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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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LE PRINCE DE TALLEYRAND

A BOURBON-L'ARCHAMBAULT(1)

PAR

AUGUSTIN BERNARD


Collection Philippe Maillard





Bourbon-l’Archambault a toujours eu des hôtes illustres, venus demander à ses eaux bienfaisantes la guérison de leurs maladies ou de leurs infirmités. Au XVIIe siècle, comme on sait, ce fut la station la plus célèbre de France. Toute la Cour et la Ville y passèrent. Au XIXe siècle, un de ses visiteurs les plus assidus et les plus célèbres fut le prince de Talleyrand.

I

Il y vint presque chaque année(2) de 1801 à 1832. Après avoir passé l’hiver et le printemps à Paris, il faisait sa saison thermale à Bourbon, puis se rendait de là en Berry où il passait l’automne dans son château de Valençay, à moins que le séjour de Valençay ne précédât celui de Bourbon(3). Il se plaisait à répéter qu’il devait aux eaux de Bourbon la vigueur de son corps et la verdeur de son esprit. Le 19 août 1803, il écrivait de Bourbon au Premier Consul : « Je ne puis pas douter de leur efficacité pour moi ; et mon traitement accompli après la vingt et unième douche, c’est-à-dire au 1er septembre, je retournerai auprès de vous plus heureux, me sentant plus capable de vous servir. »

Talleyrand était entouré de toute une petite cour ; c’étaient des familiers qui l’avaient accompagné de Paris ou des personnages de la région qui ne voulaient pas manquer l’occasion de se faire connaître et de se faire recommander en haut lieu. Il les recevait tout en jouant au whist et s’il ne les écoutait que d’une oreille distraite, il retenait en gros ce qu’ils désiraient. Son séjour dans le pays était toujours marqué par des bienfaits sans nombre. Aussi affable que spirituel, il faisait obtenir les places et les faveurs qui lui étaient demandées, quand toutefois les prétentions des solliciteurs n’étaient ni folles, ni ridicules.

Son séjour à Bourbon était pour lui une période de détente Il y montrait une facilité d’accès et un agrément de conversation qu’on ne lui connaissait guère ailleurs. L’un des jeunes secrétaires du Cabinet, qui l’avait accompagné en 1803, parle du plaisir inexprimable des soupers de Bourbon : « Talleyrand, rapporte-t-il, se livrait au charme de penser tout haut ; on aurait dit un grand enfant savourant les heures de la récréation. » Le barbier de Bourbon venait le raser tous les jours et lui servait tous les cancans de la petite ville. Pendant les trois ou quatre semaines de la saison du prince, la station thermale, pour laquelle sa présence était la plus efficace des réclames, connaissait une vie inaccoutumée. Aussi l’entourait-on de toutes sortes d’égards. Il obtint de faire disposer pour son usage personnel une grande piscine, qui continua à s’appeler le Bain du prince.

Le docteur Pierre-Polycarpe Faye, médecin-inspecteur des eaux et auteur de divers ouvrages sur Bourbon(4), était assidu auprès de son client. Il avait la manie de farcir sa conversation de citations latines qui souvent étaient sans intérêt. La malice de Talleyrand était de faire croire aux dames présentes que le latin du docteur bravait l’honnêteté ; il aurait été impossible de leur en donner la traduction sans rougir. Ainsi, une fois où le docteur venait de citer : Plus aere vivimus quam cibo, il se refusa à donner la traduction en français pour ne pas scandaliser les honnêtes dames.

Parmi les hôtes qui fréquentaient Talleyrand à Bourbon était l’abbé Grouin de La Romagère, qu’il avait connu dans les premiers temps de sa carrière ecclésiastique et qui était devenu curé de la petite paroisse de Saint-Sauvier, dans le canton d’Huriel. Tous les biographes de Talleyrand(5) racontent à son sujet une anecdote qui nous paraît quelque peu suspecte. L’abbé de La Romagère chantait, dit-on, volontiers la chansonnette. Il le fit un jour d’une manière assez leste à propos de nouveaux mariés dont il venait de bénir le mariage :

D’abord le contrat du notaire,
Puis le sermon de La Romagère,
Tout le matin.
On dormait mal sur une chaise,
Au lit on le fit plus à l’aise,
Le lendemain.

