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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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UNE QUESTION

A

M. LE DUC DE BROGLIE

PAR

F.-A. AULARD




Le lecteur n’a peut-être pas oublié la polémique que nous avons cru devoir entreprendre ici même au sujet des Mémoires de Talleyrand, dont l’authenticité nous avait paru suspecte à cause des grossières et invraisemblables erreurs que nous y relevions.

Après avoir décidé, non sans peine, l’éditeur de ces Mémoires, M. le duc de Broglie, à avouer, ce qu’il aurait dû faire dès le début, qu’il ne possédait qu’une copie de ces Mémoires, copie faite par M. de Bacourt, nous avions objecté que déjà, en éditant la correspondance de Mirabeau avec La Marck, M. de Bacourt s’était plutôt occupé de servir la gloire du mort que de transcrire exactement les pièces originales, et nous en avions conclu que ce galant homme était un éditeur fantaisiste (1).

M. le duc de Broglie et ses défenseurs officieux (un académicien influent en a toujours) ont répondu qu’il n’y avait jamais eu de manuscrit original des Mémoires qui offrit l’aspect de volumes suivis et autographes, mais seulement des dictées. Eh bien, que sont devenus ces dictées, puisque dictées il y a ? Pas de réponse à cette question. M. Funk-Brentano, dans la Nouvelle Revue, a déclaré tenir de bonne source que M. de Bacourt avait brûlé l’original, sans doute pour qu’on ne pût pas contrôler sa copie. À tout cela, M. le duc de Broglie ne veut rien entendre. M. de Bacourt était, dit-il, un honnête homme, et vous n’avez pas le droit de suspecter sa parole. J’ai répondu qu’il y a un demi-siècle, c’était encore la mode de faire la toilette des écrits posthumes avant de les publier et que, mieux cette toilette était faite, plus on pensait s’être montré galant homme, et j’ai réclamé de nouveaux la production des originaux d’après lesquels M. De Bacourt avait fait sa copie. On n’a pas voulu me dire ce qu’on avait fait de ces originaux.

J’avoue qu’en présence de tant d’équivoques et d’échappatoires, en présence d’un exécuteur testamentaire qui ne pouvait produire aucun inventaire après décès constatant en quel état le legs des papiers de Talleyrand avait été transmis, en présence surtout du sentiment de satisfaction candide avec lequel M. le duc de Broglie, dans la préface de son tome V, avait dédaigné de répondre à mes questions sur ce qu’était devenu l’original et avait déclaré, malgré les sourires de la galerie, que la controverse tournait à son avantage, je m’étais senti un peu lassé de tout ce débat, et il m’avait paru qu’au demeurant l’opinion des hommes compétents était faite, et qu’il était bien prouvé que dans les Mémoires on ne pouvait distinguer l’œuvre de M. de Bacourt de celle de Talleyrand, et que, la cause étant entendue, il ne fallait pas revenir sur un sujet épuisé et abuser de la patience du public.

Mais voici de nouveaux documents qui, en apportant la preuve indéniable des falsifications auxquelles M. de Bacourt s’est livré en éditant la Correspondance avec La Marck, détruisent le système de défense et tous les prétextes dont M. le duc de Broglie s’est servi pour répondre à nos arguments ou plutôt pour s’y dérober.

Après le 10 août 1792, l’ancien secrétaire de Mirabeau, Pellenc, s’était réfugié à Londres, d’où il écrivit, le 29 décembre 1792 (2), au comte de Mercy-Argenteau, une longue lettre sur les affaires intérieures de la France, sur le parti du duc d’Orléans, sur Dumouriez et Talleyrand. Un érudit très perspicace, M. Flammermont (3), s’est douté que le texte de cette lettre (Correspondance avec La Marck, III, 359 et suiv.) avait été altéré par M. de Bacourt, et il en a trouvé aux Archives impériales de Vienne une copie authentique, de la main du secrétaire habituel de Mercy et avec des annotations de la main de Mercy lui-même (4). Si le lecteur veut juger des libertés que M. de Bacourt prenait avec les textes, il faut qu’il nous permette de citer en entier des passages étendus de cette lettre, en ce qui concerne Talleyrand.

Voici d’abord comment M. de Bacourt imprime (p. 361) la partie de ce texte à laquelle nous faisons allusion :

Quoi qu’il en soit, je ne suis pas moins convaincu qu’il y aurait moyen, pour une grosse somme d’argent, de déterminer Dumouriez à sauver le roi. Il le pourrait aisément, et d’une manière simple et rapide. Il n’aurait qu’à concerter avec M. de Clerfayt la prise des deux jeunes princes d’Orléans, en les mettant dans une position où leur fuite fut impossible. Je vous prie de m’en croire un peu sur parole, sur les effets d’un pareil événement. On traiterait ces deux prisonniers en princes, et avec des égards extraordinaires. De pareils otages feraient disparaître le seul motif qui porte les factieux à l’assassinat et on doublerait par là la force de tous ceux qui veulent sauver ce malheureux prince.

