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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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LES DEBUTS DIPLOMATIQUES DE TALLEYRAND

SA MISSION A LONDRES EN 1792

PAR

F. AUBURTIN



ANNALES DE L'ECOLE LIBRE DES SCIENCES POLITIQUES - 1890





Dans les premiers mois de l’année 1789 parut un livre intitulé Galerie des Etats-Généraux. Parmi les portraits dont il se compose et qui, sous des noms d’emprunt, représentent les principaux personnages que la France députait alors à Versailles, figure l’esquisse suivante : « Amène à ces formes enchanteresses qui embellissent même la vertu. Le premier instrument de ses succès est un excellent esprit. Jugeant les hommes avec indulgence, les événements avec sang-froid, il a cette modération, le vrai caractère du sage… Amène ne songe pas à élever en un jour l’édifice d’une grande réputation. Parvenue à un haut degré, elle va toujours en décroissant, et sa chute entraîne le bonheur, la paix ; mais il arrivera à tout, parce qu’il saisira les occasions qui s’offrent en foule à qui ne violente pas la fortune. (1) »

Celui dont Laclos dessinait si finement l’ondoyante physionomie et dont il prédisait en termes louangeurs et malicieux à la fois la brillante destinée, n’est autre que Talleyrand. Quoique jeune encore, il n’était pas, en effet, un nouveau venu sur la scène du monde, et l’idée qu’il avait su donner de son esprit paraissait autoriser les plus flatteuses espérances. L’aîné d’une race illustre et voué comme tel au métier des armes, puis réservé, par suite d’un accident qui le rendit infirme, pour la condition ecclésiastique, il était devenu prêtre malgré lui, sans avoir ni le goût ni les croyances de son état. Avec les sentiments de son siècle, il en adopta les mœurs. De même qu’il n’avait reçu l’affection de personne, il ne consacra la sienne à personne, et il ne chercha dans ses fonctions qu’un moyen commode de parvenir. Nommé agent général du clergé de France, et fort mêlé au monde, il connut la religion, la politique et les affaires, mais il apprit en même temps à fixer sur son visage un masque, derrière lequel s’agitèrent sans se trahir les pensées les plus diverses. Son impassibilité célèbre fut une de ses forces. Il semble que de ses traits elle ait passé jusqu’à son âme. S’il ressentit, lui aussi (2), du moins il ne sut pas garder et entretenir la flamme généreuse de cette jeune noblesse, qui unissait aux manières exquises de l’ancienne société les viriles ambitions de la société nouvelle, dont le marquis de la Fayette fut le héros et dont le comte de Ségur a retracé avec grâce et mélancolie, dans ses Mémoires, l’enthousiasme et les illusions. « Il faut, en politique comme ailleurs, disait Talleyrand, ne pas engager tout son cœur, ne pas trop aimer ; cela embrouille, cela nuit à la clarté des vues, et n’est pas toujours compté à bien. (3) »

L’Assemblée constituante, où il s’était signalé par son adhésion à diverses mesures révolutionnaires et par sa motion sur la vente des biens ecclésiastiques, avait laissé la France sans chefs obéis, sans principes respectés, « gouvernée, écrivait un de ses membres les plus judicieux (4), par vingt-cinq millions de législateurs, et dans une situation comparable à ce que serait le monde de Descartes au milieu du choc de ses tourbillons ». L’heure des modérés était passée, mais, quoiqu’il fût des leurs, Talleyrand n’avait nulle envie de quitter les affaires pour se condamner à l’oubli et se perdre avec eux. Il avait trente-sept ans ; il possédait à la fois la jeunesse et l’expérience, il voulait occuper ses talents. Entamer une carrière nouvelle lui était d’ailleurs plus facile qu’à d’autres. La nature de son caractère l’avait préservé des paroles ou des actes qui lient pour jamais. Tandis que la plupart de ses collègues avaient donné leur âme à leur cause, il n’avait entendu prêter à la sienne que son esprit. Il s’était démis de ses fonctions d’évêque au mois de janvier 1791, pour remplir celles d’administrateur du département de Paris. Mais un an plus tard, l’Assemblée législative avait succédé à la Constituante ; les clubs la dominaient, c’était le règne des brouillons et des violents. Ce poste, très en vue et exposé aux assauts de la multitude, devenait périlleux. Talleyrand n’essaya pas d’affronter l’orage. « Amène cède aux circonstances, à la raison, et croit pouvoir offrir quelques sacrifices à la paix », avait dit obligeamment Laclos, qui connaissait son modèle. La première Assemblée avait interdit à ses membres d’accepter pendant deux années aucune place du gouvernement, mais Talleyrand pouvait être employé à titre officieux. Il s’agissait alors de nous assurer, en cas de guerre avec les puissances continentales, l’alliance ou tout au moins la neutralité de l’Angleterre. Telle est la mission qu’il reçut du ministre des Affaires étrangères, Delessart. Elle lui procurait l’inestimable avantage de le soustraire momentanément aux difficultés intérieures, et de le fixer dans un lieu d’observation, où il se trouvait « suffisamment près pour ne pas être oublié et suffisamment éloigné pour n’être pas compromis (5) ». Né diplomate, il se sentait d’ailleurs attiré par sa vocation secrète et par le désir de satisfaire ses goûts en même temps qu’il servirait son pays, car « il y avait en lui, selon la juste remarque de Guizot, du patriotisme à côté de l’égoïsme, et il cherchait volontiers dans le succès de la politique nationale son propre succès (6) ».

M. Pallain, qui a fait paraître, il y a quelques années, la correspondance de Talleyrand avec le roi Louis XVIII pendant le congrès de Vienne, vient de publier celle qu’il entretint de Londres, en 1792, avec le département des Affaires étrangères (7). Nous serons plus tard initiés de même à celle qu’il dirigea comme ministre du Directoire (8) et de Napoléon, puis comme ambassadeur du roi Louis-Philippe. Mieux peut-être que ces Mémoires si impatiemment attendus (9) et qui, sous la plume habile de leur auteur, sauront appuyer et glisser où il convient, les pièces que M. Pallain nous communique ou nous annonce permettront de concevoir une idée nette du rôle politique de Talleyrand. Le présent volume retrace ses débuts dans la diplomatie et son apprentissage dans cet art difficile, qu’il a exercé si longtemps et avec tant d’éclat, qu’il dut accommoder aux exigences du plus impérieux des maîtres, dont il déploya les inépuisables ressources, lorsqu’il se rencontra seul, face à face, parmi les salons de Vienne, avec l’Europe coalisée, comme l’Empereur s’était rencontré face à face avec elle sur les champs de bataille et qui lui valut enfin, grâce à l’incomparable ascendant qu’il y avait acquis, de terminer sa carrière par l’accomplissement de l’œuvre à laquelle il avait, un demi-siècle auparavant, voué ses premiers efforts, l’alliance des deux grandes nations occidentales l’Angleterre et la France.


I


C’est à l’école de Mirabeau que Talleyrand s’était formé pour la mission qu’il allait remplir. La conclusion d’une alliance anglo-française était un des rêves favoris du tribun. Elle eût heureusement couronné le siècle où avait paru l’Esprit des lois. Tant que vécut Louis XIV, la France, éblouie par la majesté de ce grand règne et respectueuse de ses souverains, avait jugé sévèrement la patrie de Cromwell. Mais sous la Régence, où l’on se piquait de penser librement, elle osa porter ses regards au-delà des rivages de la Manche, et s’éprit aussitôt des nouveautés et des hardiesses britanniques. C’est le temps où le spirituel et léger Bolingbroke, qui réunissait « toute l’érudition de son pays et toute la politesse du nôtre (10) », recevait, dans son château de la Source, les hommages de Voltaire, et faisait, moins peut-être par l’agréable variété de ses connaissances que par son libertinage élégant, les délices de la société française. Nos écrivains et nos publicistes visitaient l’Angleterre à leur tour. Voltaire en rapportait la physique de Newton, la philosophie de Locke et quelques échantillons des drames de Shakespeare ; Montesquieu, le goût et la science des gouvernements mixtes. Néanmoins l’antique rivalité des deux peuples et l’opposition de leurs intérêts furent longtemps encore, pour les désunir, plus puissantes que les efforts de quelques esprits supérieurs pour les rapprocher. Mais, dès le rétablissement de la paix, quand, affranchie de ses préoccupations extérieures et rendue à elle-même, la France put enfin manifester ses ardentes aspirations vers un état politique mieux approprié à ses idées et à ses mœurs, elle commença à se demander pourquoi « sept lieues de mer séparaient un pays où la nation était tout d’un pays où la nation n’était rien (11) », et elle se tourna de plus en plus du côté de l’Angleterre pour admirer et envier ce qui lui manquait : des institutions libres. Mirabeau s’y rendit en 1784. Il débarque et il ne peut retenir un cri d’étonnement à l’aspect des riches campagnes qu’il traverse pour gagner Londres et à la pensée du bien-être général, dont elles témoignent. « Je sentais mon âme fortement et profondément saisie, en parcourant ces contrées plantureuses et prospères, écrit-il à Chamfort, et je me disais : Pourquoi cette émotion si nouvelle !… C’est que tout me dit qu’ici le peuple est quelque chose, qu’ici chaque homme a le développement et le libre exercice de ses facultés et qu’ainsi je suis dans un nouvel ordre de choses. (12) » Il assiste à l’ouverture du Parlement le 25 janvier 1785, et, à mesure que son séjour se prolonge et qu’il connaît mieux les anglais, il éprouve à la fois moins de goût pour la grossièreté de leurs mœurs, et plus d’estime pour leur sagesse politique : « Je crois qu’individuellement parlant nous valons mieux qu’eux et que le terroir du vin l’emporte sur celui du charbon de terre, même par son influence sur le moral… Mais qu’est-ce donc que la liberté, puisque le peu qu’il s’en trouve dans une ou deux bonnes lois place au premier rang un peuple si peu favorisé de la nature ? Que ne peut pas une constitution ! (13) »

Rien de plus simple, dès lors, pour la France qui en voulait une, elle aussi, que de chercher là des exemples. Et, comme une longue paix lui était indispensable pour entreprendre cette grande transformation de son état politique, l’idée d’une alliance avec l’Angleterre s’empara de l’esprit de Mirabeau. Il la communiqua à ses amis. Dans le groupe de Gentilshommes, d’économistes, de disciples dont il s’entourait, parmi les Biron, les Narbonne, les Talleyrand, les Dupont de Nemours, les Panchaud, ce fut bientôt un lieu commun de dire que la tranquillité de l’Europe exigeait l’accord de l’Angleterre et de la France. L’alliance prussienne leur semblait le complément naturel de l’alliance anglaise. Chose singulière, aucun personnage n’était alors, chez nous, plus populaire que le grand Frédéric. On le portait aux nues, autant qu’on ravalait la cour de Vienne ; on lui pardonnait de nous avoir vaincus, bien plus qu’à elle de nous avoir laissé vaincre. Avec lui, nous avions triomphé jadis sur tous les champs de bataille, à Fontenoy, à Raucoux, à Lawfeld. L’amitié de l’Autriche ne nous rappelait, au contraire, que des défaites récentes, des hontes, la perte de l’Inde et du Canada. Enfin Frédéric avait été l’idole des Voltaire, des d’Alembert, des Raynal ; dès lors la conquête de la Silésie était juste et Rosbach oublié.

Précisément Mirabeau reçut, l’année suivante, de M. de Vergennes, une mission secrète pour la cour de Berlin. C’était l’occasion d’étudier de plus près les chances d’une alliance avec la Prusse et l’Angleterre, et d’en suggérer l’idée au ministère français. Mirabeau n’eut garde de la laisser échapper. Dans ses lettres, adressées tantôt au duc de Lauzun, tantôt à l’abbé de Périgord (14), et que celui-ci était chargé de revoir, d’embellir pour les communiquer au roi et les remettre ensuite à M. de Vergennes, il revient sans cesse sur ce sujet. Il supplie Biron de se faire, à Paris, l’avocat de l’alliance anglo-française, « cette alliance de deux pays qui doivent et peuvent commander la paix au monde ou qui ne cesseront jamais de l’ensanglanter en se déchirant. (15) » Il écrit à Talleyrand : « Le duc de Brunswick m’a demandé si je traiterais de chimère impraticable le projet d’une alliance entre la Prusse, l’Angleterre et la France, dont le but solennellement avoué serait de garantir en Europe à chacun ses possessions respectives… Cette idée, qui me roule depuis sept ans dans la tête, est trop grande pour n’être pas séduisante ; elle immortalisera infailliblement le souverain qui l’exécutera et le ministre qui saura le seconder. » Le plan qu’il exposait ainsi dans l’obscurité d’une correspondance secrète, Mirabeau, devenu président du comité diplomatique de l’Assemblée constituante, parut l’oublier, l’abandonner même un moment ; mais, en dépit des contradictions auxquelles son mobile esprit se laissait entraîner, il y revint sans cesse, et, dans un des derniers discours qu’il ait prononcés, après avoir loué magnifiquement l’Angleterre, « cette terre classique de la liberté », il déclarait, en un langage qui porte avec lui sa date, que « jeter les grandes bases d’une éternelle fraternité entre cette nation et la nôtre, serait un acte profond d’une politique vertueuse et rare (16) ».