Les assistants éclatèrent de rire. Talleyrand se tourna vers d’Hauterive qui l’avait accompagné aux eaux :

« Vous avez entendu l’abbé » ; il faut le faire évêque. »

Il s’agit en l’espèce de l’abbé Mathias Le Groing de la Romagère, qui mourut évêque de Saint-Brieuc en 1842. Peut-être, comme certains ecclésiastiques, aimait-il les chansons et les histoires rabelaisiennes sans que pour autant sa conduite donnât lieu à aucune critique. Si l’on en croit le chanoine Clément(6), ce fut un excellent prêtre et un digne évêque. Comme vicaire général de l’évêque de Clermont, il contribua au rétablissement du culte dans la région de Montluçon, tout en continuant à desservir la paroisse de Saint-Sauvier sur laquelle était situé le château de La Romagère.

En 1803, Talleyrand et sa femme avaient amené à Bourbon une petite fille âgée de quatre à cinq ans à laquelle ils étaient très attachés. On ne connaissait d’elle que son prénom : Charlotte. On ne savait rien de ses origines. Elle était probablement la fille de Talleyrand et de Mme Grand. Elle apprenait à lire, ce qui n’allait pas sans scènes de larmes.

A Bourbon comme partout, Talleyrand n’était jamais sans quelque belle amie qui lui tenait compagnie. En 1803, c’était Mme de Bonneuil, dont le gendre, Regnault de Saint-Jean-d’Angely, était un des personnages en vue du Consulat. Elle avait une soixantaine d’années. On disait qu’elle avait eu les faveurs du ministre et qu’elle avait accompli dans plusieurs cours du Nord des missions qui demandaient beaucoup d’habileté. Elle passait pour avoir la plus étonnante conversation, de nature à rappeler celle qui avait fait la célébrité de Ninon de Lenclos.

A partir de 1815, le prince de Talleyrand fut toujours accompagné à Bourbon par la duchesse de Dino, qui avait épousé en 1809 son neveu Edmond de Talleyrand-Périgord et dont on sait le rôle de premier plan dans la vie de l’illustre diplomate et dans sa conversion finale. Elle avait trente-neuf ans de moins que son oncle. La fille de la duchesse, Pauline, plus tard marquise de Castellane, était toujours aussi du voyage. Talleyrand l’appelait Minette et ne se lassait point de la voir circuler autour de lui, d’écouter ses réparties, de lui conter mille anecdotes joyeuses ou pittoresques. Enfin la comtesse Tyszkiewicz, née Poniatowska, ne le quittait pour ainsi dire jamais et vivait en quelque sorte dans son ombre. Elle s’était attachée à lui avec une fidélité sans pareille ; toute borgne qu’elle fût avec un œil de verre, elle occupait une place d’honneur dans le « sérail » du prince(7). Cette dame aimait passionnément Talleyrand et faisait souvent sa partie. Le maréchal de Castellane dit qu’elle se consolait de la perte de son argent par le bonheur de jouer avec lui.

II

Les lettres de Talleyrand donnent de nombreux détails sur ses séjours à Bourbon-l’Archambault(8).

En 1812, il était accompagné de son frère Boson, qui traitait sa surdité par des douches sur la tête. Le prince, dans une lettre du 21 juin, écrit : « Je continue mes eaux dont je suis fort content. Boson se fait doucher avec un zèle qui est admirable, surtout quand on a si peu d’espérance de succès. Il n’est pas d’une grande ressource pour moi, car il ne peut pas lire mon écriture et vous savez que je ne peux pas m’en faire entendre, ce qui détruit toute espèce de communication entre nous. Charlotte fait tous les matins de l’arithmétique avec moi. Elle vous prie de lui permettre de baiser vos mains. Mme de Talleyrand me fait la lecture tous les soirs en français et Mlle Emma en anglais. Nous sommes un peu dans la cuisine primitive, dont vous savez que je ne fais pas grand cas. »

