse est partie pour la France ; nous lui souhaitons une bonne arrivée… Nos familles vous disent mille choses, ainsi qu’à Madame à qui vous voudrez bien le faire savoir, en attendant de vous bientôt embrasser, ce que nous désirons beaucoup, nous sommes avec toute estime vos immancables (sic) amis et dévoués serviteurs ».

Les années passent, les relations avec la Régence se sont améliorées depuis la défaite de Mustapha, le Commissaire jouit de ce succès qui lui a permis d’accéder à la fonction de Consul de France ; pour comble de bonheur, sa femme accouche, en 1803, d’une fille qui viendra remplacer au foyer l’enfant qu’il a perdu à Smyrne. Pris au piège des services et des prévenances dont il est abreuvé par les Israélites, le Consul commet alors une bévue, que Talleyrand ne lui pardonnerait sans doute pas, s’il en avait connaissance. Il invite Busnach à prendre part à une fête de famille organisée à la maison de campagne consulaire dénommée « le Jardin de France », à l’occasion du baptême du bébé. Busnach, retenu à Alger par son service à la Cour du Dey, décline en termes choisis (32) : « Vous aurez la bonté de faire part de mes regrets à Madame votre épouse, vous lui direz combien la mienne est sensible à son heureuse délivrance ». L’écho de ce galant procédé se répercute immédiatement dans les ruelles du Ghetto, le Consul est désormais ligoté. Les Juifs enhardis par cet exploit sauront dans l’avenir en tirer parti, pour dire vrai, ils en abuseront.

La lecture de ces pièces laisse une impression pénible : le Gouvernement français s’octroie de son seul chef des délais de paiement en contestant la quantum de ses dettes ; les Juifs, pressentant le marchandage auquel ils devront faire face, enflent démesurément le volume de leurs créances ; quant au malheureux Consul, toujours à court d’une piastre, il en est réduit à des expédients sans gloire ; ils lui feront un jour couler des larmes amères.


IV – LE CHANT DU CYGNE (1814)


Aux yeux stupéfaits de l’Europe entière, l’immense Empire aux 130 départements, ceinturé par des États vassaux aux mains de membres de la famille de l’Empereur ou de fidèles de Napoléon, s’écroule brusquement après la retraite de la Grande Armée et la triste issue de la Campagne de France. L’insularité de l’Angleterre et la démesure du territoire russe ont eu raison du plus grand stratège de tous les temps. Les Bourbons font surface, les « Alliés », manœuvrés par Talleyrand, acceptent, faute de mieux, Louis-Stanislas-Xavier de France, émigré depuis un quart de siècle. Louis XVIII déteste le transfuge auquel il doit son trône ; il lui accorde cependant le Ministère des Affaires Étrangères, séduit par le talent de ce prestidigitateur, capable, espère-t-il, de faire sortir de ses manches un sort acceptable pour la France vaincue et désespérée.

Talleyrand s’empresse de faire part au Consul de l’heureux événement (33). Il tient de bonne source « que le Dey et tous les Grands de sa Cour ont appris avec une profonde satisfaction le retour de l’auguste famille des Bourbons, le Prince a exprimé le vœu que les liaisons que nos rois ont entretenues avec le Levant devinssent plus étroites que jamais ». Il importe de profiter de l’aubaine pour obtenir du Dey la levée du blocus frappant les ports barbaresques, obstacle à nos échanges commerciaux et d’autre part engager avec les Juifs des conversations tendant à obtenir d’eux des mémoires définitifs en rapport avec ce qui leur est dû. Louis XVIII a proclamé sa volonté de payer les dettes de l’Empire, encore faut-il que les créanciers justifient de leur légitimité. La courtoisie de la société d’Ancien Régime refleurit sur les rives de la Seine en un nouveau printemps ; l’habituel et très sec « je vous salue » républicain se mue sous la plume du Ministre du Roi en un « recevez Monsieur l’assurance de ma parfaite considération », l’Histoire tourne toujours en rond, telle la chèvre attachée à son piquet. Quelques jours après, Talleyrand adresse au Consul un duplicatum du Traité avec les « Alliés », c’est l’occasion pour lui de célébrer les vertus politiques du nouveau monarque, « la paix au dehors, l’ordre au dedans sont les deux bienfaits de Sa Majesté » (34). La cabriole fut, on l’imagine, fort admirée pour sa perfection par le Consul de France, ancien cavalier habile aux voltes du manège exécutées par lui dans sa jeunesse.