Quant à Talleyrand, il ne cessa pas un jour de partager, sur ce point, les idées de son illustre ami. Toute occasion lui semblait bonne pour en préparer le succès. C’est ainsi qu’il saluait comme un heureux gage de rapprochement futur le traité de commerce de 1786. Plus tard il demandait à l’Assemblée que des commissions de l’Académie des sciences et de la Société royale de Londres fussent appelées à s’entendre sur quelque unité naturelle de poids et de mesures, qu’elles proposeraient à l’adoption de la France et de l’Angleterre, et il exprimait l’espoir que « ce concours de deux nations, interrogeant ensemble la nature pour en obtenir un résultat important, deviendrait le principe d’une union politique opérée par l’entremise des sciences (17) ». Mirabeau considérait si bien Talleyrand comme son disciple, qu’il l’avait désigné pour le Département des Affaires étrangères, dans le cabinet qu’il devait former et qu’un vote déplorable (18) de l’Assemblée, qui excluait ses membres du ministère, l’empêcha malheureusement de constituer. Enfin ce projet, toujours poursuivi mais toujours ajourné, d’une entente avec l’Angleterre, fut, au lit de mort de Mirabeau, la matière d’un entretien suprême avec son correspondant d’autrefois, devenu son collègue du comité diplomatique. C’est donc, en quelque sorte, de Mirabeau que Talleyrand tenait la mission que lui confiait Delessart. Ce qu’il emportait à Londres, ce n’était pas seulement un dessein longuement mûri, fruit d’une expérience personnelle et de réflexions solitaires, c’était la pensée du grand tribun, bien plus, c’était l’esprit même de l’Assemblée constituante, qui allait encore, après qu’elle avait disparu, diriger la conduite du plus habile et du plus éclairé peut-être, sinon du plus pur et du meilleur de ses représentants.


II


Avant de suivre Talleyrand dans l’exécution de sa tâche, il est indispensable de rappeler brièvement au milieu de quelles circonstances il l’entreprit. Le ministère avait été renouvelé à la fin de l’année 1791. Ses deux membres principaux, en raison de leur valeur ou de leur poste, étaient Narbonne et Delessart. Le comte de Narbonne occupait le département de la guerre. Officier, il avait employé les loisirs de sa vie de garnison à apprendre le droit public, l’histoire et la diplomatie ; il avait étudié avec soin les institutions de l’Angleterre dans les débats, publiés depuis peu, du Parlement britannique. Aimable et spirituel autant que laborieux, il s’appliqua, pendant les trois mois qu’il fut ministre, à gagner la faveur de l’Assemblée. Il y réussit du premier jour. A peine cet homme du monde eut-il abordé la tribune, qu’il conquit tous les cœurs par son aisance, sa bonne grâce, sa loyauté. La politique de Narbonne, audacieuse il est vrai, mais la seule peut-être qui fût sage alors, consistait à répudier franchement, au nom de Louis XVI, et l’émigration et toute complicité avec l’étranger, à stimuler par là le zèle des constitutionnels, que cette complicité gênait, à désarmer du même coup les Girondins, qu’elle exaspérait contre la cour, à réorganiser les troupes, tant pour en imposer à l’Europe que pour servir de sauvegarde au roi ; enfin à relever le prestige de la couronne, s’il était nécessaire, par une campagne vigoureusement menée contre l’Autriche. Malheureusement il ne devait pas compter sur l’appui de ses collègues. La plupart d’entre eux subissaient l’influence de Barnave et des Lameth. Ceux-ci, au lieu de marcher d’accord avec l’Assemblée, cherchaient à la discréditer ; loin de conseiller la guerre contre l’Empereur, ils travaillaient à obtenir de lui qu’il convoquât un congrès des puissances, afin de fournir au roi l’occasion de se porter comme médiateur entre les souverains et son peuple et de ressaisir ainsi une partie de l’autorité qu’il avait perdue. Entre ces deux systèmes, dont le but était identique et tendait à raffermir le trône chancelant de Louis XVI, mais qui présentaient dans les moyens d’y parvenir une opposition manifeste, le ministre des Affaires étrangères Delessart flottait irrésolu, « homme vague, incertain, écrivait Governor Morris, de ceux dont Shakespeare a dit qu’ils tournent leur bec d’alcyon à tout vent (19) ».

Le plan de Narbonne, où figurait éventuellement une déclaration de guerre à l’Autriche, exigeait que la France s’assurât sans retard le concours ou la neutralité des deux grandes puissances qui pouvaient être tentées de participer à la lutte, la Prusse et l’Angleterre. C’est ainsi que Narbonne se trouvait amené à reprendre le dessein favori de Mirabeau, l’alliance anglo-prussienne. Quoi de plus naturel, dès lors, que d’associer à cette œuvre Talleyrand, son propre ami d’enfance, Biron, son compagnon d’armes, intimes confidents, l’un et l’autre, des pensées de Mirabeau ? Brissot et la Gironde, ennemis acharnés de l’Autriche, s’y prêtèrent volontiers, mais nul ne s’y porta avec autant d’entrain que Biron. Cet ancien favori de la reine passé au parti d’Orléans, qui, après avoir épuisé dans sa jeunesse tous les succès de la galanterie et de la mode, s’était, dans la maturité de l’âge, mis en quête d’aventures politiques et qui n’en rencontra qu’une, l’échafaud révolutionnaire, s’abandonnait alors à ses rêves d’ambition, que l’avènement de Narbonne au ministère venait d’exalter encore. Il avait beaucoup voyagé ; il avait été reçu jadis à la cour de Berlin, il s’était rendu célèbre en Angleterre par ses amours et ses chevaux de course. Ne pouvait-il pas, au moyen des relations mondaines et politiques qu’il y conservait, pénétrer jusqu’aux chancelleries et conclure enfin cette alliance, qui devait, en isolant l’Autriche, assurer la supériorité de la France et le triomphe de la Révolution ? Tel était le sujet de la correspondance presque quotidienne qu’il entretenait de Valenciennes, où il exerçait un commandement à l’armée du Nord, avec Talleyrand et Narbonne. Tous les trois ne faisaient qu’un, mais ils se défiaient du ministre des Affaires étrangères et de ses oscillations perpétuelles. « Il ne vaut pas mieux que tous les autres, disait Biron, il sera pendu pour eux et pour lui, car dans ce moment lenteur est trahison. (20)» Aussi résolurent-ils de se passer de lui et d’organiser, à côté de la diplomatie officielle, une diplomatie occulte. Delessart venait d’envoyer le comte de Ségur à Berlin ; ils y expédièrent aussitôt un négociateur à eux, un M. de Jarry, qui devait gagner à prix d’or toute la cour, valets de chambre, maîtresses et ministres. Le faible Delessart lui-même avait fini par prêter les mains à ce double jeu. Jarry partit le 8 janvier. « Ses instructions sont celles que vous auriez dictées », écrit Talleyrand à Biron. Quelques jours ne s’étaient pas écoulés, que cet homme les trahissait tous et livrait leur secret au comte de La Marck.

Restait l’Angleterre. A Londres comme à Berlin, Biron entendait avoir, auprès du représentant accrédité du gouvernement français, un agent à lui. Le dissentiment du cabinet se manifesta et sur la mission et sur le choix de l’envoyé. Hors du conseil, Barnave et les Lameth s’opposaient vivement à une mesure qui ne pouvait qu’inquiéter l’Empereur. Delessart, qui s’y était rallié sur les instances de Narbonne, l’abandonna, puis s’y laissa ramener. Quant à la personne du négociateur, il avait d’abord été question de Biron. On objecta qu’un partisan du duc d’Orléans ferait mauvais effet et que la place de Biron, qui allait passer lieutenant général, était à l’armée du Nord. « Après huit jours de pourparlers, lui écrivait Talleyrand, on est revenu à moi et l’on m’a dit : Pourquoi n’iriez-vous pas en Angleterre ? – Parce que je ne suis pas à cela, à une énorme distance, aussi bon que M. de Biron, qu’il faut nommer. – Après mille choses dont je vous épargne l’ennui, M. Delessart m’a proposé catégoriquement d’aller en Angleterre et m’a dit : c’est précisément parce qu’il est extraordinaire que vous alliez en Angleterre, que vous y êtes bon ; on jugera à Vienne et à Berlin, que nous avons véritablement l’intention de faire quelque chose. – Je lui ai dit que je lui répondrais aujourd’hui, et ma réponse sera que j’accepte. Vous remarquerez que tout cela est secret et le restera. (21) » Pour prix d’une alliance, Talleyrand était autorisé à offrir au cabinet de Saint-James l’île de Tabago et, au besoin, l’île de France et Bourbon ; même, s’il faut en croire Governor Morris (22), Brissot n’aurait pas reculé devant la cession de Dunkerque et de Calais, prêt à trafiquer ainsi, sous main, de ce patrimoine national dont la fière Gironde se portait si bruyamment, dans ses harangues, pour la vigilante et incorruptible gardienne. Il fut décidé que Biron accompagnerait Talleyrand en Angleterre, avec la mission d’y acheter des chevaux pour l’armée, mais surtout afin d’introduire son ami auprès des personnages de marque qu’il avait fréquentés dans le cours de ses précédents voyages.

Si l’autorité d’un agent diplomatique se mesure à celle du gouvernement qui l’emploie, qu’on juge des obstacles qu’allait rencontrer Talleyrand. Dépourvu de caractère officiel, il avait pour unique appui dans le cabinet Narbonne, que ses liaisons politiques et ses vues isolaient lui-même de ses collègues. Il était à peine soutenu par le ministre des Affaires étrangères qui l’envoyait. Enfin il était secrètement désavoué à Vienne, à Madrid et jusqu’à Washington par le roi et la reine (23), qu’avaient blessés au vif tant de mesures irréfléchies, prises en leur nom et contre leur gré, tant d’intrigues nouées et dénouées autour d’eux, qui, en les déconsidérant, en leur ôtant la dignité dans l’épreuve et le respect de l’Europe, les dépouillaient de la seule majesté qu’ils pussent retenir encore et qu’il eût fallut sauver à tout prix.


III


Talleyrand arriva à Londres le 24 janvier 1792. Tout différent eût été, deux ans et demi plus tôt, l’accueil que lui réservait l’Angleterre. Elle avait assisté aux premiers actes de notre révolution avec un singulier mélange de surprise, de crainte et de sympathie. Un tel réveil l’étonna. Elle avait retenu la brève et sévère définition que Chesterfield donnait du gouvernement de la France : « C’est une monarchie absolue ou despotique, c’est-à-dire que le roi fait tout ce qu’il veut, de sorte que le peuple est esclave ». Lorsqu’elle vit ce peuple se lever au nom de la liberté, elle conçut, dans son patriotisme jaloux, quelque dépit de n’être plus seule en possession d’un si noble privilège, et une certaine appréhension que la force et la grandeur de la France ne s’en accrussent encore. Elle ne put néanmoins s’empêcher de suivre d’un œil bienveillant cet énergique effort d’une nation rivale, qui lui rappelait à elle-même de glorieux souvenirs, et qui semblait, après une courte période de troubles inévitables, devoir aboutir sur le sol français, comme jadis sur le sol britannique, à la fondation d’un gouvernement libre. Peu à peu les conjonctures qui avaient transformé chez nous la face des affaires changèrent, chez nos voisins, la disposition des esprits. Deux opinions contraires se manifestèrent de plus en plus à l’égard de la Révolution, l’une favorable et même enthousiaste, l’autre hostile et implacable. Elles trouvèrent chacune dans Fox et Burke d’illustres et chaleureux avocats. Toutefois, ce qui importait plus encore que la parole, si retentissante qu’elle fût, de ces puissants orateurs, c’était l’attitude du grand citoyen qui présidait alors au gouvernement de son pays. Burke détestait la Révolution pour ses excès et pour ce qu’il y avait de faux dans ses principes ; Fox l’aimait malgré ses excès et pour ce que ses principes renfermaient de généreux. Mais, quelle que fût leur influence sur l’opinion publique, ils ne la dirigeaient pas ; ils ne relevaient que d’eux-mêmes et ne portaient pas la responsabilité du pouvoir. Pitt, sur qui elle pesait tout entière, s’inspirait exclusivement des graves intérêts dont il avait la charge. Sa nature, autant que sa situation, le mettait en garde contre toute démarche précipitée » ou toute parole imprudente. Rien, chez lui, d’outré ni de systématique ; une haute et calme raison guidait tous ses pas. Par goût comme par conviction, il voulait la paix au dehors pour rendre possible au dedans le développement régulier des libres institutions de son pays. Ce jeune homme né ministre, selon l’expression de lord North, et qui le devint en effet à vingt-quatre ans, que la tradition révolutionnaire représenta longtemps chez nous comme une sorte d’Annibal voué dès l’enfance à l’exécration du nom français, alors qu’il s’entendait traiter, à la chambre des communes, de fils dégénéré du grand Chatham, et jeter à la face sa lâche condescendance envers l’ennemi héréditaire, capable, osait-on dire, de soulever contre lui les ossements indignés de son illustre père sous les dalles glorieuses de Westminster-abbey ; ce jeune homme de trente-trois ans, qui joignait à tous les prestiges de l’éloquence et du génie l’ascendant irrésistible qu’il exerçait sur le roi, sur le Parlement et sur la nation, n’avait jamais, jusqu’au jour où la lutte lui fut impérieusement commandée, travaillé qu’à d’utiles réformes ni prêté les mains qu’à d’humaines et pacifiques entreprises. C’est lui qui, après la guerre d’Amérique, avait rétabli l’équilibre troublé des finances de son pays ; lui qui avait, en 1786, conclu le traité de commerce avec la France, et adressé à Fox, qui la désignait alors comme l’adversaire irréconciliable de l’Angleterre, cette noble réponse : « Mon esprit se refuse à cette assertion comme à quelque chose de monstrueux et d’impossible. C’est une faiblesse et un enfantillage de supposer qu’une nation puisse être à jamais l’ennemie d’une autre. » Il avait joint ses efforts à ceux de Wilberforce pour réglementer et supprimer ensuite la traite des noirs ; il s’était occupé d’abroger peu à peu les lois qui interdisaient aux catholiques anglais l’accès des charges publiques. Enfin, de 1788 à 1791, il avait consacré au dehors toute son influence à maintenir ou à rétablir la paix, compromise, du Nord au Midi, par les ambitions rivales du Danemark et de la Suède, de la Suède et de la Russie, de la Prusse et de l’Autriche, de la Russie et de la Porte.