Le 13 juillet 1812, Talleyrand écrit à Caulaincourt(9) : « J’arrive des eaux, mon cher ami, dont le séjour était, comme de coutume, toujours inanimé. Mais je ne pouvais pas y chercher d’agrément et j’espère au moins en retirer le bon effet que j’en ai plusieurs fois éprouvé. Vichy a été plus brillant, mais il finit au mois de juillet et on a conseillé à plusieurs personnes qui y étaient d’aller achever la saison des eaux à Barèges. Les preneuses d’eau de Vichy ont eu de grands succès ; elles ont obtenu pour M. Lucas(10) 90 000 francs qui doivent être employés à augmenter et à embellir l’établissement des eaux. Nous en avons été un peu jaloux à Bourbon-l’Archambault, où nous n’avons rien obtenu ; mais, comme les eaux ont fait du bien aux personnes qui étaient à Vichy cette année, je leur pardonne les avantages qu’elles ont eus sur nous. »

En 1816, Talleyrand est en complète disgrâce. Ni le curé, ni les sœurs de Charité n’osent lui faire leur visite coutumière. Le prince est surveillé par la police de Louis XVIII : « Je n’ai trouvé(11), écrit le 11 août 1816 un certain Rousseau, chargé de cette surveillance, que huit ou dix buveurs d’eau à Bourbon-l’Archambault, parmi lesquels se trouvent Mgr le prince de Talleyrand, et le duc de Bellune. Le maire lui a fait une espèce de malhonnêteté. Le prince vit très retiré. Il n’a avec lui qu’une princesse polonaise et Mme de Périgord, et un domestique composé de douze individus. On n’a vu ni entendu rien d’extraordinaire à son sujet pendant son séjour aux eaux, pas même un courrier. »

Cette surveillance étant devenue trop ostensible, Decazes écrivit au préfet de l’Allier de modérer le zèle excessif du maire de Bourbon, M. de Neuville : on ne devait pas oublier le respect toujours dû au rang de M. de Talleyrand, dans quelque position qu’il pût se trouver. Le dossier secret concernant Talleyrand a d’ailleurs disparu des archives de l’Allier ; du moins nous n’en avons pas retrouvé de trace.

En 1825, en passant à Moulins, le prince avait été tenté de se détourner de son chemin pour aller voir son ami le baron de Barante, mais il avait fallu se rendre aux eaux. « Les Angevins, les Messieurs de Bourges et d’Orléans y abondent, écrit-il le 18 juillet, mais aucun visage de Paris ne s’y montre… Je ne connais point de pays, le Berry compris, qui soit demeuré plus en retard que celui-ci. Il y a deux mille cinq cents habitants à Bourbon et il n’y a point de libraires ; on n’y reçoit d’autre journal que le Bulletin des lois, qui n’exige point de cabinet de lecture, aussi n’y en a-t-il point. »

En 1827, Talleyrand est de nouveau surveillé par la police. Il s’aperçoit que le cabinet noir ouvre ses lettres et il en plaisante : « Nous avons bien fait, écrit-il à de Barante le 19 juin, d’augmenter le budget de la poste, car cela donne le moyen de payer quelques employés de plus pour décacheter un plus grand nombre de lettres et faire qu’une lettre partie le 6 juin arrive à Bourbon-l’Archambault le 19. »

La duchesse de Dino fit cette année-là une saison à Néris. La princesse Poniatowska (comtesse Tyskiewicz) voulut aller l’y voir. « Vous connaissez, écrit Talleyrand le 10 juin à la comtesse Mollien, sa passion pour les chevaux gris ; elle en a trouvé deux qu’elle a bien vite arrêtés. Ils lui ont été amenés par un cocher qui avait un bonnet de coton et qui ne peut pas le quitter parce qu’il a la gale. Cela a un peu désappointé son élégance et m’a amusé. »