Voilà ce que M. de Bacourt fait dire à Pellenc. Est-il possible, je le demande à M. le duc de Broglie, de se douter que, précisément dans ce passage, il était question longuement de Talleyrand ? Eh bien, voici ce que Pellenc avait réellement écrit :

L’évêque d’Autun (Talleyrand) s’y est jeté tout entier (dans le parti des Jacobins). Aussi vous avez dû remarquer les efforts que fait Roederer pour sauver l’évêque qui, de son côté, est très assuré que son décret d’accusation n’aura aucune suite. Je dois encore vous dire que l’évêque d’Autun dirige d’ici (Londres) Dumouriez. Cette liaison est tout à la fois politique et mercantile. Dumouriez était depuis une année dans tous les tripots d’argent et d’affaires du sieur Sainte-Foy Talon, de l’évêque d’Autun et de Dufresne Saint-Léon ; ils ont encore plus gagné depuis l’Assemblée constituante qu’ils n’avaient fait auparavant, et, si on n’avait pas à supprimer une partie des pièces de l’armoire, on y trouverait des lettres de Dumouriez à Delessart portant qu’il a besoin de cent louis pour des chemises, de mille écus pour des habits ; on y trouverait même un plan de contre-révolution de ce Dumouriez, car vous savez que ces coquins étaient au besoin jacobins ou aristocrates. Cette liaison de Dumouriez avec les agents dont je vous parle fut encore resserrée au moment de son entrée dans la Belgique. Ces Messieurs formèrent alors le projet d’une fortune immense par le moyen de la caisse et des approvisionnements de l’armée. Malus et d’Espagnac furent envoyés pour cela : Sainte-Foy devait se tenir à Bruxelles ; Dufresne de Saint Léon voulait aussi jouer un rôle ; l’évêque d’Autun devait agioter à Londres d’après les nouvelles que lui donnerait Dumouriez. Un nommé Perthois fut placé par l’évêque d’Autun auprès de Dumouriez pour ce genre de correspondance, et La Sonde, ami de Dumouriez, vint à Londres pour concerter tout cela. Vous avez vu depuis lors avec quelle chaleur Dumouriez a défendu Malus et d’Espagnac. Ils sont élargis : Talon de son côté est rassuré sur le sort de Sainte-Foy ; il a écrit au duc d’Orléans, et Talon doit notamment son salut à Danton, qui est du même parti. Je ne vous dis ici que des choses générales qui sont nécessaires au développement d’une idée que je vais vous communiquer.

L’évêque d’Autun, mécontent de Perthois, a demandé si un banquier de lui fournir un autre homme qu’il pût placer auprès de Dumouriez. Ayant été instruit de ce fait, j’ai engagé par des voies indirectes, la personne consultée à proposer Jaubert, rédacteur de l’Indicateur. M. le comte, votre ami, sait que je dispose à peu près de ce Jaubert. L’évêque l’a agréé et il a offert de franchir, soit par Dumouriez, soit par Danton, le double obstacle qui écartait Jaubert, savoir sa qualité de commissaire du roi à Arles, et son travail dans un journal proscrit. D’après tous ces faits préliminaires, voici l’idée qui m’est venue. L’évêque d’Autun est un scélérat capable de tout pour de l’argent, qui n’a pas encore sa fortune faite et qui se voit déshonoré. Il serait capable, pour une forte somme consignée chez un banquier, d’engager Dumouriez à sauver le roi, car une pareille action les blanchirait l’un et l’autre. Or Dumouriez a un moyen fort simple de sauver le roi : ce serait de concerter avec M. de Clerfayt la prise des deux enfants de M. d’Orléans en les mettant dans une position où leur fuite fût impossible. Je vous prie de m’en croire un peu sur parole sur les effets d’un pareil événement. On s’empresserait de traiter ces deux prisonniers en princes et avec des égards extraordinaires ; de part et les otages feraient disparaître le seul motif qui porte les factieux à l’assassinat du roi et redoublerait par là les forces de tous ceux qui veulent sauver ce malheureux prince. Je vais tenter ce moyen, même sans attendre votre réponse. Quant à l’argent, la personne qui est ici (M. de Stadion) ne pouvant rien prendre sur elle, je me le procurerai facilement par le ministère anglais. Mes moyens d’exécution, une fois l’évêque décidé, seraient qu’il partit lui-même avec une personne d’ici, qui, le plan convenu, irait à en faire part de vive voix à M. de Clerfayt.

Ainsi M. de Bacourt, en éditant cette lettre dans la Correspondance avec La Marck, s’est permis de résumer en douze lignes les soixante-sept lignes qui composent le passage important qu’on vient de lire.

Et pourquoi ?

Pour servir la gloire de Talleyrand en supprimant des commérages nuisibles à cette gloire.