Cependant aux provocations révolutionnaires de Paris, l’Europe avait répondu par des menaces de guerre. Les cours de Vienne et de Berlin, dont l’alliance nouée à Pillnitz venait d’être plus étroitement resserrée (24), cherchaient à grouper autour d’elles les autres couronnes en vue d’une commune action contre la France. Au mois de janvier 1792, tout le continent armait. Quelle allait être, dans ces circonstances nouvelles, la politique du cabinet anglais ? C’est le point que Talleyrand devait tout d’abord éclaircir. Delessart lui avait remis une lettre pour le ministre des Affaires étrangères, lord Grenville. « M. de Talleyrand, y disait-il, en sa qualité de membre de l’Assemblée constituante, n’est susceptible d’aucun caractère diplomatique. Mais comme il a été à portée d’étudier nos rapports politiques, surtout ceux que nous avons avec l’Angleterre, je désire que Votre Excellence veuille bien s’en entretenir avec lui, et je suis assuré d’avance qu’il la convaincra de notre désir de maintenir et de fortifier la bonne intelligence qui subsiste entre les deux royaumes. (25) » Grenville se trouvait alors à la campagne. Talleyrand résolut de ne pas l’attendre et de voir le premier ministre. La France, depuis la guerre d’Amérique, n’entretenait à Londres que des chargés d’affaires ; il se fit présenter par l’un d’eux, M. Hirsinger, à Pitt. Quoiqu’ils ne fussent pas entièrement inconnus l’un pour l’autre (ils s’étaient rencontrés quelques années auparavant chez l’archevêque de Reims, dans un voyage que Pitt faisait sur le continent), cette visite se passa toute en politesses banales. Peu de jours après, Talleyrand remit au ministre des affaires étrangères la lettre dont il était porteur : même accueil de la part de Grenville et mêmes civilités de pure forme. Le roi Georges III, violent de caractère et qui, « en sa qualité de prince allemand, se sentait lésé et comme outragé par la suppression des droits féodaux en Alsace (26) », reçut plus froidement encore cet envoyé suspect ; la reine lui tourna le dos avec un mépris affecté, qu’elle motiva par les habitudes licencieuses de l’ancien évêque, et le monde de la cour lui ferma à peu près ses salons.

Talleyrand, dès le début, se voyait donc comme enveloppé de difficultés. La première venait de lui-même. Grand seigneur aux idées révolutionnaires et médiocrement attaché à son roi, prélat infidèle à son ordre et de mœurs dissolues, il apportait à Londres la réputation d’un personnage considérable plutôt que d’un homme considéré. L’étourderie de Biron n’était pas propre à relever leur crédit. A peine débarqué, il se faisait arrêter pour dettes. Y avait-il eu, comme il l’affirma, de faux billets expédiés de Paris ; était-ce, ainsi que le pensa Talleyrand, quelque coup monté par les Français de Londres, c’est-à-dire par les émigrés ? Il est probable qu’ils s’y prêtèrent, mais la légèreté de Biron fit le reste. Vainement Talleyrand allégua-t-il en faveur de son ami l’immunité diplomatique ; ils n’avaient ni l’un ni l’autre de caractère officiel, et Grenville refusa d’accéder à sa demande. Le prince de Galles et quelques membres de l’aristocratie, un jeune Français, M. de Courchamps, qui se trouvait à Londres, s’empressèrent de cautionner Biron ; il put sortir de prison au milieu de février, mais qu’on juge de l’effet produit sur le public anglais par cette déplorable aventure !

L’insuccès, autrement grave, que M. de Ségur venait d’essuyer était de nature à déconcerter encore plus Talleyrand, qui comptait beaucoup sur l’heureuse issue des négociations de Berlin pour faire aboutir celles de Londres (27). On avait répandu, dans l’entourage du roi de Prusse, en les donnant comme les instructions de l’ambassadeur français, des notes injurieuses pour cette cour ; ce n’était, en réalité, que la copie de celles que Jarry avait reçues de Biron et livrées à La Marck. De plus, Ségur, en se rendant à son poste, avait eu un entretien avec le maire de Strasbourg, Dietrich ; leurs propos, plus ou moins exactement répétés par un Allemand qui les entendait d’une pièce voisine, avaient fait l’objet d’un rapport confidentiel au cabinet de Berlin. Quand Ségur arriva dans cette ville, c’est à peine si Frédéric-Guillaume, violemment irrité, consentit, sur les instances de ses ministres, à le recevoir avec les membres du corps diplomatique ; il ne lui adressa pas un mot et fit défendre à la reine de lui parler. Mis à l’écart, impuissant, blessé dans son honneur de gentilhomme et dans sa dignité d’ambassadeur, Ségur demanda son rappel, et le bruit courut même à Paris que, de fureur et de dégoût, il avait tenté de se donner la mort. Ce pitoyable échec était un coup fatal pour la politique de Narbonne, qui reposait tout entière sur l’alliance prussienne et l’alliance anglaise. Partout les ennemis du gouvernement français s’en réjouirent, et particulièrement à Londres, où ils prédirent à Talleyrand un dénouement semblable. « On en a prodigieusement parlé ici, écrivait-il à Delessart ; on a espéré qu’en décriant nos agents, on décriait nos principes. (28) » Emigrés et révolutionnaires s’efforçaient à l’envi de le discréditer lui-même dans leurs gazettes. Avant sa première entrevue avec Pitt, les journaux publiaient déjà qu’il en avait été mal reçu et n’avait rien obtenu. Une note fut insérée le 3 février au Moniteur, pour répondre à ses insinuations. « Par malheur, y était-il dit, M. de Talleyrand s’étant arrêté quelques jours en route, ce qu’on avait préparé pour le lendemain de son arrivée a paru la veille. Ce petit anachronisme donne un démenti formel à cette calomnie. » Au ton de la note on en devine l’auteur, qui inaugurait ainsi, à l’exemple des ministres anglais, l’usage, qu’il conserva depuis, de se servir habilement de la presse pour parer les coups qu’on lui destinait et au besoin pour en porter lui-même.

Mais il avait affaire à des adversaires plus dangereux que les gazetiers et les libellistes, c’étaient les représentants des cours étrangères. Ils avaient ordre de l’observer de près et de neutraliser son action par tous les moyens. A peine les chancelleries avaient-elles eu vent de sa mission qu’elles en prirent ombrage. Il leur importait, en effet, au plus haut degré, que l’Angleterre ne fît pas défaut dans la coalition générale qui se préparait contre la France. Rien de plus frappant à cet égard que la correspondance diplomatique des premiers mois de l’année 1792. L’Autriche, la Prusse, la Hollande, la Sardaigne s’effraient toutes, malgré les assurances pacifiques qu’elles reçoivent de Delessart, des desseins que cache ou plutôt que semble révéler le départ inattendu de Talleyrand ; mais c’est à Berlin qu’on s’en émeut le plus. « Le voyage de M. l’évêque d’Autun en Angleterre, écrivait Ségur (29) le 11 janvier, a essuyé ici beaucoup de critiques et on lui présage un mauvais succès. » Custine, qui remplaça Ségur, ajoute que, lorsque les journaux répandirent la fausse nouvelle de la réception injurieuse fait à Talleyrand, Frédéric-Guillaume se livra à l’expression de la joie la plus vive. Enfin le 25 février, M. de Lindenau partait pour Londres en toute diligence afin de « surveiller les négociations de l’évêque d’Autun ».

Heureusement Pitt entendait rester libre et, s’il se montrait peu favorable à l’idée d’un rapprochement avec la France, il l’était encore moins à celle d’un conflit où ni la puissance ni le commerce britanniques n’avaient rien à gagner. Après la déclaration de Pillnitz, la grande Catherine l’avait en vain sollicité d’accéder à la coalition. Il attendait les événements. Partout les représentants de l’Angleterre conseillaient de ne pas s’immiscer dans les affaires de la France. Le langage qu’il dictait à ses agents, Pitt le tenait à la chambre des communes. « Incontestablement, disait-il alors en des termes qui manifestaient plutôt son éloignement pour la guerre que sa clairvoyance, il n’y a jamais eu d’époque de l’histoire de ce pays où, d’après la situation de l’Europe, nous puissions plus raisonnablement espérer quinze ans de paix. (30) » Le roi George confirmait la déclaration de son ministre. En ouvrant la session du parlement, le 31 janvier 1792, il annonça, devant Talleyrand qui assistait à la séance dans la même tribune que Cazalès et Lally, la réduction immédiate des effectifs de terre et de mer. Enfin, plus puissante encore peut-être que la volonté du ministre et que la parole du roi, l’opinion publique, par la voie des journaux, par des inscriptions sur les murs de Londres, attestait énergiquement qu’elle voulait la paix, et possédait au besoin la force nécessaire pour l’imposer.


IV


En somme, si les tendances du gouvernement anglais témoignaient d’une médiocre bienveillance pour nous, aucun péril imminent n’était à prévoir de ce côté. Talleyrand, ne pouvant aller vite en besogne, mit son temps à profit pour se préciser à lui-même et pour bien définir à Delessart l’objet de sa mission. Le but à poursuivre, c’était une alliance défensive entre les deux peuples, mais les circonstances ne permettaient pas de la proposer toute de suite. Avec un gouvernement peu pressé de la conclure et d’ailleurs très méthodique, il était sage de ne s’avancer que par degrés. Il importait avant tout de passer de la neutralité de fait à la neutralité déclarée ; ce premier succès aurait pour résultat de dérouter nos ennemis et d’amener l’Angleterre à nous accorder peu à peu davantage. « Un refus bien prononcé de reconnaître l’obligation de fournir des forces à ceux qui ont compté sur elles, écrivait Talleyrand au ministre des Affaires étrangères, est nécessairement un pas vers nous et par cela même une ouverture à alliance. (31) » Mais comment obtenir cet engagement, qui, sans procurer aucune compensation immédiate au cabinet de Saint-James, le liait et pouvait le gêner ? Par un ensemble de mesures habilement concertées, que Talleyrand suggérait à Delessart.

Il convenait d’abord de remplacer le chargé d’affaires par un ministre plénipotentiaire ou même un ambassadeur sincèrement attaché à la Constitution. Puis, ce que la situation exigeait impérieusement, c’était un langage ferme, une politique résolue. « En vérité, écrivait Talleyrand, je ne sais quel génie malfaisant s’est mêlé de nos affaires, mais je crois qu’on a pris jusqu’à ce jour tous les moyens imaginables pour donner de nous, dans notre position actuelle, la plus inconcevable des idées : que tour à tour on a cherché à persuader que nous ne voulions rien, que nous ne savions rien, que nous n’avions ni plan, ni hommes, ni armée, ni marine. Assurément avec de telles idées, si on les laisse s’accréditer, surtout si on les accrédite, il est clair qu’on doit trouver une extrême difficulté pour traiter avec tout le monde. Changeons de conduite et de langage, et l’Angleterre nous écoutera, je vous en réponds. » Il fallait en même temps persuader par tous les moyens au cabinet de Saint-James que les traités d’Utrecht et de la Haye, d’après lesquels la Belgique était déclarée inséparable des Etats de la maison d’Autriche et placée sous la souveraineté de l’Empereur, ne pourraient être invoqués contre nous, car, en cas de guerre, l’invasion de ces provinces par une armée française n’aurait pour but que de prévenir l’ennemi et ne serait qu’une simple mesure de défense. Bien plus : si la teneur des traités permet à l’Angleterre de rester neutre, son intérêt le lui commande. « On ne décide jamais les nations sans leur donner de retours sur elles-mêmes, sans les agiter sur leurs propres intérêts ; et lorsque leur force repose sur le crédit, que le moindre événement, que des apparences mêmes peuvent ébranler, combien ce moyen ne peut-il pas être employé avec succès !… Il faut parler à chacun son langage. C’est avec 150.000 hommes que nous parlons aux puissances du Nord ; c’est avec une escadre que je crois fermement qu’il convient de parler avec l’Angleterre. »

Mais en vain Talleyrand adressait-il lettres sur lettres au ministre des Affaires étrangères, en vain lui répétait-il que, pour obtenir une déclaration de neutralité, il suffisait de le vouloir et de montrer qu’on le voulait, en vain sollicitait-il des instructions, il en était à sa cinquième dépêche et n’avait pas reçu de réponse. « Je commence, écrivait-il ironiquement à Delessart, à avoir besoin que vous animiez un peu ma correspondance, ne fût-ce que par quelques questions. » Et, s’animant du moins lui-même à la nouvelle des conflits qui, en divisant le ministère français, le déconsidéraient et l’affaiblissaient dans un moment si critique et peut-être à la veille d’événements si graves : « Faites-vous la guerre à mort, s’écriait-il, ou bien accordez-vous. Choisissez… Je vous exhorte à vous tuer ou à vous unir. Il n’y a que cela de sûr et de loyal. »