« Il y a bien longtemps, écrit-il le 20 juin à la comtesse Mollien, qu’il n’a pas paru de votre écriture à Bourbon ; cela n’embellit pas l’endroit. Il nous est cependant arrivé quelques paralytiques de plus ces jours-ci, mais nous n’avons pas un rhumatisme de connaissance. Mme de Dino soupçonne qu’elle est un peu mieux ; mais c’est si peu de chose que nous n’avons pas encore obtenu ce que promettait le médecin timide de Néris. Mes projets de retour ne sont pas encore fixés ; ils dépendent un peu de ceux que l’on forme à Néris, où j’irai passer quelques jours. »

Revoici le vieil homme d’Etat à Bourbon en 1828, avec la duchesse de Dino et Pauline, qui avait alors sept ans et demi. Le 18 août, il écrit à la comtesse Mollien : « Je quitte Bourbon ce soir. Il a fait un tel temps depuis quinze jours que je ne sais si les eaux m’ont fait du bien ou du mal. Pauline a été mon seul plaisir ; la douce approche d’une jolie enfant a un grand charme. »

Le 14 juin 1830, Talleyrand écrit à Barante : « Je quitte demain Valençay pour aller demander un peu de force dans les jambes aux eaux de Bourbon-l’Archambault où j’arriverai en juillet, pour de là revenir à Paris. » Quelques jours après, le prince réclame des cartes d’Alger qui sont restées à Valençay sur la table du salon, pour lui permettre de suivre l’expédition qui aboutit à la conquête de l’Algérie.

En passant à Moulins, le prince rencontra la Dauphine. En se présentant pour saluer la duchesse d’Angoulême, on remarqua qu’il portait un habit à la française, violet, sans broderie Etait-ce, dit l’écrivain qui rapporte ce fait(12), en signe de deuil ou en souvenir de son épiscopat ?

C’est en 1832 que nous trouvons, semble-t-il, Talleyrand à Bourbon pour la dernière fois. Il écrit au duc de Broglie qu’à Bourbon il jouit des facultés locales « pour se coucher de bonne heure, manger juste le nécessaire et n’être pas exposé à échanger une parole d’un intérêt quelconque. » « Quand on a été longtemps sans prendre les eaux et que l’on y est, écrit-il le 7 juillet 1832, à la princesse de Vaudemont, on commence par les bien prendre un mois et ensuite on se repose trois ou quatre semaines pendant lesquelles on vit de régime sans penser à autre chose qu’à tout ce qu’il y a de moins intéressant. La tête pour être tout entière exige ce traitement. Le temps est superbe pour les douches, je passe une heure trois quarts dans l’eau tous les matins. »

« Je ne peux pas croire, écrit-il à la même le 13 juillet, que j’aie été créé et mis au monde pour m’ennuyer autant que je le fais ici. S’ennuyer et étouffer, c’est trop ! La princesse Tyszkiewicz ne voit ni n’entend et ma ressource est un Espagnol qui m’entretient du luxe et de la bonne grâce de Joseph Bonaparte à Madrid. C’était tel, à ce qu’il me dit, que toutes les femmes lui étaient dévouées. J’ai cru qu’il était de mauvais goût de lui demander de quelle nature était l’expression de ce dévouement, quoique cependant il paraisse très flatté de la distinction qu’a eue Mme Mora. »

Le 31 juillet, à la même correspondante : « M. de Talleyrand, ce grand politique, cet homme si influent dans toute l’Europe, est à Bourbon-l’Archambault et il ne pense qu’à Pauline qui a été un peu malade. Que l’on connaît mal les hommes ! Du reste, c’est égal, il faut vivre comme cela et aimer ce qu’on aime. Mon rhume ne guérit pas et cela me contrarie parce que cela retarde cette prise de douches que j’ai interrompues. Je vous écris de mon lit parce que mon médecin veut me faire transpirer. Adieu, je vous aime. »

Cette saison ne laissa pas à Talleyrand un souvenir agréable. « J’ai fait aux eaux, écrit-il le 14 août 1832 à Royer-collard, le plus pénible voyage. D’abord, j’ai été victime de deux attaques d’apoplexie qui ont eu lieu dans ma chambre ; j’ai fait une violente chute et enfin j’ai eu un gros rhume qui n’est pas fini et pour lequel on me fait prendre de l’émétique. »

III

Les auteurs de l’Ancien Bourbonnais, contemporains des séjours du prince de Talleyrand à Bourbon-l’Archambault, ont donné une description assez vivante de la vie qu’il y menait.