Il n’est pas certain que le Dey partage la flamme du Ministre, le souverain algérien aurait sans doute volontiers profité du virage politique pris outre-Méditerranée pour s’affranchir de la tutelle encombrante que les Français tentent de lui imposer, c’est tout au moins ce qu’on induit d’une lettre passablement insolente que le Dey adresse directement à Louis XVIII. Talleyrand, plus à cheval que jamais sur l’étiquette, s’indigne. Le Consul voudra bien faire remarquer à la Cour d’Alger l’inconvenance commise à l’égard de la Maison de France. Comment ce vil Musulman a-t-il osé se permettre d’oser traiter le Roi de France de « Rey » et Talleyrand de « Ministro de la corona », alors qu’ils ont droit respectivement aux titres de « Padishah » et de « Vizir » ? Par indulgence, Talleyrand veut bien mettre l’indécence au compte d’un « écrivain » ignorant des règles du Protocole ; n’ayant pu mettre le factum « tel quel sous les yeux de Sa Majesté », il exige une nouvelle mouture, dont « le contenu renfermera exactement les titres d’Honneur donnés par la Régence à nos rois » (35)


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Ici se termine l’aventure algérienne vécue par deux hommes venus d’horizons différents, mais attachés à une tâche commune. Désormais, leurs destins divergent.

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, prince de Bénévent, usant du « divide ut imperes », cher à son maître Machiavel, parachève à Vienne son chef-d’œuvre politique, tandis que Charles-François Dubois de Thainville, Inspecteur Général des Consulats en Barbarie, est remercié sans commentaires. Le Consul meurt bientôt dans la plus noire misère (36).

À constater le dessein permanent de tenir la Régence d’Alger en lisière, la question reste posée de savoir si oui ou non la France d’alors ne nourrissait pas déjà des visées impérialistes sur cette Algérie avariée, qui devint pour un temps, après la conquête militaire de 1830, la perle de notre Empire colonial, au point d’être réputée territoire métropolitain.

Paul BALLU.

Notes :

(1) Archives privées de Maître Jean Brault, notaire. N.B. – Il se trouve qu’après composition de cette présente étude, on ait connaissance de l’entrée aux Archives Nationales AB XIX 3326 d’un registre de copie des lettres de Dubois de Thainville (nov. 1808 – avril 1810).

(2) Ordre de mission, 24 novembre 1792.

(3) Lettre de félicitations, 17 décembre 1792.

(4) Délibérations, 12 brumaire an III (2 novembre 1794).

(5) Rapport du Commissaire à Talleyrand, 20 ventôse an XI (11 mars 1803).

(6) Faire-part de décès, 11 avril 1811.

(7) Dépêche de Talleyrand, 9 vendémiaire an VII (30 septembre 1798).

(8) Note de service de Talleyrand, 4 prairial an VIII (24 mai 1800).

(9) Note de service de Talleyrand, 4 prairial an VIII (24 mai 1800).

(10) Mémorandum de Talleyrand, 4 prairial an VIII (24 mai 1800).

(11) Note de Talleyrand, 21 prairial an VIII (10 juin 1800).

(12) Note de Talleyrand, 25 frimaire an IX (16 décembre 1800).

(13) Message de Talleyrand, 19 pluviôse an IX (8 février 1801).

(14) Lettre du Dey, germinal an IX (mars-avril 1801).

(15) Rapport à Talleyrand (cf. note 5 supra).

(16) Lettre de Bonaparte, 29 messidor an X (18 juillet 1802).

(17) Rapport à Talleyrand (cf. note 5, supra).

(18) État de bijoux, 13 mai 1811.

(19) Circulaire, 13 nivôse an XIII (3 janvier 1805).

(20) Lettre de Talleyrand, 12 avril 1806.

(21) Copie authentifiée, 17 décembre 1805.

(22) Satisfecit, 21 mars 1805.

(23) Cf. note 7, supra.

(24) Décompte des Juifs, 18 ventôse an IX (9 mars 1801).

(25) Contrat de Nolis, 8 pluviôse an X (25 janvier 1802).

(26) Quittance, 4 avril 1802.

(27) Refus de crédit, 13 mai 1803.

(28) Nouveau décompte des Juifs, 24 juillet 1805.

(29) Promesse de rémunération, 25 janvier 1801 (traduit de l’italien par le Directeur de l’interprétation des langues).

(30) Protestation des Juifs, 29 juin 1801.

(31) Requête des Juifs, 24 ventôse an IX (16 mars 1801).

(32) Refus d’invitation, 28 juin 1803.

(33) Avènement de Louis XVIII, lettre de Talleyrand du 11 juin 1814.

(34) Lettre de Talleyrand, 17 juin 1814.

(35) Protestation de Talleyrand, 8 septembre 1814.

(36) Décès 28 octobre 1818 (Extrait d’acte de notoriété au rapport de Maître Desprès, notaire à Paris, du 17 décembre 1830).

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LA PROVINCE DU MAINE TOME 75 FASCICULE 8 - OCTOBRE-DECEMBRE 1973









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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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