Si le gouvernement français, qui devait attacher tant de prix à voir promptement aboutir les négociations, montrait aussi peu d’empressement à se mettre en rapport avec son envoyé, on s’étonnera moins que le cabinet anglais, qui n’avait nul intérêt à les hâter, n’en témoignât pas davantage. « En tout, observait philosophiquement Talleyrand, il me paraît que les affaires vont un peu lentement dans ce pays. On ne s’y presse pas beaucoup pour soi, à plus forte raison, pour les autres. Il faut bien que notre pétulance française s’accommode de cette manière. (32) » Le loisir obligé que lui laissaient les affaires, Talleyrand l’employa aux relations de société. Il fréquenta les salons qui lui étaient ouverts, c’est-à-dire principalement ceux de l’opposition. Son nom, son ancien caractère d’évêque, son rôle à l’assemblée constituante, ce mélange de manières aristocratiques et d’idées révolutionnaires fixaient sur lui les regards et piquaient la curiosité. Deux hommes qui avaient fait partie de l’entourage de Mirabeau, Dumont de Genève, alors bibliothécaire de lord Shelburne, et Duroveray, qui était lié avec plusieurs membres de l’aristocratie, lui servaient d’introducteurs. Il comptait dissiper peu à peu les préjugés, reconnaître la disposition des esprits, voir et s’instruire. Dumont nous a laissé les plus intéressants détails sur sa manière d’être (33). Il n’avait rien de cette pétulance française qu’il regrettait de ne pas retrouver à Londres. Il parlait peu et il écoutait attentivement. Au flegme britannique, il opposait lui-même « une politesse froide, un air d’examen qui faisaient une défense autour de lui ». Il se dédommageait avec ses intimes, qu’il enchantait par son humeur facile et par son esprit délicat, « familier, aux petits soins pour plaire, disant des choses fines qui n’étaient bien senties que par des personnes exercées à l’entendre ». Tenir une conversation dans un cercle de choix était, pour cet homme de goût, fils voluptueux du XVIIIe siècle, l’art suprême et le plus vif plaisir. Au fond, en cela comme en tout le reste, il ne recherchait que les suffrages du petit nombre et laissait percer son dédain du vulgaire, unique sentiment peut-être qu’il ne sut jamais bien dissimuler. Tel Dumont nous le peint en 1792, tel il demeura sous le Directoire et sous le Consulat, alors qu’il attirait dans son hôtel, dernier refuge du bon ton, de l’élégance et de la courtoisie d’autrefois, les débris de l’ancienne société française et l’élite de la société étrangère. Tel il était encore en 1830, et c’est sous ce jour qu’il aimait à se produire. S’adressant une fois, vers cette époque, à Lamartine qu’il venait d’émerveiller, dans un long entretien, par la sûreté de ses vues politiques et par son tact incomparable : « On a fait de moi un diseur de bons mots, qu’en pensez-vous ? lui demanda-t-il. Je n’ai jamais dit un bon mot de ma vie, mais je tâche de dire, après beaucoup de réflexions, sur beaucoup de choses, le mot juste. (34) »

Cependant plus de vingt jours s’étaient écoulés depuis son arrivée à Londres, et Talleyrand ne recevait pas d’instructions de Paris. La guerre paraissait imminente entre la France et l’Autriche, il importait de ne pas se laisser devancer par les événements. Il prit sur lui de recevoir Grenville, avec lequel il eut, le 15 février, un long et substantiel entretien. Les pages dans lesquelles il en rend compte sont d’un politique et d’un citoyen. Il y règne, comme d’ailleurs dans toute la suite de cette correspondance, un singulier accent de franchise, il y passe un souffle de patriotisme puissant et sincère. Le goût de la liberté, la passion de l’indépendance française, double sentiment dont s’exaltèrent, ne fût-ce qu’une heure, jusqu’aux âmes les moins pures de cette ardente génération, avaient en quelque sorte triomphé de Talleyrand et l’élevaient alors au-dessus de lui-même. Il dépeignit la France incertaine dans ses démarches et novice encore dans la liberté, mais résolue à en faire virilement l’apprentissage et à ne pas souffrir que l’étranger s’immisçât dans ses affaires. Reconnaissant de bonne grâce les défauts de la constitution nouvelle, mais revendiquant pour la nation seule le droit de la corriger à l’heure et de la manière qu’il lui plairait, Talleyrand dit à Grenville : « La Révolution est faite, on peut la contrarier, on peut la combattre, mais elle a remué trop de têtes, elle a relevé trop de sentiments, pour que jamais on puisse l’anéantir… Les puissances du Nord, qui s’agitent en ce moment, devraient en conclure que c’est en vain qu’elles unissent leurs efforts contre elle. Les Anglais doivent penser de plus que de telles tentatives sont injustes, sont criminelles, car eux aussi sont libres parce qu’ils ont voulu l’être. » Puis, jugeant avec raison que Grenville serait moins sensible à de glorieux souvenirs qu’aux intérêts présents de sa patrie, Talleyrand fit valoir les avantages durables qu’elle retirerait de son union avec la France. Il manifesta sans détour le désir qu’elles s’entendissent pour se garantir réciproquement toutes leurs possessions orientales, occidentales et européennes : transparente allusion à ces deux sujets d’éternelle inquiétude pour l’Angleterre, l’Irlande où couvait l’insurrection, l’Inde que soulevait Tippoo-Saëb. « Je pense fermement, conclut-il, que cela serait bien et pour vous et pour nous : car, et ce serait un grand bienfait que nous vous devrions, nous trouverions là un moyen puissant d’ordonner et de raffermir notre intérieur. Pour vous, car vous y trouveriez l’assurance d’une longue paix, et, vous le savez mieux que moi, la paix est l’âme de votre commerce et de votre crédit, et le crédit est l’âme de votre Etat. (35) » Talleyrand prit congé de Grenville, en le priant non de répondre sur-le-champ à ses avances, mais de réfléchir mûrement aux observations qu’il venait de lui soumettre.

Dès ses premiers pas dans la carrière, Talleyrand révélait ainsi les rares qualités que, dans la suite, il devait porter si loin. Il s’approprie avec un tact extraordinaire et le ton de ceux qui l’emploient et les idées de ceux qu’il a pour mission de convaincre. Ce langage fier, mais légèrement déclamatoire et fanfaron, n’est-ce pas, sauf la mesure et le goût dont il ne se départit jamais, celui que tenaient, à la tribune de l’Assemblée, avec leur exagération méridionale, les avocats étourdis qui disposaient alors de la France ? Talleyrand s’exprime comme eux parce que leur politique est la sienne. C’est la Gironde bien plutôt que le ministère feuillant, c’est Brissot et non Delessart dont, en réalité, il s’est fait, à Londres, l’émissaire et le représentant. Rien de plus habile, d’autre part, que la manière dont il aborde le cabinet britannique. Son grand art consiste à se placer tout de suite comme de plain-pied avec ses interlocuteurs, en partant d’un principe qu’ils ne sauraient évidemment contester. Ici c’est le droit pour un pays de changer sa constitution : comment les ministres du successeur de Guillaume d’Orange eussent-ils pu le dénier au peuple de Louis XIV ? Plus tard, à Vienne, c’est le droit des couronnes que Talleyrand invoquera, devant leurs ambassadeurs, en faveur de la branche aînée des Bourbons. Enfin, à Londres encore après 1830, c’est de nouveau le principe de la souveraineté nationale qui lui servira à justifier l’avènement de la branche cadette. L’étonnant diplomate changea souvent de cause, mais jamais de méthode.

Quant au ministère français, ce que Talleyrand lui demandait avec instance, c’était, on l’a vu, de savoir parler et de savoir agir, de manifester assez de confiance en soi pour inspirer confiance aux autres. Le conseil était bon, mais la situation intérieure de la France le rendait difficile à suivre. La connaissance exacte des ménagements qu’elle exigeait et l’impossibilité de prêter les apparences de la vigueur à un gouvernement épuisé de faiblesse percent dans la lettre tardive de Delessart. Comparée aux dépêches de Londres, elle paraît timide ; eu égard aux circonstances, elle paraît surtout raisonnable. Talleyrand proposait d’armer une escadre, mais comment faire illusion aux Anglais sur la valeur réelle de nos forces ? Un billet du ministre de la marine, joint à la lettre de son collègue, portait qu’il ne restait pas à Brest un seul officier capable de commander une frégate. L’intérêt seul et non la crainte pouvait, en conséquence, agir sur les déterminations du cabinet de Saint-James. « Nous devons supposer, monsieur, que cet intérêt existe, puisque vous avez conçu des espérances, ajoutait Delessart avec une sorte de scepticisme découragé. C’est donc cette supposition seule que nous devons prendre pour guide dans la marche à suivre pour arriver à notre but, savoir pour nous assurer d’une manière positive de la neutralité de l’Angleterre en cas de guerre, et pour acheminer les choses vers une alliance telle que je m’en suis entretenu avec vous lors de votre départ. » Il appelait l’attention de Talleyrand sur deux points principaux : la guerre avec l’Empereur aurait pour résultat de placer le théâtre des hostilités aux Pays-Bas ; il importait donc que la neutralité de l’Angleterre s’appliquât formellement à ces provinces. D’autre part, le roi d’Angleterre pouvant être appelé comme électeur de Hanovre à fournir son contingent de troupes à l’Empire, il devait être stipulé que cet effectif ne serait pas indirectement augmenté au moyen de soldats anglais. (36)

La réponse de Talleyrand ne se fit pas attendre. Il exprimait un vif regret que Delessart écartât l’idée d’appareiller une escadre. Il entrait pour le reste dans ses vues et le rassurait au sujet des Pays-Bas. Toutefois il faisait remarquer qu’une déclaration de neutralité spéciale à ces provinces pourrait être facilement éludée par le cabinet anglais, tandis qu’elle serait la conséquence immédiate d’un traité quelconque, tel que la garantie réciproque des possessions des deux puissances. Il signalait en outre les avantages considérables qui résulteraient de cette garantie : « conservation de nos colonies, reconnaissance positive de notre nouveau gouvernement, neutralité tant générale que spéciale, et même plus que neutralité, enfin principe d’alliance complète pour l’avenir, dont on jetterait les fondements et qui nécessairement daterait de cette époque ». Pour appuyer une telle proposition, Talleyrand conseillait de céder Tabago, éventualité qui, on se le rappelle, avait été prévue lors de son départ. L’Angleterre, en retour, prêterait au gouvernement français son crédit pour un emprunt de trois à quatre millions de livres sterling. Ce serait le moyen de hâter les préparatifs de guerre et d’intéresser à notre cause le public anglais, qui trouverait dans l’affermissement de notre constitution son gage le plus assuré. (37)

Grenville avait exprimé à Talleyrand le désir de le revoir. Il lui rapporta qu’il avait rendu compte au roi de leur conversation précédente, mais que le ministère anglais, tout en étant bien disposé pour la France et en souhaitant la fin des troubles qui l’agitaient, avait décidé de ne pas répondre à ses ouvertures. Une certaine divergence d’opinions s’était produite entre les ministres, les uns, tels que Pitt et Grenville, assez favorables à la France, les autres, et avec eux le roi, tout à fait hostiles. Il en était résulté, « comme plus commode et assez naturel l’avis mitoyen, si bien connu dans tous les conseils du monde, de ne pas s’expliquer pour le moment ». Talleyrand néanmoins ne se montrait nullement découragé. Il ne doutait pas que l’Angleterre ne fût sincèrement attachée à la paix ; c’était à la fois l’intérêt de son commerce et le vœu hautement manifesté de la nation. Il ne désespérait même pas, pourvu qu’on lui en laissât le temps, de la décider à contracter avec la France des relations plus étroites. « Je persiste à penser, écrivait-il, ou plutôt je suis plus sûr que jamais que c’est ici et ici seulement qu’est notre bon terrain, mais cette terre produit lentement. Ambitieusement et inconstitutionnellement parlant, je vous atteste que je ne voudrais pour mon compte qu’un titre et du temps devant moi pour fonder et établir ici les rapports les plus utiles pour la France. » Talleyrand n’avait pas parlé de l’île de Tabago : à quoi bon l’offrir puisqu’on ne nous eût rien accordé en échange ? Mais il suppliait Delessart d’envoyer au plus tôt un ministre plénipotentiaire ou même un ambassadeur, et d’engager Louis XVI à adresser en termes amicaux une lettre à George III pour le gagner personnellement, s’il était possible, à la cause de l’alliance. (38)

Certes si Talleyrand, dans sa longue carrière, encourut parfois le reproche d’indolence, ce ne fut pas durant la mission qui nous occupe. Il expédiait dépêches sur dépêches à Delessart : « Tout ce que vous voyez d’écriture de moi doit vous excéder », lui disait-il ; mais il avait beau faire, il n’obtenait pas de réponse. Il proposa enfin au ministre d’aller conférer avec lui, et, sans attendre d’autorisation, il quitta son poste et partit. Ce qui, en réalité, le rappelait à Paris, c’était moins la nécessité de prendre les instructions d’un ministre dont les jours étaient comptés, que le désir de s’entendre avec ses successeurs. Il emmenait Dumont et Duroveray, afin de se faire accréditer par eux auprès des chefs du parti girondin, qui le jugeaient trop habile pour se passer de lui, mais trop peu sûr pour l’accepter sans cautions. « Nous voilà en route, dit un de ses compagnons ; je n’ai pas fait de voyage plus agréable : Talleyrand aimait à tenir une société dans le petit espace carré d’une voiture, parce que la conversation, dont il faisait ses délices, était plus intime et point interrompue. Les espérances, les projets, de grandes vues animaient les esprits et nous n’eûmes pas un quart d’heure de longueur et d’indifférence. (39) » Ils entraient dans Paris, le 9 mars, lorsqu’un ami de Talleyrand arrêta la voiture et leur annonça que Narbonne venait d’être renvoyé par le roi. Le lendemain l’Assemblée répondit à cette mesure par la mise en accusation de Delessart.