« Nos eaux, dit Louis Batissier(13), étaient nécessaires pour entretenir la santé du prince de Talleyrand. La paix de l’Europe était dans nos puits. Le vieux diplomate n’a dit aucun secret à la voûte de nos caveaux, où les courbatures des congrès, recueillies sur les sophas, se résolvaient à la bienfaisante chaleur de la douche. J’ai vu son corps grêle et malingre disparaître tout entier sous les amples draperies d’un peignoir, une serviette enveloppant son front jauni et laissant à découvert seulement un masque ridé et dur comme celui d’une momie.

« Quand on voyait les porteurs traînant dans un méchant et grossier fauteuil ce fantôme bizarrement accoutré, il était impossible de soupçonner un être humain sans la voix forte et grondeuse qui tonnait à chaque faux pas et révélait l’homme qui paie et veut être porté commodément.

« J’ignore comment ce prince, habitué au confort de ses riches hôtels, pouvait vivre dans notre ville et se contenter de l’appartement qu’il occupait à Bourbon. La vaste chambre qui lui servait de salon était la chambre à coucher de la princesse de Conti. Un écusson à fleur de lis décorait la cheminée et le rusé diplomate pouvait voir, en faisant sa partie de piquet, ces fleurs de lis qu’il a restaurées sans amour et qu’il a vu effacer sans regret. Du reste, le jeu semblait être la seule distraction de cet homme dont la conversation était toute en questions qui souvent n’attendaient point de réponse.

« M. de Talleyrand ne déployait pas un grand apparat dans ses voyages à nos eaux ; il avait une suite fort peu nombreuse. Il n’amenait ordinairement qu’une voiture. Il faisait louer à Moulins deux paisibles rosses qui le traînaient dans un méchant carrosse de louage. Un jour, les deux destriers eurent l’insolence de renverser l’Hercule de la diplomatie sur la route d’Ygrande, en compagnie de la princesse Poniatowska, du général constitutionnel Alava(14) et d’un vieux grand-vicaire de Bourges(15), revêtu de la sinécure d’aumônier auprès de l’évêque d’Autun, qui paie peut-être les messes du grand-vicaire, mais ne les entend pas, à coup sûr. Vous vous imaginez sans doute que le vieux diplomate, faible et cassé par l’âge, eut à souffrir de sa chute ? Il ne fit que rire de l’aventure : ne dirait-on pas qu’il était de la race des chats qui se retrouvent toujours sur leurs pieds ? – J’en ai fait de plus dangereuses, dit-il. »

Talleyrand, malgré la mauvaise humeur assez ordinaire chez les baigneurs qu’il manifeste parfois dans sa correspondance, aimait beaucoup Bourbon et était fort attaché à cette petite ville. En 1803, des réparations proposées par le docteur Faye furent exécutées à l’établissement thermal. Faye y avait intéressé le prince de Talleyrand(16). L’ingénieur écrit dans son rapport du 25 thermidor an XI :

« Le Ministre des relations extérieures(17) témoigne beaucoup d’intérêt à cet établissement ; c’est lui qui, l’année dernière, a fait accorder les 1 000 écus qui ont servi à acquitter les premières dépenses. Il faut tout attendre de ce ministre, surtout si, comme on nous le fait espérer, nous devons avoir bientôt la satisfaction de le revoir à Bourbon où il pourra apprécier les travaux faits et les heureux effets qui en résultent. »

Plus tard, en 1825, c’est le prince de Talleyrand qui eut le premier l’idée de relier l’établissement thermal aux allées Montespan. Le terrain était alors occupé par les bâtiments en ruines de l’église et du couvent des Capucins, fondé en 1622 et vendu comme bien national en 1792, et par de nombreuses maisons qui, s’étaient élevées sur les anciens jardins du couvent. L’Etat, à la demande du prince, racheta ces maisons et expropria plus de trente propriétaires. Sur cet emplacement fut créé le parc actuel de l’établissement thermal. Le prince fit aussi établir dans ces allées un petit casino appelé le Salon, fort joli édifice(18) qui a disparu lors de la construction du nouvel établissement en 1883. On trouve quelques allusions à l’action du prince de Talleyrand en cette affaire dans les archives de l’Allier(19).