Ce n’est pas la seule liberté qu’il ait prise avec ce texte. Non seulement il en a, en d’autres endroits, modifier la rédaction, mais encore il a osé supprimer toute la fin, que voici :

J’ai proposé ici où j’écris de détacher deux hommes de l’armée de Dumouriez, auxquels il doit tous ses succès ; ce sont d’Aboville et d’Arçon, l’un successeur de Gribeauval et chef de l’artillerie, l’autre chef du génie ; c’est le d’Arçon de Gibraltar. Ils sont très royalistes ; il suffirait de leur assurer de l’emploi en Allemagne, leur grade et peut-être quelque argent. Ces deux hommes sont, en effet, d’un rare mérite.

Le besoin très pressant où je me trouve de faire ici quelque chose m’a porté à entendre diverses propositions qui m’ont été faites, soit de la part de l’opposition, soit de la part du ministère ; mais je n’en ai écouté aucune. Le premier parti ne me convient nullement. Je ne puis pas fausser mes principes, et, fidèle autant par goût que par devoir, je ne voudrais pas, même pour servir, jouer un rôle équivoque. Quant au parti du ministère, voici mes moyens : Sainte-Croix est ici regardé comme le véritable ministre du roi ; il voit, du moins, sous ce rapport, la cour et les ministres ; il a offert de me présenter quand je voudrais et comme je le voudrais ; mais, si je parais avoir des besoins et des besoins pressants, je serais très peu utile. J’ai été forcé de me mettre à la campagne à trois milles de Londres. Mon frère est à l’armée et ma mère à deux cents lieux.

J’avoue que les motifs de cette dernière suppression n’échappent absolument. Je la signale, parce qu’elle montre que M. de Bacourt était incapable d’éditer exactement. Il était dans sa nature de couper, d’arranger, de refaire les écrits qu’il publiait. Il n’y eut jamais éditeur plus incurablement fantaisiste.

Or, M. le duc de Broglie a écrit, dans la préface du tome V des Mémoires de Talleyrand, que M. de Bacourt, éditeur, était doué « d’une délicatesse poussée jusqu’à un scrupule méticuleux », qu’il était incapable d’altérer, de mutiler un texte, qu’il était d’ailleurs si modeste « que cet excès de présomption ne pouvait pas lui traverser l’esprit ». Il ajoute, l’imprudent ! que, si M. de Bacourt s’était permis, comme on le suppose, de mutiler les Mémoires de Talleyrand et de faire des raccords pour cacher ces mutilations, « ce serait une falsification pure et simple et un mensonge sans aucune circonstance atténuante ».

Moins sévère que M. le duc de Broglie, je dirai que M. de Bacourt a voulu embellir et non mentir, et il ne s’agit pas de flétrir la mémoire d’un excellent homme qui n’était pas né pour éditer des textes. Il s’agit de savoir si, oui ou non, les Mémoires publiés sous le nom de Talleyrand sont authentiques, et il me semble que je n’excède pas mon droit de critique en me permettant de questionner encore une fois M. le duc de Broglie.

Voici la question que je lui pose et que le public lui pose avec moi :

Considère-t-il toujours M. de Bacourt comme un éditeur irréprochable ? Croit-il toujours que celui qui a frelaté, avec la liberté qu’on a vue, la Correspondance avec La Marck, ait été incapable de mutiler et d’arranger les Mémoires de Talleyrand ? N’est-il pas temps de produire enfin le manuscrit original de ces Mémoires, ou, si l’on veut, les dictées, les notes, les papiers de toute nature d’après lesquels a travaillé ce bon M. de Bacourt ?

Si réellement M. le duc de Broglie n’a dans tout ce débat que le souci de la vérité, il se doit, il doit au public, il doit à Talleyrand, dont il est l’exécuteur testamentaire, de ne plus se dérober et de répondre enfin avec clarté.


Notes.

(1). Voir la Revue des 14 et 28 mars 1891, et 30 avril 1892.

(2). M. de Bacourt, à qui il était impossible d’être exact, date par erreur cette lettre du 28 décembre.

(3). M. Flammermont publiera, dans le prochain numéro de la revue la Révolution française, un article sur cette question. Il a bien voulu nous en communiquer par avance les épreuves et nous l’en remercions vivement. C’est donc à lui que nous devons la preuve que M. de Bacourt a frelaté la lettre de Pellenc qu’on va lire.

(4). À la fin du tome III de la Correspondance avec La Marck, M. de Bacourt avait imprimé en gros caractères (p. 465) cette déclaration : « Tous les originaux des documents composant la présente publication seront déposés, immédiatement après l’impression, aux archives de la maison d’Arenberg, à Bruxelles. » Je ne sais si cette promesse a été tenue, mais j’ai déjà dit que, quand M. Alfred Stern, l’historien de Mirabeau, voulut voir ces originaux, on lui en refusa la communication. M. de Bacourt ne se doutait pas que des copies authentiques de quelques-uns des textes qu’il arrangeait si librement subsisteraient dans les papiers de Mercy-Argenteau et seraient un jour produites à la lumière.



F.-A. AULARD






FIN



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LA REVUE BLEUE

du 18 novembre 1892








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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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