V


Il y avait longtemps que les Girondins investissaient la place. Depuis le départ de Talleyrand, chaque jour les en avait rapprochés ; le moment leur semblait venu de livrer l’assaut. La chute de Narbonne, qu’ils eussent provoquée si le roi n’avait eu l’imprudence de les devancer, leur servit de prétexte, et ils lui votèrent des regrets. Mais, si ce ministre, par ses démonstrations militaires et par ses essais d’alliance, avait déjà fait prévaloir leur politique, ils entendaient à présent la conduire eux-mêmes et la pousser plus loin. La guerre était pour eux le moyen de conquérir le pouvoir. Ils étaient arrivés avec la fièvre révolutionnaire dans un temps où, comme le remarque Mme de Staël (40), il n’y avait plus rien à réformer ni à détruire. Ils comprirent que la seule manière de rallier autour d’eux l’opinion publique inquiète, d’empêcher qu’elle revînt à Louis XVI ou que les jacobins proprement dits en prissent la direction, c’était de soulever le patriotisme des Français, et de dénoncer le roi comme le vassal de l’étranger et le chef de la contre-révolution, tandis qu’ils se proposeraient eux-mêmes pour les champions de la nation humiliée et de la liberté en péril. Le 25 janvier, l’Assemblée avait décrété que l’Empereur serait invité à faire connaître s’il entendait vivre en bonne intelligence avec la France et s’il désavouait tout traité contraire à son indépendance et à sa sûreté. Faute par lui d’avoir répondu avant le 1er mars, ce silence, aussi bien qu’une explication évasive ou dilatoire, serait considéré comme une déclaration de guerre. « Ils veulent la guerre, dit Léopold, ils l’auront », et il signe avec Frédéric-Guillaume, le 7 février, le traité de Berlin ; mais ni lui, ni son successeur l’archiduc François n’entendaient cependant prendre l’offensive. C’est de la France qu’elle vint. Le 1er mars, l’Assemblée se fit livrer la correspondance échangée entre les cours de Paris et de Vienne. Delessart en accompagna la lecture d’observations qui furent favorablement accueillies. Ce n’était pas l’affaire des Girondins, qui voulaient sa place. Il s’était efforcé dans ses dépêches de maintenir, pourvu que l’Autriche nous donnât les pacifiques assurances que nous demandions, le système d’alliance de 1756. Le ton en était circonspect et mesuré comme il est d’usage entre les chancelleries, mais, ni pour le fond ni pour la forme, elles ne répondaient aux passions violentes que ses ennemis cherchaient à enflammer. Brissot en profita pour répandre sur son compte de dangereuses insinuations et pour indisposer contre lui le comité diplomatique.

Le 9 mars, on apprit le renvoi de Narbonne, suspect au roi par ses attaches avec le parti populaire, et le 10, la mort de l’empereur Léopold, dont le jeune successeur passait pour belliqueux. La guerre paraissait donc inévitable et les Girondins n’avaient plus un instant à perdre pour s’emparer des affaires. Le jour même, Brissot apporta à la tribune un acte d’accusation contre Delessart. Une lettre adressée par le ministre à Noailles, notre représentant à Vienne, et qui avait été applaudie à la séance du 1er, servit de thème au réquisitoire de Brissot. « On y avilit tellement la France, s’écria-t-il, car elle y est partout aux pieds de l’Empereur, que je suis tenté de m’écrier : Mais, ce n’est pas un ministre français qui a écrit cette lettre, elle sort de la plume de l’ambassadeur autrichien ! » Guadet ajouta perfidement : « ce ministre n’a qu’un seul moyen de faire éclater son innocence, c’est de paraître devant les juges. Je crois donc parler en faveur de M. Delessart en demandant contre lui le décret d’accusation. » Enfin, Vergniaud déclara que, pour le rendre, des présomptions suffisaient. Vainement un constitutionnel, Vaublanc, rappela-t-il, par une allusion à la correspondance échangée entre Talleyrand et Delessart, les efforts qu’avait tentés celui-ci pour nous assurer un allié redoutable. L’Assemblée vota le décret et renvoya le malheureux Delessart devant la haute cour d’Orléans (41). Il ne devait sortir quelques mois plus tard des prisons de cette ville que pour tomber à Versailles sous les piques des assassins.

Triste machiavélisme des partis, habile à déguiser sous des dehors spécieux les déterminations les moins avouables ! Le prétexte du décret, c’était le salut de la patrie menacée, sa dignité outragée ; au fond, la soif du pouvoir, la jalousie contre une faction rivale, voilà les vrais ressorts qui poussaient la Gironde. Brissot, qui avait tout conduit, fut pendant quelques jours le maître de la France. Comme Dumont lui reprochait ce qu’il y avait de vague, d’artificieux, de contradictoire dans ses accusations contre le ministre des Affaires étrangères, il sourit et se moqua de la simplicité de son interlocuteur : « C’est un coup de partie, lui répondit-il, il faut absolument que Delessart soit envoyé à Orléans ; autrement le roi, qui lui est attaché, le remettra d’abord dans le ministère. Nous avons besoin de gagner de vitesse sur les jacobins, et cet acte d’accusation nous donne le mérite d’avoir fait ce qu’ils feraient eux-mêmes. C’est autant que nous leur ôtons. (42)» Du reste, le coup avait porté juste. On crut les Girondins tout-puissants et ils le devinrent ; le roi, découragé, accepta la démission de son ministère et le remplaça par des hommes de leur choix.

Le personnage le plus important du cabinet, celui qui allait en être la tête, c’était le ministre des Affaires étrangères, Dumouriez, « un admirable soldat, d’après le profil qu’en a tracé Louis Blanc, un esprit romanesque, un sceptique, un chevalier, un intrigant, un homme de génie, un aventurier, un héros », mais plutôt encore un intrigant qu’un chevalier et un aventurier qu’un héros. C’était, avec infiniment moins de conscience et de tenue, mais avec plus d’audace, le Narbonne du nouveau ministère. Il entendait, au dedans comme au dehors, accentuer la politique de son prédécesseur. Narbonne s’était fait girondin pour rallier l’Assemblée au roi. Dumouriez dit : « Si j’étais roi, je me ferais jacobin pour déjouer tous les partis » (43).Il se fit du moins jacobin lui-même, se coiffa du bonnet rouge et embrassa Robespierre. Sa politique extérieure, qu’il expose dans ses Mémoires (et sa correspondance diplomatique témoigne qu’il ne l’inventa pas après coup), consistait à ruiner la maison d’Autriche pour consolider la Révolution et sauver en même temps la monarchie. Sa haine contre l’Autriche datait de loin. Pendant la guerre de sept ans, où il accompagna son père dans une campagne contre Frédéric II, tous ses vœux étaient pour la Prusse. A son retour en France, il se lia avec le publiciste Favier, qui ne fit que le confirmer dans ses sentiments. Il nourrissait contre le prince de Kaunitz une inimitié en quelque sorte personnelle, et se réjouissait d’avance à la pensée de l’humilier. Il résolut de prendre l’offensive, conforme au génie national, d’envahir les Pays-Bas et d’y établir une république fédérative sous le protectorat de la France. Mais avant d’attaquer l’Autriche, il convenait de l’isoler. Certaines puissances, comme la Russie, la Suède, le Danemark, étaient trop éloignées pour intervenir immédiatement, d’autres étaient trop faibles, comme l’Espagne. On tranquilliserait les petits Etats de l’Allemagne en leur promettant de respecter leur territoire et en limitant la guerre aux Pays-Bas. A la Sardaigne, on offrirait le Milanais, sauf à recevoir en échange Nice et la Savoie.

Mais ce qu’il fallait avant tout, c’était s’assurer de la Prusse et de l’Angleterre, c’est-à-dire poursuivre le plan de Narbonne et de Mirabeau. Dumouriez ne perdit pas un jour. Aussitôt installé, il réforma les bureaux du ministère et renouvela une grande partie du personnel diplomatique. Il écrivit le 18 mars au jeune Custine, qui avait remplacé, en fait mais sans titre encore, le comte de Ségur à Berlin, que le roi le nommait ministre plénipotentiaire, et il lui envoya ses lettres de créance. Custine devait protester des dispositions amicales de la France à l’égard de la Prusse et s’efforcer d’établir entre elles une alliance (44). Le surlendemain, Dumouriez recevait de Valenciennes une lettre qui portait la signature de Biron, mais qui reproduisait, sur l’utilité d’un rapprochement avec l’Angleterre et sur les moyens de l’opérer, toutes les idées de Talleyrand (45). A Paris, Dumont et Duroveray ne cessaient de pousser dans le même sens leurs amis de la Gironde. Il fut décidé que les négociations seraient reprises. Talleyrand, qui les avait entamées, paraissait le plus capable de les faire aboutir, mais comme il ne pouvait être investi d’aucun caractère officiel, Dumouriez, sur sa demande et d’après l’avis de Sieyès, lui adjoignit, avec le titre de ministre plénipotentiaire, Chauvelin, « qui avait donné dans la Révolution de toute sa jeune tête (46) ». Duroveray, familiarisé avec l’Angleterre et précieux par les relations qu’il y possédait, fut chargé de les accompagner pour les assister de ses conseils et au besoin pour les surveiller l’un et l’autre. Les instructions qu’ils reçurent avaient été concertées entre Dumouriez et Talleyrand, ou plutôt dictées par Talleyrand. Dans cette pièce, aussi bien que dans la suite de sa correspondance de Londres, ses rares facultés se dessinent et s’accentuent. C’est d’abord une perspicacité extraordinaire, « une pénétration des hommes, une divination des choses (47) », qui font du futur négociateur des traités de Vienne le plus exact et le plus fin des observateurs. C’est une raison froide qui, également inaccessible aux préjugés qui offusquent et aux émotions qui troublent, ajoute encore à la sûreté de son regard et le rend presque infaillible. A peine sorti de la fournaise révolutionnaire et placé pendant quelques semaines au milieu d’une société tout aristocratique et prodigieusement différente de la nôtre, il voit, il comprend, il analyse avec une égale sagacité les causes de l’irrésistible mouvement qui emporte la France, et le jeu des puissantes institutions traditionnelles qui font, en dépit des théories et des excitations de nos libellistes, la stabilité de l’Angleterre. Enfin Talleyrand écrit comme il observe : son style est à la fois ample et net ; il ne craint pas d’y laisser paraître des traces de cette légère négligence de bon goût qui sied à un homme de grande race occupé de grandes affaires.

Voilà, bien que la mission de Talleyrand n’ait obtenu qu’un demi-succès dont la France ne profita pas, ce qui fait encore aujourd’hui l’intérêt et le prix de cette correspondance. En nous initiant aux premières négociations d’un diplomate qui fut mêlé aux principaux événements de son temps, elle se rattache à l’histoire générale et l’éclaire d’un nouveau jour.


VI


Les instructions remises à Chauvelin avaient été rédigées en prévision de la guerre ; les dernières portent même la date du jour où elle fut décrétée. Elles indiquaient que la Belgique en serait le théâtre immédiat et que, lorsque les négociateurs s’adresseraient au gouvernement anglais, soixante mille hommes de troupes, secondés par une active propagande, occuperaient ces provinces et les auraient déjà révolutionnées. Cette marche en avant ne serait cependant au fond qu’une simple mesure de défense, destinée à prévenir et à rompre les efforts de la coalition. « Le concert, était-il dit, par lequel des puissances étrangères se réunissent pour influer sur la constitution que la France vient de se donner, n’est dans le fait qu’une grande conspiration des despotes contre les états libres. C’est un renouvellement des entreprises que forma jadis Louis XIV, et que formèrent après lui l’Espagne et la Suède pour forcer la Grande-Bretagne à rappeler les Stuarts. Nous ne craignons point qu’après avoir établi sa constitution sur le droit imprescriptible du peuple à réformer son gouvernement, à changer l’ordre ancien de la succession au trône, le ministère ni la nation britanniques veuillent entrer dans un concert qui porte atteinte, chez un peuple voisin, à ce principe auquel la Grande-Bretagne est redevable de sa prospérité. » Quelque invraisemblable que fût le succès d’une ligne où des puissances divisées d’intérêts et de vues auraient affaire à une seule nation qu’animerait tout entière un même souffle de liberté, il convenait d’envisager froidement quelles pourraient être les conséquences de la lutte. Serait-ce le démembrement de la France ? Il aurait pour résultat certain un accroissement considérable des Etats du centre et du nord, et des combinaisons nouvelles, que l’intérêt du commerce britannique devait faire redouter au ministère anglais. Serait-ce le rétablissement de l’ancien régime ? Alors la liaison des Bourbons avec l’Autriche et les diverses branches de leur maison se resserrerait, le pacte de famille serait maintenu, et l’Angleterre resterait forcément à l’égard de la France dans cet ancien état de rivalité et de guerre intermittente, si préjudiciable à son crédit. « Mais les deux suppositions précédentes sont également impossibles, continuait l’auteur des instructions en des termes où se reconnaît l’accent de l’entretien du 15 février avec Grenville… Quels que soient nos premiers essais militaires, lors même que la supériorité de la discipline préparerait dans une première campagne quelque succès aux ennemis de la France, jamais ils ne pourront triompher de la résistance d’une nation populeuse et brave, dont tous les individus sont armés, d’une nation qui envoie en deux mois cent mille recrues aux frontières au lieu de cinquante mille qu’on lui demande. » Or, dans l’hypothèse à peu près certaine du triomphe de nos armes, où serait l’intérêt de l’Angleterre ? Vaudrait-il mieux pour elle nous avoir pour adversaires ou pour alliés ? En s’associant à nos ennemis, elle réussirait sans doute à ruiner notre commerce et à s’emparer de nos colonies des Antilles, mais, en raison des soulèvements qui s’y préparent, ce serait peut-être un service à nous rendre. La France victorieuse saurait d’ailleurs les lui reprendre un jour. Jusque-là, conquérante en dépit d’elle-même, elle trouverait un ample dédommagement dans ces fertiles plaines de la Belgique qu’elle se verrait contrainte de conserver comme gage de ce qu’elle aurait perdu. Enfin, le premier coup de canon tiré entre les deux peuples serait le signal d’une révolution en Irlande. Au contraire, une alliance défensive avec la France assurerait à l’Angleterre la paix intérieure, consoliderait sa domination aux Indes, maintiendrait son influence même dans les Provinces-Unies. Nos négociateurs proposeraient au cabinet britannique la confirmation du traité de commerce de 1786 ; ils lui demanderaient enfin d’accorder sa garantie à un emprunt qui serait contracté par le gouvernement français, et lui offriraient pour prix de ce service la cession de l’île de Tabago. (48)