Comme il arrive souvent aux baigneurs dans les villes d’eaux, Talleyrand habita à Bourbon divers logis(20), à savoir :

1° Une maison encore existante, sise place des Capucins, en face de l’ancien établissement thermal. Elle appartenait à Bourdier de Beauregard et était louée à Hercule Secrétain de Neuville, maire de Bourbon, de 1815 à 1818. C’est dans cette maison, appelée aujourd’hui « logis Sévigné », qu’il eut pour salon la chambre à coucher de la princesse de Conti dont il est question dans l’Ancien Bourbonnais. La maison contiguë à la précédente, dite aujourd’hui Pavillon Talleyrand, qui appartenait à Jacques Méténier, maire de Bourbon de 1818 à 1821, a peut-être été aussi habitée par le prince et sa suite.

2° Une autre maison sise également place des Capucins et occupant l’emplacement des thermes romains, qui appartenait à Bequas des Gagères. Cette maison, complètement reconstruite en 1873, est appelée aujourd’hui Hôtel Montespan et constitue avec les deux précédentes l’Hôtel de Mme Guet.

3° Une maison encore existante, voisine de l’église paroissiale, dite le Prieuré, ancien couvent de Bénédictines à la collation des abbesses de Saint-Menoux, vendue en 1792 comme bien national à Sébastien Bourderye. C’est une construction de l’époque de Louis XIV, avec de hautes fenêtres à petits carreaux et une forte grille d’entrée, à travers laquelle on aperçoit un jardin et un perron de plusieurs marches conduisant à un bâtiment. A l’extrémité gauche, sur un autre perron de forme arrondie, s’ouvre un salon aux boiseries blanches. En 1870, il était encore garni d’un mobilier de tapisseries d’Aubusson d’époque Louis XVI, qui avait servi au prince de Talleyrand. Une petite porte percée dans le mur de la vieille église permettait au prince d’y entrer directement sans passer par la place. Cette maison appartient aujourd’hui aux hospices de Bourbon. Elle est occupée par notre confrère M. Simonin, président du Syndicat d’Initiative de Bourbon.

On a conservé dans ma famille une recette de pâté de lièvre provenant du cuisinier du prince de Talleyrand, le père Briet. Comme mes compatriotes du Bourbonnais ont la réputation d’aimer la bonne chère, peut-être ne me sauront-ils pas mauvais gré de reproduire ici cette recette :

Prenez toute la viande d’un lièvre, 2 livres de rouelle de veau, 2 livres de filet de porc frais, un quart de lard à larder que vous couperez de la longueur d’un doigt et d’un demi-centimètre d’épaisseur. Assaisonnez de deux poignées de sel, poivre, beaucoup de persil haché, d’échalote et d’ail hachés fins ; mettre moins d’ail que d’échalote, vinaigre, huile d’olive et tout le sang du lièvre. Si le lièvre n’en a plus, prenez celui d’un canard ou à défaut d’un poulet : le sans est indispensable. (Un pâté fait ainsi avec un canard est très bon.)