Telles étaient les instructions données à la mission de Londres. Comme trois mois plus tôt, celle de Prusse devait lui frayer les voies. Mais le jeune Custine, qui possédait encore la confiance du parti populaire, eut beau déployer toutes les ressources de sa précoce habileté. L’audacieuse propagande des agents révolutionnaires inquiétait Frédéric-Gauillaume (49) ; l’écho des irritants débats du Manège et des clubs l’exaspérait. « Custine avait perdu toute espérance lorsque arriva la nouvelle de la déclaration de guerre (50). Elle ne s’adressait qu’à l’Autriche, mais il y avait alliance entre l’Autriche et la Prusse, et Frédéric-Guillaume se considéra comme attaqué. Il donna l’ordre de presser les préparatifs, laissant paraître l’agitation, la colère, la violence dont il était possédé. (51)» Custine fut avisé qu’il obtiendrait ses passeports. Il les demanda et partit. Cependant l’Assemblée législative venait de décréter la guerre, et les personnages désignés pour se rendre à Londres n’avaient pas quitté Paris. Un scrupule d’amour-propre de Chauvelin les y retenait. Il crut s’apercevoir qu’on ne lui confiait en réalité qu’un vain titre et qu’on lui ôtait la réalité du pouvoir. « Il est nécessaire, écrivait Dumouriez en soumettant au roi sa nomination, que cet adjoint soit entièrement dans la main de Talleyrand, et ne puisse rien faire seul et de lui-même, n’étant absolument qu’un prête-nom. (52) » Les termes de ce rapport étaient-ils parvenus à la connaissance du jeune ministre plénipotentiaire ? En tout cas personne ne s’y trompait. « On nous envoie ici le petit Chauvelin pour ambassadeur, écrivait de Londres la marquise de Coigny. Il professera et l’évêque d’Autun exercera. Je trouve que c’est trop et trop peu pour lui. Il ne doit être ni le représentant de la France ni le représentant d’un autre. (53) » Chauvelin trouva que c’était trop peu. Il se vit comme un jeune homme qu’on envoie dans une cour étrangère entre deux gouverneurs (54). Ce rôle lui parut humiliant et il fit des difficultés pour l’accepter. Dumouriez perdit patience et déclara que, si l’ambassade ne se mettait pas en route le lendemain, il en nommerait une autre. Comme on savait qu’il avait un parent à placer et qu’il était homme à tenir parole, les négociateurs se hâtèrent de partir. Ils emmenaient avec eux Dumont, Garat et Reinhardt ; c’était toute une compagnie. Dumont a décrit leur voyage dans une page agréable. « Chauvelin, quand son amour-propre était tranquille, était très aimable… La littérature, depuis deux ou trois ans si oubliée à Paris, si étrangère à la société, fit souvent le fond de nos entretiens. Celle de Garat n’était pas profonde, mais elle était brillante et aimable. Il contait à merveille, il était heureux après avoir été enfermé si longtemps à Paris, au milieu des scènes tristes de la Révolution et dans les travaux du cabinet. La liberté, l’oisiveté, le plaisir de voir cette Angleterre qu’il admirait d’avance et qu’il ne connaissait point, donnaient à son imagination un essor élastique et une vivacité charmante. C’est un écolier en vacances, disait M. de Talleyrand. Dès que nous fûmes arrivés à Douvres, Garat voulut se placer sur l’impériale et j’en fis autant. Il ajusta ses lunettes et se mit à tout considérer avec la même curiosité que si nous fussions arrivés dans la lune. Les plus légères différentes l’affectaient vivement. Il faisait les exclamations les plus amusantes sur les petites chaumières, les petits jardins, la propreté qui régnait partout, la beauté des enfants, l’air de modestie de paysannes, l’habillement décent et propre des gens de la campagne et des habitants des villages ; en un mot, cette scène d’aisance et de prospérité qui contraste si fort avec les misères et les haillons qu’on observe dans ceux de la Picardie, le frappait singulièrement… Ah ! Quel dommage, quel dommage, disait-il, si on allait révolutionner ce beau pays ! Quand la France sera-t-elle aussi heureuse que l’Angleterre ? (55) »

Chauvelin emportait une missive confidentielle de Louis XVI à Georges III ; le roi y exprimait son vif désir de conclure une alliance et demandait au souverain anglais d’y concourir avec lui. Dumouriez adressa dans le même sens à Grenville une lettre écrite de ce style dégagé, presque familier, si différent du ton habituel des chancelleries, qu’allait affecter de plus en plus la diplomatie nouvelle. « Vous trouverez auprès de moi, disait-il en terminant, franchise, loyauté et cette parfaite confiance qui dans les Etats Libres doit caractériser les ministres. (56) » En arrivant à Londres, vers la fin d’avril, les négociateurs trouvèrent l’opinion vivement agitée de la nouvelle de la guerre. La crainte que l’Angleterre ne fût obligée d’y prendre part avait produit dans les fonds une baisse subite ; on signalait comme imminente la presse des matelots. Mais les esprits inclinaient fortement à la paix et le sentiment de Pitt concordait avec le vœu public. Il démentit cette fausse rumeur par une note qui fut envoyée le 27 avril à tous les journaux. Ainsi, comme n’avait cessé de l’affirmer Talleyrand, le maintien de la neutralité de fait n’était pas douteux. Toutefois, la défiance à notre égard augmentait visiblement, même chez les partisans de ce système. Pitt, si réservé jusque-là dans ses appréciations sur la politique des gouvernements étrangers et particulièrement du nôtre, s’échappait à dire en combattant le projet de réforme parlementaire de lord Grey : « N’avons-nous pas, presque sous nos yeux, un exemple terrible, une leçon effrayante de révolution ? Je n’ignore pas quels sont les alliés de l’honorable préopinant. Ceux dont je parle visent à tout détruire ; ils se sont trahis en protégeant des libellistes qui calomnient, qui tournent en ridicule la constitution d’Angleterre, source de notre félicité, qui condamnent la monarchie héréditaire, qui se moquent de la subordination et des rangs, et font tout ce que la scélératesse peut leur suggérer pour égarer le peuple, pour lui persuader de troquer sa constitution contre le système absurde mal nommé droits de l’homme, système qui n’a jamais existé dans aucune partie de la terre habitable, et qui, s’il naissait avec l’aurore, périrait avant le coucher du soleil. (57)»

La malveillance que révélaient ces paroles rendait la tâche de l’ambassade plus difficile, mais plus urgente encore. Il fallait à tout prix obtenir une déclaration formelle de neutralité, sinon en vue d’une alliance ultérieure dont les chances diminuaient chaque jour, du moins pour lier l’Angleterre en cas de chute de Pitt ou de complication nouvelles, et pour décourager la coalition. Chauvelin se présenta au ministère des Affaires étrangères le 28 avril, et il remit à George III, le 2 mai, la lettre confidentielle de Louis XVI. Quel ne fut pas son étonnement en la lisant le surlendemain dans les papiers français ! Une telle publicité, donnée à une pièce signée du roi et dont les ministres seuls avaient pris connaissance, était bien faite pour discréditer auprès du cabinet britannique notre gouvernement et ses envoyés. Chauvelin s’en plaignit vivement à Dumouriez et lui déclara « qu’il était de la plus haute importance de chercher à pénétrer et à suivre le fil de cette trahison ». Les journaux de Paris n’y virent qu’une occasion de déchirer leurs adversaires en la leur imputant. « C’est dans les égouts d’une feuille où règne la plus sale démagogie, insinuait la Gazette universelle, que nous avons ramassé cette pièce… Elle avait été communiquée probablement par quelque jacobin des bureaux ministériels. » - « Veut-on savoir, répliquait la Gazette nationale, s’il y a un comité autrichien à Paris ? Que l’on réfléchisse, entre mille autre choses ; sur l’étrange publicité qui a été donnée, on ne sait comment, à la lettre très secrète, très mystérieuse de Louis XVI au roi d’Angleterre. » Comment les journaux eussent-ils été plus retenus que l’Assemblée ? Elle livrait imprudemment à la publicité la correspondance de Noailles avec le prince de Kaunitz, et prenait connaissance des dépêches de la mission de Londres ; un député dénonçait Talleyrand comme le suppôt de la faction d’Orléans, résolue, disait-il, à « faire massacrer le roi, la famille royale, et tous ceux qui veulent la constitution (58) ». Dumouriez lui-même, absorbé par d’autres soins, ne montrait guère moins de négligence pour la légation de Londres que son prédécesseur. Chauvelin suppliait inutilement qu’on le tînt au courant des nouvelles importantes. Il ne savait rien que tardivement et par les gazettes anglaises ; c’est ainsi qu’il avait appris nos premiers échecs aux environs de Tournai et le massacre du général Dillon. Talleyrand se voyait obligé d’expédier à Calais Desrenaudes, son ancien grand vicaire, pour organiser, à défaut de courriers officiels, un service de renseignements par voie commerciale. A Londres, nos négociateurs continuaient d’être en butte à toutes les flèches de l’émigration. « Il n’y a pas de calomnie atroce qu’on ne débite sur M. de Chauvelin, écrivait la marquise de Coigny. Enfin M. de Carency a été dire à M. Burke qu’il était déguisé en poissarde le 6 octobre ! (59) » Le Times représentait Talleyrand comme le familier suspect des membres les plus avancés de l’opposition. L’escorte de littérateurs et d’écrivains dont la légation s’était entourée excitait la méfiance ; on imagina qu’ils étaient envoyés pour faire de la propagande et on les tint à l’écart comme les apôtres de la Révolution. Un soir qu’ils se promenaient tous ensemble au Ranelagh, ils entendirent un bourdonnement de voix qui murmuraient : Voilà l’ambassade française. A mesure qu’ils s’avançaient, on s’éloignait comme si l’on eût craint de se trouver dans l’atmosphère de la contagion, et le vide se fit autour d’eux. « Une ou deux personnes courageuses, continue l’auteur de cette anecdote, vinrent saluer M. Chauvelin ou M. de Talleyrand. Un moment après nous vîmes errer tout à fait solitaire un homme qui était repoussé à d’autres titres, c’était le duc d’Orléans, que l’on fuyait avec un soin tout particulier. Enfin, ennuyés d’être les objets de cette attention désagréable, nous nous séparâmes un moment : je me jetai dans la foule où j’entendis plusieurs personnes donner, à leur manière, des détails de cette ambassade française, et nous nous retirâmes bientôt après, observant que M. de Talleyrand n’était en aucune manière affecté ou déconcerté, et que M. Chauvelin l’était beaucoup. (60)»


VII


Quelle conduite observer sur un chemin hérissé de tant d’obstacles ? Ils venaient de Paris plutôt que de Londres, et il appartenait au gouvernement français autant qu’à la légation de les aplanir. C’est ce que Talleyrand explique dans les lettres qu’il rédige et que se contente de signer Chauvelin (61). Il exprime le regret que l’Assemblée ait eu communication de leurs dépêches et recommande à Dumouriez le secret. Il lui conseille de faire entendre raison aux journalistes, qui ne cessent d’outrager le ministère britannique et de représenter comme autant de triomphes de la liberté les moindres apparences de désordre qui se manifestent en Angleterre et en Irlande. Il insiste enfin pour que le ministre s’efforce d’arracher à l’Assemblée le vote d’une loi qui réprimerait toute propagande révolutionnaire exercée dans les Etats amis. « cette intention, dit-il, dérive des principes de l’Assemblée relativement à l’indépendance nationale autant que des lois éternelles de la morale et de la justice. Car comment pourrions-nous caractériser d’atteinte au droit des gens l’intervention de l’Autriche dans nos affaires, si nous ne nous interdisons scrupuleusement tout acte du même genre envers des puissances amies ou même neutres, surtout celles qui, comme l’Angleterre, ont constamment respecté à notre égard les lois du bon voisinage, sans prendre aucune part dans nos démêlés intérieurs ? (62) »

Mais ni les journalistes, ni les députés n’étaient capables de comprendre cette sage leçon. Dans leur ignorance de l’histoire et de l’étranger, ils regardaient les membres de l’opposition anglaise comme des émules de nos jacobins, impatients de renouveler l’ordre social et prêts à renverser le trône ; la pensée de révolutionner l’Angleterre leur semblait d’une exécution facile et hantait leurs cerveaux. Ils n’avaient cependant, pour se convaincre de leur erreur, qu’à prêter l’oreille aux discours que tenaient dans le Parlement les amis de la Révolution. Si ces derniers considéraient l’ancien gouvernement de la France comme un bâtiment en ruines qu’il avait fallu raser pour le reconstruire à neuf (63), ils n’entendaient nullement procéder de même chez eux. Ils se proposaient non pas d’abattre, mais d’entretenir au contraire, sauf à le modifier légèrement, l’édifice un peu gothique peut-être, mais après tout commode et sûr, où s’abritaient leurs destinées. C’est ce que Talleyrand s’attachait à expliquer : « Ceux-là se trompent étrangement, monsieur, écrit-il à Dumouriez, qui regardent l’Angleterre comme à la veille d’une révolution, qui croient en voir tous les matériaux préparés et qui, dans cette idée, voudraient qu’on attachât le peuple à notre cause, en témoignant le plus vif intérêt à la sienne. Comme rien n’est moins fondé que cette opinion, rien aussi ne serait plus imprudent qu’une conduite analogue, ni plus propre à aliéner de nous tous les esprits… On ne saurait trop le répéter, ces mots : ministère et opposition n’ont point ici le même sens que leur attribuent nos papiers publics. En les lisant, on croit voir d’un côté le roi et tous les partisans des privilèges et de la prérogative royale, de l’autre tous les amis du peuple, travaillant sans cesse les uns pour l’autorité, les autres pour la liberté. Sous ce point de vue on comprend qu’une révolution pourrait être ici, sinon très prochaine, du moins assez facile. Le fait est que la masse de la nation est généralement indifférente à toutes ces discussions politiques qui font parmi nous tant de bruit ; attachée à sa constitution par d’antiques préjugés, par la comparaison continuelle qu’elle fait de son sort avec celui du peuple des autres Etats, par sa prospérité enfin, elle ne soupçonne pas pouvoir rien gagner à une révolution dont l’histoire même de l’Angleterre lui fait d’ailleurs redouter les dangers. L’industrie agricole, les arts, les manufactures, le commerce, la hausse ou la baisse des fonds publics, voilà ce qui fixe partout l’attention. Les débats du Parlement n’intéressent que d’une manière secondaire. L’opposition est en général regardée comme un ingrédient aussi nécessaire à la constitution que le ministère lui-même, mais c’est là tout, et tant qu’on les voit aux prises l’un avec l’autre, quelle que soit d’ailleurs l’opinion qu’on se forme de leurs opérations respectives on se croit sûr de la liberté. (64) »

Ni les excitations, ni les menaces de la presse parisienne n’avaient donc chance de révolutionner l’Angleterre ; bien plus, elles effrayaient le public, elles l’éloignaient chaque jour davantage des idées françaises, et déjà Talleyrand signale avec beaucoup de clairvoyance, dans l’ajournement indéfini de la réforme parlementaire, l’origine de ce mouvement d’opinion qui allait fortifier le parti tory et le maintenir tant d’années au pouvoir, en haine et par crainte de la France révolutionnaire. Toutefois nos négociateurs ne se bornaient pas à disserter savamment sur l’Angleterre et sa politique intérieure ; ils agissaient. Le 15 mai, Chauvelin remit à Grenville une note officielle, où il exposait, au nom de son gouvernement, que la France n’avait pas voulu la guerre, mais que les complots du dehors et la protection accordée par l’Autriche aux émigrés rebelles l’avaient contrainte de la déclarer. Religieusement attachée aux règles de sa constitution, elle désavouait toute idée d’agrandissement ou de conquête, et de même qu’elle repoussait l’intervention de l’étranger dans ses propres affaires, elle protestait de son respect pour les formes et les usages des autres gouvernements. Chauvelin exprimait, au nom du roi, l’espoir que l’Angleterre reconnaîtrait la justice de ces principes qui étaient communs aux deux nations, et priait S.M. britannique de défendre à ses sujets, conformément aux dispositions du traité de commerce de 1786, d’exercer, par des bâtiments armés en course ou de toute autre manière, aucune hostilité contre la France. Grenville répondit sur-le-champ que ces dispositions seraient exactement observées, et communiqua à Chauvelin, le 24 mai, une note par laquelle le roi d’Angleterre confirmait les assurances de son ministre. « Fidèle à tous ses engagements, y était-il dit, Sa Majesté apportera le plus grand soin au maintien de la bonne intelligence qui subsiste si heureusement entre elle et S.M. très chrétienne, s’attendant avec confiance, qu’animée des mêmes sentiments, S.M. très chrétienne ne manquera pas de contribuer au même but en faisant respecter de sa part les droits de Sa Majesté et de ses alliés. » Le lendemain, la Gazette de Londres publiait une proclamation par laquelle le roi interdisait à ses sujets, sous les peines les plus sévères, de servir directement ou indirectement contre la France.

Le premier pas semblait être fait dans la voie d’une alliance, et cette déclaration officielle de neutralité, à laquelle Talleyrand attachait tant de prix, était enfin obtenue. La note du ministre, la proclamation du roi, les témoignages d’amitié qu’elles contenaient et surtout les mesures prises par le gouvernement anglais, c’était même (l’habile diplomate, en l’indiquant, faisait avec raison valoir son ouvrage) quelque chose de mieux qu’une simple déclaration de neutralité. Mais la note mentionnait les droits des « alliés de S.M. britannique », expression qui semblait désigner la Prusse et la Hollande. Chauvelin marquait comme un point capital, afin d’obliger l’Angleterre à garder la neutralité promise, de ne porter aucune atteinte au territoire de ces deux puissances tant qu’elles observeraient une attitude pacifique à notre égard : peut-être convenait-il de demander expressément quels étaient ces alliés et de saisir par là l’occasion de pousser Grenville à obtenir d’eux la promesse qu’ils en useraient de même envers la France. Il réclamait les instructions de Dumouriez (65). Il ne reçut qu’un billet très court où le ministre témoignait son contentement du succès qui venait d’être remporté. « Cette satisfaction, ajoutait-il, a été partagée avec enthousiasme par l’Assemblée nationale à qui j’ai communiqué cette bonne nouvelle dans la séance du 30 mai ; elle le sera également de la France entière de qui vous avez bien mérité. (66) »

Cependant il fallait être fixé le plus tôt possible sur le sens exact des déclarations de Grenville au sujet des alliés de l’Angleterre, car la Prusse s’ébranlait et la Hollande était vivement sollicitée de s’associer à la coalition. Chauvelin se décida à revoir Grenville. Celui-ci reconnut que les alliances de l’Angleterre étant purement défensives, le casus foederis n’existerait que si l’agression venait de la France. Sur ces entrefaites, le roi Georges prorogea le Parlement. « J’ai vu avec beaucoup de peine, disait-il dans son discours, le commencement des hostilités de l’Europe. Dans la situation présente des affaires, mon principal soin sera de maintenir cette harmonie et cette bonne intelligence qui subsistent entre moi et les différentes puissances belligérantes, et de garantir à mon peuple les bénédictions non interrompues de la paix. »

C’était la neutralité, mais rien de plus. Chauvelin tenta aussitôt une démarche nouvelle. Il remit à Grenville une note dans laquelle le roi des Français remerciait S.M. britannique des pacifiques assurances qu’il en avait reçues et déclarait que les droits de tous les alliés de l’Angleterre qui n’auraient pas provoqué la France par des démarches hostiles, seraient religieusement respectés. Mais il s’autorisait de cet engagement formel et des dispositions favorables du roi George pour l’inviter à chercher « dans sa sagesse, dans sa position et dans son influence, les moyens compatibles avec l’indépendance de la nation française d’arrêter, tandis qu’il en était temps encore, les progrès de cette ligue qui menaçait également la paix, la liberté et le bonheur de l’Europe ». Malheureusement les faits qui se passaient en France n’étaient pas de nature à nous concilier la bienveillance du roi George ni la sympathie de son peuple. Les détails de la journée du 20 juin avaient été accueillis en Angleterre avec une indignation générale. Grenville répondit à Chauvelin que les mêmes sentiments qui avaient déterminé son souverain à ne pas s’immiscer dans les affaires intérieures de la France, le portaient à ménager également l’indépendance des autres Etats, et qu’il avait jugé que son intervention ne saurait être utile à moins d’être désirée par toutes les parties en cause (67).

Quand cette fin de non-recevoir fut communiquée à Chauvelin, Talleyrand n’était plus à Londres. Il avait demandé un congé de deux semaines et était parti le 6 juillet. Retenu à Paris par les tragiques événements qui se préparaient et qui aboutirent au renversement du trône, il ne retourna en Angleterre qu’au mois de septembre, mais cette fois sans aucun caractère, même officieux. Quoiqu’il eût quitté la France muni d’un passeport de Danton, il ne tarda pas à être inscrit sur la liste des émigrés et décrété d’accusation. Suspect à tous les partis, tenu à l’écart par l’aristocratie anglaise et par les Français de Londres, il y demeura un an et demi, dans une situation précaire et dans un isolement contraire à ses goûts. Banni de son pays, éloigné de cette société charmante que l’ouragan révolutionnaire dispersait alors sur tous les chemins de l’Europe, et au sein de laquelle il faut avoir vécu, a-t-il dit plus tard, pour connaître la douceur de vivre, il supporta moins patiemment que personne l’ennui et les amertumes de l’exil. L’Angleterre elle-même lui fut bientôt interdite, par application de l’alien bill (68). Il s’embarqua pour l’Amérique le 3 février 1794. Il y attendit que la France « eût des juges et non des meurtriers, une république et non une anarchie constituée. (69) » Chénier fit enfin rayer son nom de la liste des émigrés et rapporter par la Convention, arrivée au terme de son orageuse carrière, le décret d’accusation qu’elle avait rendu contre lui. Aux grossièretés et aux violences d’une démagogie sanguinaire, allait succéder le règne des plaisirs et de l’esprit. Après trois années d’absence, Talleyrand revit Paris. Sa place y était marquée, dans les salons qui se rouvraient, à côté de Mme de Staël et de Mme Tallien, comme elle allait bientôt l’être, dans les conseils du gouvernement, à côté de Barras et sous Bonaparte.


VIII


Quel fut le résultat de la mission dont nous venons d’exposer l’origine, les péripéties et le dénouement ? Considérable en lui-même et par la neutralité qui était garantie à la France, et par l’alliance qu’elle pouvait espérer, il demeura stérile pour elle. Mais la responsabilité de cet échec retombe sur les tribuns téméraires qui disposaient alors de ses destinées. Leurs furieuses passions rendirent vaine cette première victoire diplomatique, qui en présageait d’autres. Ils ne surent pas éviter le péril qui leur avait été signalé avec une patriotique clairvoyance. Bien plus, ils se firent un jeu de le braver. Ils ne comprirent pas à quel point il importait, dans ce déchaînement de l’Europe, de ménager l’Angleterre, et, contre tant d’ennemis, de nous réserver un allié. Ils provoquèrent eux-mêmes ce peuple mercantile, mais opiniâtre et fier, qui, s’il ne se résout à tirer l’épée que dans les cas extrêmes et pour défendre ses intérêts en péril, ne consent à la remettre au fourreau que le jour où ils sont pleinement satisfaits et vengés. Pour obtenir l’alliance de l’Angleterre ou du moins sa neutralité, Talleyrand avait supplié le gouvernement français de désavouer toute pensée de conquête dans les Pays-Bas et de respecter le territoire hollandais. Il avait, à plusieurs reprises et avec la dernière instance, sollicité le vote d’une loi par laquelle la France, qui repoussait si énergiquement l’intervention des Etats étrangers dans ses affaires, se fût également interdit de s’immiscer dans les leurs. La Convention ne tint nul compte de ces sages conseils. Tout au contraire, elle fit entrer ses généraux en conquérants dans les Pays-Bas et leur commanda d’ouvrir les bouches de l’Escaut. Elle décréta, le 19 novembre 1792, que la nation française accorderait fraternité et secours à tous les peuples qui voudraient recouvrer leur liberté, c’est-à-dire renverser leurs gouvernements. C’était exclure du droit public de l’Europe. Les gouvernements entendirent cet avertissement et se mirent en mesure d’y répondre. L’Angleterre s’associe à la politique de son roi et s’apprête à assurer, au profit de la Hollande, l’exécution du traité de la Haye. Après le supplice de Louis XVI, Chauvelin reçoit l’ordre de quitter Londres dans les trois jours. La Convention prévient le cabinet de Saint-James ; elle déclare la guerre à l’Angleterre le 1er février 1793, et à la Hollande le 9 mars. Mais, dès lors, aussi prodigieusement actif qu’il avait été lent à s’émouvoir, Pitt rallie autour de sa patrie attaquée toutes les puissances du continent. Il riposte à la Convention en signant contre la France les traités du 25 mars avec la Russie, du 25 avril avec la Sardaigne, du 25 mai avec l’Espagne, du 14 juillet avec la Prusse et les Deux-Siciles, du 30 août avec l’Empereur et le roi de Portugal. L’Europe se lève en masse contre nous. C’est l’Angleterre qui devient l’âme de cette formidable coalition, et son or, qu’elle prodigue plus encore que son sang, le nerf de cette guerre, qui devait, sauf de courtes trêves, durer vingt-trois années et ajouter aux fastes britanniques les noms de Trafalgar et de Waterloo !

Telle a été l’œuvre d’une politique insensée. La mission de Londres disparaît comme un incident dépourvu de conséquence dans le tourbillon des événements qui suivirent. Mais une politique sage, qui eût cultivé et recueilli avec soin tous les fruits que ce premier succès diplomatique semblait promettre, aurait pu s’en servir pour changer peut-être la fortune de l’Europe. Nous ne sommes pas tout à fait réduits à le conjecturer. Après 1830, malgré la différence des temps qu’il serait puéril de méconnaître, la France se trouva, à l’égard des puissances continentales et de l’Angleterre, dans une situation analogue à celle de 1792. A l’intérieur, mêmes excitations belliqueuses de la tribune et de la presse ; Mauguin, Armand Carrel, le général Lamarque étaient les Girondins de la révolution nouvelle. Au dehors, même hostilité des cours ; l’empereur Nicolas, mécontent de notre opposition à sa politique orientale, organisait une sorte de croisade contre nous et nouait à Münchengraetz, avec les souverains d’Autriche et de Prusse, la ligue des Etats absolutistes. La France n’avait de représentants accrédités ni à Pétersbourg, ni à Berlin, ni à Madrid, ni à Constantinople, ni à Copenhague. Comme en 1792, il ne nous restait, au milieu de l’Europe malveillante et armée, qu’une chance d’éviter les périls de l’isolement, c’était de nous attacher l’Angleterre. Si le duc de Wellington éprouvait une sympathie médiocre pour le gouvernement issu des journées de juillet, à Londres et dans les grandes villes l’opinion populaire s’y montrait favorable, et le ministère devait compter avec elle. Gagner le cabinet de Saint-James était donc du plus haut prix pour nous ; y réussir ne paraissait pas impossible. Mais à quel diplomate éprouvé confier l’exécution de cette tâche difficile ? Le roi Louis-Philippe, par une initiative toute personnelle, choisit celui qui déjà s’en était acquitté quarante ans plus tôt, et Talleyrand fut désigné pour l’ambassade de Londres. Il se proposait avant tout « d’obtenir pour la révolution française du mois de juillet 1830 (comme auparavant pour celle de 1789), le droit de bourgeoisie en Europe, et de tranquilliser le monde sur l’esprit de propagandisme que l’on supposait à notre gouvernement (70) ».