Croûte : Prenez trois livres et demie de farine, une livre et demie de beurre, sel, trois œufs entiers, trois verres d’eau, faites une pâte brisée, très dure. Quand elle est bien prise tout ensemble, coupez-en un morceau pour le couvercle que vous faites mince. Etendez la pâte destinée au pâté en lui conservant la forme ronde, amincissez-la du milieu, laissez-la épaisse sur une hauteur de 10 centimètres environ. Placez la pâte sur la tôle, relevez les bords et étendez-les en hauteur en amincissant la pâte avec les doigts et en la resserrant du haut ; obtenez 15 centimètres au moins. Alors placez la viande en la mélangeant le plus possible. Mouillez la pâte du tour du pâté à l’intérieur, posez le couvercle que vous avez mouillé également en dedans. Faites prendre ensemble les bords du couvercle et la pâte du tour du pâté en les pinçant ensemble avec une pince à pâte. Ajustez les bords en les rognant avec un couteau, faites un trou au milieu du couvercle et mettez la cheminée faite avec une carte blanche neuve, entourée de pâte, entourez le pied de la cheminée avec un cordon de pâte, décorez le couvercle de morceaux de pâte coupés très mince en feuilles, losanges, etc… Dorez la pâte, puis enveloppez le tour du pâté d’une bande de papier enduite de beurre, et de la hauteur de la pâte. Attachez-la avec du fil de cuisine dont vous l’entourez plusieurs fois sans serrer. Trois heures de cuisson et mettez au four de boulanger.

IV

Il nous reste à mentionner un fait peu connu et sur lequel il est difficile de faire complètement la lumière. On sait que Talleyrand eut de nombreux enfants naturels. Une fille du prince et de la duchesse de Dino serait née à Bourbon, en 1816. Voici l’acte de naissance de cette enfant :

L’an 1816, le 15 du mois de septembre, heure de 10 du matin, par devant nous, François Sarraut, adjoint délégué par M. le Maire, faisant fonction d’officier de l’état civil de la commune de Bourbon-l’Archambault, canton dudit nom, département de l’Allier, est comparu Pierre Buissonnier, laboureur au domaine des Salles, âgé de 60 ans, lequel nous a présenté un enfant qu’il nous a déclaré lui avoir été remis au pont de Vernouillet, aujourd’hui, à 4 heures du matin, par un inconnu qui lui a dit de s’en charger, sous promesse de récompenses, ce qu’il a accepté, quoiqu’il ne connût pas les parents, ni le particulier, qui s’est enfui en lui remettant l’enfant. L’ayant examiné, nous l’avons reconnu être du sexe féminin, âgé d’environ trois jours, lequel était enveloppé d’une bourrasse blanche, d’un lange, d’une brassière d’indienne, d’un bonnet de bazin blanc et d’un mouchoir rouge en coton. De suite nous avons inscrit l’enfant sous les nom et prénoms de Dessalles Marie-Henriette, et avons ordonné qu’il resterait entre les mains du dit Pierre Buissonnier, sans salaire, attendu qu’il nous a répété s’en charger à son domicile, laquelle déclaration le sieur Buissonnier a affirmé sincère et véritable en présence de Pierre-Polycarpe Faye, propriétaire, âgé de 40 ans et Claude Méténier, tailleur d’habits, âgé de 48 ans, tous les deux domiciliés en cette ville, qui ont signé avec nous le présent procès-verbal, excepté le sieur Buissonnier qui a déclaré ne savoir, de ce requis. Les jour, mois et heure susdits. Signé : Faye, Méténier, Sarraut.

Il n’a pas été possible de retrouver l’acte de baptême, un des curés de Bourbon ayant, par une initiative regrettable, détruit les registres se rapportant à cette période.

L’enfant trouvée n’était-elle pas la fille du prince de Talleyrand et de la duchesse de Dino ? Certains renseignements rendent la chose très vraisemblable. Il y a eu de par le monde une Mme de Salles, dont le prénom était Henriette et qui passait pour la fille du prince. Elle était fort jolie et mena longtemps assez grand train. On l’appelait dans la famille la tante Henriette. Elle épousa un notaire, M. G., et ses descendants existent encore. Nous évitons à dessein de préciser davantage. Descendre de Talleyrand en ligne directe, comme Delacroix et comme le duc de Morny, n’est pas un privilège banal, mais on ne sait jamais où les familles mettent leur point d’honneur en cette matière.

La tradition orale de Bourbon-l’Archambault n’a guère conservé du prince de Talleyrand que deux souvenirs : celui de la chute qu’il fit sur la route d’Ygrande, dont il se releva en riant et en déclarant qu’il était bien habitué à tomber et à se remettre sur ses pieds et la recette du pâté de lièvre.