Ce gouvernement, cette fois, facilita son œuvre au lieu de la contrarier. Loin de révolutionner la Belgique, comme Dumouriez jadis, il en refusait la couronne pour un prince français. Il calmait ainsi les susceptibilités britanniques là même où le ministère girondin avait commis l’imprudence de les exciter. Fort de l’appui qu’il recevait de Paris, et grâce au crédit personnel dont il jouissait, aussi recherché à Londres, aussi fêté dans les salons de l’aristocratie qu’il y avait été froidement accueilli lors de sa première mission, Talleyrand essaya de conclure avec l’Angleterre une alliance défensive pour toutes les circonstances où le repos de l’Europe serait menacé. Ce projet, admis par l’ambassadeur à Paris, lord Grenville, fut, il est vrai, écarté par l’ombrageux Palmerston. Mais du moins Talleyrand parvint à conclure, en 1834, le traité de la quadruple alliance, par lequel la France et l’Angleterre combinaient leur action en vue d’assister les cours de Madrid et de Lisbonne contre don Carlos et don Miguel. L’objet de cette convention était restreint sans doute, mais là prit naissance cette entente cordiale entre les deux pays, qui assura pour un temps le repos de l’Europe et lui donna quelques-unes des années les plus prospères qu’elle ait jamais connues.

Tel est précisément le dessein qu’avait conçu Mirabeau dès 1786, qu’avait ébauché Talleyrand en 1792 et que l’aveugle politique des assemblées révolutionnaires l’empêcha d’achever. Mais ce qu’il ne put faire alors, il l’accomplit près d’un demi-siècle après. En effet les raisons qui, dans son esprit, commandaient l’alliance anglo-française, n’avaient, avec le temps, rien perdu de leur importance. Talleyrand la considérait non comme un expédient passager, mais comme une nécessité permanente. Il estimait, avec M. Guizot, que la France et l’Angleterre sont les deux pays à qui leurs bons rapports font le plus de bien et qui, en se brouillant, peuvent se faire le plus de mal (71). L’inimité politique lui semblait la conséquence naturelle et désirable de la communauté des intérêts chez les deux peuples, de la communauté des principes dans les deux gouvernements, et comme l’heureux fruit d’un même état de civilisation. « L’Angleterre est la seule puissance qui, comme nous, veuille franchement la paix, écrivait-il en 1830 au général Sébastiani. Les autres puissances reconnaissent un droit divin quelconque ; la France et l’Angleterre seules n’attachent plus là leur origine. Le principe de la non-intervention est adopté également par les deux pays ; j’ajouterai, et je compte pour quelque chose, qu’il y a aujourd’hui une sorte de sympathie entre les deux peuples. Mon opinion est que nous devons nous servir de tous ces points de rapprochement pour donner à l’Europe la tranquillité dont elle a besoin. Que quelques Etats soient ou ne soient pas disposés à la paix, il faut que la France et l’Angleterre déclarent qu’elles la veulent, et que cette volonté, émanée des deux pays les plus forts et les plus civilisés de l’Europe, se fasse entendre avec l’autorité que leur puissance leur donne. (72) »

La langage qu’il tenait en 1830 au général Sébastiani, Talleyrand eût pu, sans y changer un mot, le tenir à Delessart en 1792, car en 1792 comme en 1830 il développait les mêmes motifs à l’appui de la même idée. C’est l’enviable privilège des esprits supérieurs de pouvoir exécuter ainsi dans la vieillesse une conception de l’âge mûr, car les faits qui, longtemps contrariés, finissent néanmoins par prévaloir, doivent répondre aux besoins durables et aux intérêts essentiels des peuples. Qui les prévoit et les prépare d’aussi loin, témoigne d’une sagacité peu commune. Des deux grandes facultés qui font l’homme d’Etat, la trempe du caractère, la netteté de l’intelligence, Talleyrand n’eut que la seconde, mais il sut la porter au degré le plus éminent. Il ne possédait ni la forte volonté indispensable pour être le premier ministre d’une monarchie absolue, comme Richelieu, ni l’autorité morale nécessaire pour affronter et dompter les partis, comme Pitt, à la tête d’une nation libre. Il n’avait rien de ce qu’il faut, non plus, pour dominer les tourmentes d’une époque agitée par des guerres gigantesques et par des révolutions sans exemple. Ses qualités n’étaient pas de celles qui impriment le respect, ou qui s’imposent par un air de puissance et de commandement. Cet homme, dont le nom se trouve mêlé à toutes les crises du douloureux enfantement de la société nouvelle, garda toujours, parmi les hautes fonctions où il fut employé et les rôles divers dont il s’acquitta, l’âme et les mœurs d’un courtisan d’ancien régime. Il était fait pour le second rang et né sujet. Mais, dans des temps plus tranquilles, sous un gouvernement stable, il eût mis au service d’un maître capable de l’apprécier et de le soutenir, toute la pénétration, toute l’habileté, toute la souplesse d’un Mazarin. Voilà ce que révèle, ou plutôt confirme la publication successive des fragments de sa correspondance. Qu’on se rappelle l’admirable mémoire où, au lendemain de la journée d’Ulm, il conseillait à l’empereur victorieux d’ôter à l’Autriche, pour l’affaiblir vers l’Occident, la Vénétie et le Tyrol, et de lui donner en échange, afin de détourner ailleurs son ambition, les principautés danubienne et une partie des côtes de la mer Noire (73) : plan que semble avoir repris, non plus au profit de la France, mais contre elle, le plus grand politique qui, depuis Napoléon, ait déplacé les frontières des Etats et changé, pour emprunter le langage de nos pères, la balance de l’Europe. Mais surtout qu’on lise les lettres que Talleyrand adressait de Londres en 1792 au Département des affaires étrangères. Après avoir étudié son premier essai dans la carrière diplomatique, entrepris sur les lieux où il devait la finir quarante ans plus tard et pour le même objet, moins que jamais on contestera, sans doute, qu’il ait été, selon l’heureuse expression qu’il appliquait au duc de Choiseul, mais qui le caractérise infiniment mieux lui-même, un des hommes de notre siècle qui a eu le plus d’avenir dans l’esprit. (74)

F. AUBURTIN.

Notes

(1) Galerie des Etats-Généraux, 1789. L’ouvrage parut sans nom d’auteur, mais il était dû à la plume de Laclos. V. Lytton Bulwer, Essai sur Talleyrand, 22.

(2) Il écrivait à Choiseul-Gouffier, alors ambassadeur à Constantinople : « Mon ami, le peuple sera enfin compté pour quelque chose. Si le roi fait tous les changements annoncés, son règne sera celui de la monarchie et le plus brillant et le plus utile. Je n’ai pas autre chose dans la tête. »

(3) Pichot, Souvenirs intimes sur M. de Talleyrand.

(4) Le comte de La Marck.

(5) Dumont de Genève, Souvenirs.

(6) Guizot, Mémoires, II, 266.

(7) La mission de Talleyrand à Londres, en 1792. Paris, Plon, 1889.

(8) Le ministère de Talleyrand sous le Directoire. Paris, Plon, 1890.

(9) Nous devons avertir le lecteur que dans ses Mémoires, Talleyrand se contente d’indiquer brièvement l’objet de sa mission à Londres en 1792, sans donner sur cet épisode de sa longue existence, aucune information que ne contienne, avec infiniment plus de détails, le livre de M. Pallain. La correspondance de Talleyrand en 1792 est précédée d’une savante introduction et enrichie de nombreuses notes qui en forment le plus intéressant commentaire. M. Pallain rappelle que deux historiens très distingués ont eu connaissance et ont tiré parti de cette correspondance : ce sont M. de Sybel et surtout M. Albert Sorel.

(10) Voltaire.

(11) Mme de Staël, Considérations sur la Révolution française.

(12) Lettres de Mirabeau à Chamfort.

(13) Ibid.

(14) Le duc de Biron, l’ami de Mirabeau, de Talleyrand, de Narbonne, de Dumouriez, qui devait périr sur l’échafaud en 1793, fut désigné jusqu’en 1788 sous le nom de duc de Lauzun. On appelait d’ordinaire Talleyrand : l’abbé de Périgord ou l’évêque d’Autun.

(15) Histoire secrète de la cour de Berlin, lettres de juillet 1786.

(16) Discours du 28 janvier 1791 à l’Assemblée constituante.

(17) Assemblée constituante, séance du 30 avril 1790.

(18) 7 novembre 1789

(19) Governor Morris, II, 107.

(20) Pallain, Biron à Talleyrand, 17 décembre 1791.

(21) Ibid., Talleyrand à Biron, 5 janvier 1792.

(22) Ibid., lettre du 4 février 1792.

(23) Governor Morris, Lettre à Washington, 4 février 1792.

(24) Traité de Berlin, du 7 février 1792.

(25) Pallain, Delessart à Grenville, 12 janvier 1792.

(26) A. Sorel, L’Europe et la Révolution française, II, 382.

(27) Sur l’échec de Ségur à Berlin, V. Sorel, L’Europe et la Révolution française, II, 339, 352.

(28) Talleyrand à Delessart, février 1792.

(29) Ségur, 31 janvier, 25 février ? Dépêches de Noailles (Vienne, au commencement de février) : « J’ai parlé à M. de Cobenzl du voyage en Angleterre de M. l’évêque d’Autun comme d’une chose qui avait été imaginée pour contenter certains esprits inquiets. J’ai assuré que M. l’évêque d’Autun n’avait pas été chargé d’en dire plus à Londres, que moi ici, sur le désir que nous avions de conserver la paix. » M. de la Tour du Pin Gouvernet signale, de la Haye, qu’on a été effrayé en Hollande de la tentative faite par Talleyrand pour conclure une alliance avec l’Angleterre, mais que les personnes sensées n’ont pas cru qu’elle pût aboutir. Enfin le roi Victor-Amédée III, écrit à ce sujet : « Il ne pourrait rien arriver de plus contraire à nos vues ». Pallain, Introduction, et Correspondance diplomatique de l’année 1792 (Affaires étrangères).

(30) Rémusat, l’Angleterre au XVIIIè siècle, II, 520.

(31) Talleyrand à Delessart, 31 janvier 1792.

(32) Talleyrand à Delessart, lettres des 27 et 31 janvier, 3 et 10 février 1792.

(33) Dumont de Genève, Souvenirs, 261 et suiv.

(34) Lamartine, Cours de litérature, II, entretien X.

(35) Talleyrand à Delessart, 17 février 1792.

(36) Delessart à Talleyrand, 15 février 1792.

(37) Talleyrand à Delessart, 17 février 1792.

(38) Talleyrand à Delessart, 2 mars 1792.

(39) Dumont, Souvenirs, 369.

(40) Considérations sur la Révolutions française.

(41) Moniteur, séance du 10 mars 1792.

(42) Dumont, Souvenirs, 378.

(43) Mémoires de Dumouriez, II, 133.

(44) Sur la mission de Custine, V. Sorel, L’Europe et la Révolution française, II, 414,442.

(45) Biron à Dumouriez, 19 mars 1792.

(46) Dumont.

(47) Pallain, Introduction.

(48) Réflexions pour la négociation d’Angleterre en cas de guerre, 30 mars 1792.

(49) Ségur écrivait de Berlin le 16 janvier 1792 : « Nos libellistes, nos déclamateurs, nos dénonciateurs ont aliéné tous ceux qui nous étaient favorables, et font qu’on se méfie du Français le plus sage ». Pallain, 386.

(50) Déclaration de guerre de la France à l’Autriche, 20 avril 1792.

(51) Sorel, II, 446.

(52) Pallain, 178.

(53) Lettres de la marquise de Coigny, de Londres, 23 avril 1792, p.123.

(54) Dumont, 421.

(55) Dumont, 423.

(56) Dumouriez à lord Grenville, 21 avril 1792.

(57) Pallain, 298.

(58) Pallain, 255, 305, 346, 357.

(59) Lettres de la marquise de Coigny, de Londres, 4 mai 1792, p. 129.

(60) Dumont, 432.

(61) Le style de ces lettres indique assez qu’elles sont de Talleyrand. Chauvelin le reconnaît. « L’observation des formes exige que mon nom seul y soit attaché, écrit-il à Dumouriez, mais une juste modestie me fait le besoin de consigner souvent dans cette correspondance que ma signature ne doit réunir exclusivement sur moi que la responsabilité. » Talleyrand, de son côté, écrit à Bonne-Carrère : « Je n’avais rien de plus à vous dire que ce qui se trouve dans nos dépêches, où vous croyez bien que j’ai toujours la plus grande part ».

(62) Chauvelin au ministre des Affaires étrangères, 23 mai 1792.

(63) Ce sont les expressions dont se servait le marquis de Landsdowne, ami de Talleyrand.

(64) Pallain, 308, 317. Voltaire avait présenté jadis la même observation sous une forme plus vive : « Les deux partis veillent l’un sur l’autre, ils s’empêchent mutuellement de violer le dépôt sacré des lois ; ils se haïssent, mais ils aiment l’Etat : ce sont des amants jaloux qui servent à l’envi la même maîtresse ». ( La princesse de Babylone.)

(65) Chauvelin au ministre des Affaires étrangères, 28 mai.

(66) Le ministre à Chauvelin, 2 juin 1792.

(67) Pallain, 352, 364, 400.

(68) Bill qui permettait au roi d’enjoindre à un étranger de quitter immédiatement le territoire de la Grande-Bretagne, sous peine d’emprisonnement, et, dans certains cas, de transportations pour la vie.

(69) Termes de la motion de Chénier.

(70) Lettre de Talleyrand au baron de Gagern, 20 avril 1835.

(71) Guizot, William Pitt et son temps, Introduction.

(72) Dépêche du 27 novembre 1830 au général Sébastiani, ministre des Affaires Etrangères.

(73) Voir Lettres inédites de Talleyrand à Napoléon, 1800-109, publiées par Pierre Bertrand.

(74) Essai sur les avantages de colonies nouvelles, lu à l’Institut le 25 messidor an V.




FIN










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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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