Un bon mot et une recette culinaire, le prince eût sans doute assez aimé survivre sous cette forme dans la mémoire des habitants de Bourbon.

Augustin Bernard.

Notes.

(1) Voir G. Lacour-Gayet, Talleyrand (1754-1838), Paris, Payot, 1928-1937, 4 vol. du 8e, nombreuses planches. M. Lacour-Gayet a consacré à Talleyrand dix-huit ans d’études. Son livre constitue une œuvre définitive. Nous lui avons fait de nombreux emprunts et c’est seulement au point de vue de l’histoire locale que nous pouvons espérer y ajouter quelques compléments. Mon oncle Etienne Débordes (1828-1903), maire et conseiller général de Bourbon-l’Archambault, érudit soigneux et bien documenté, m’a légué des dossiers dans lesquels j’ai puisé, après vérification, quelques-uns des renseignements qui suivent.

(2) Lacour-Gayet, II, p. 108-113.

(3) H.C.T. Bourbon-l’Archambault, l’Art en Province, t. XII, 1861, p. 68.

(4) L. Grégoire. Les docteurs Faye et leurs ouvrages sur Bourbon-l’Archambault. (B. de la Société d’Emulation du Bourbonnais, 1907, 1907, XV, pp. 103-110, 133-138, 167-183 et t. à part, Moulins, 1907.

(5) Lacour-Gayet, II, p. 109.

(6) Abbé Joseph Clément, B. de la Société d’Emulation, 1902, p. 225, note. – In. Le personnel concordataire dans le département de l’Allier, Moulins, 1904, p. 35-37 (avec portrait). – In L’évêché de Moulins, Moulins, 1923, p. 109.

(7) Lacour-Gayet, IV, p. 227.

(8) Le texte des lettres est emprunté à Lacour-Gayet, sauf indication contraire.

(9) Jean Hanoteau, Lettres de Talleyrand à Caulaincourt, Revue des Deux-Mondes, 1er novembre 1935.

(10) Médecin-inspecteur des eaux de Vichy.

(11) Jean Gorsas, Mémoires, lettres inédites et papiers secrets de Talleyrand, Paris, 1891, p. 238, d’après les rapports de la section de police, Archives Nationales, F. 7, dossiers 6817, 6417, 6418, 6330, 6193, 6374.

(12) Capefigue, Les diplomates européens, t. I, p. 118, cité par Lacour-Gayet, III, p. 222.

(13) L’Ancien Bourbonnais, Moulins, Desrosiers, 1837, t. II, p. 208-209. Nouvelle édition, Moulins, 1934, t. III, p. 229-230. Le passage est reproduit en entier par L.-J. Alary, Moulins depuis cinquante ans, Moulins, Crépin-Leblond, 1889, p. 32.

(14) Le général espagnol Alava avait accompagné les princes d’Espagne à Valençay en 1808 et avait conservé bon souvenir de son séjour.

(15) L’abbé Le Groing de La Romagère, dont il est question plus haut. Il était grand-vicaire de Clermont et non de Bourges.

(16) L. Grégoire, Les docteurs Faye, B. de la Soc. d’Emulation, 1907, p. 12 du t. à part.

(17) Archives de l’Allier, X, 56. Voir aussi une lettre du docteur Faye au préfet du 4 frimaire an XII.

(18) On en trouvera une vue dans E. Regnault, Précis sur les eaux de Bourbon, Paris, 1842, p. 36, et dans L. Grégoire, art. cité, p. 23 du t. à part.

(19) Série X, Etablissement thermaux. Lettre du ministre de l’Intérieur au préfet du 31 août 1821.

(20) Lacour-Gayet, II, p. 108 et IV, p. 72. L’auteur a utilisé divers renseignements que nous avions eu le plaisir de lui fournir.



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BULLETIN DE LA SOCIETE DE L'EMULATION DU BOURBONNAIS - 3è TRIMESTRE 1938







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" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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