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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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LETTRES

DE LA PRINCESSE DE TALLEYRAND

A

UN ALSACIEN

PAR

A. M. P. INGOLD







Une des figures les plus curieuses de l’histoire est, sans contredit, celle du prince de Talleyrand. Depuis quelques temps, l’attention se porte aussi sur la femme du grand diplomate : le Correspondant, les feuilles d’histoire, d’autres publications encore, se sont intéressées à elle, et tout récemment la Revue hebdomadaire, dans son supplément illustré, reproduisait un très remarquable portrait de la princesse de Talleyrand, dû au pinceau de Madame Vigée Lebrun.

C’est à Hambourg, semble-t-il, où Talleyrand passa une grande partie de l’année 1795, qu’il avait fait la connaissance de la belle Madame Grand (1). Leur « scandaleuse liaison », comme parle Michaud, durait depuis sept ans, lorsque, par ordre du Premier Consul, elle fut régularisée par un mariage civil, le 10 septembre 1802 (2). L’ancien évêque d’Autun venait d’obtenir du Pape Pie VII un bref de sécularisation, mais qui ne lui donnait point, quoiqu’il prétendit, l’autorisation de contracter mariage. Talleyrand, qui eut au moins le bon sens de célébrer son mariage sans fêtes et sans bruit, put dès lors paraître à la cour avec la « belle Indienne » comme on l’appelait. Passée grande dame, « la petite créole était au comble de ses vœux et rayonnait d’orgueil (3) ». Combien encore sa fierté grandit, lorsqu’elle put se qualifier dans ses lettres, comme on va le voir, de princesse souveraine, de princesse régnante de Bénévent !

Ne devant qu’à ses avantages extérieurs cette haute fortune, Madame Grand avait peu d’esprit et point de culture. Talleyrand eut, dit-on, bien des fois à souffrir des bévues qui échappaient à la femme à qui il avait donné son nom. Les quelques lettres d’elle qui sont conservées dans les papiers de l’administration de la principauté de Bénévent n’en donnent cependant pas une trop mauvaise idée (4). Sans doute il y est beaucoup question des sucreries qu’on lui envoyait de là-bas. Elle devait savoir toutefois témoigner à l’occasion de l’intérêt pour cet empire « de 20.000 habitants (5) dont Napoléon avait, en 1806, gratifié Talleyrand, et pour l’homme vraiment supérieur qui le gouvernait, l’alsacien Louis de Beer (6).

Moins de six mois après son arrivée à Bénévent, Louis de Beer, soucieux sans doute, en sa qualité de diplomate, d’être autant en faveur auprès de la princesse de Talleyrand que de son mari, envoyait à celle-ci une caisse de torroni, sorte de nougats de l’on fabriquait à Bénévent. La princesse le remerciait aussitôt :

Paris, ce 5 avril 1807.

Il y a quelque temps, Monsieur, que je vous ai écrit pour vous remercier de l’envoi des bonbons, nommés Toroni, que vous eûtes la bonté de m’annoncer ; je vois avec étonnement qu’ils n’arrivent point. Cependant je me faisais un vrai plaisir de manger des bonbons qui viennent de notre Principauté.

Vous voudrez bien aussi, Monsieur, vous informer et me dire s’il ne se trouve à Bénévent quelques productions ou objets de manufacture qui pourraient m’être agréables. Tout ce qui me viendrait de là, a, comme vous le croirez bien, beaucoup d’intérêt pour moi.

C’est avec bien du plaisir, Monsieur, que j’envisagerai la perspective de faire connaissance avec ce pays et vous-même. En attendant il m’est bien agréable, Monsieur, de vous assurer de ma parfaite considération.

Talleyrand, princesse souveraine de Bénévent (7).

L. de Beer rassura aussitôt la princesse au sujet de l’envoi des torroni et répondait en même temps à ses autres demandes, dans une lettre du 20 mai suivant, que nous reproduisons d’après le brouillon.

A Madame la princesse de Bénévent.

Le 20 mai 1807.

Madame,

J’ai reçu avec la reconnaissance la plus vive et la plus respectueuse les deux lettres que V. A. S. m’a fait l’honneur de m’écrire. J’espère qu’à cette heure la caisse de Torroni lui sera parvenue. J’ai su avec une peine extrême que l’envoi en avait été retardé à Bologne, et quoique je n’aie rien épargné pour le hâter, il ne m’a pas été possible d’y réussir au gré de mes désirs. Je crains que les Torroni n’aient souffert de la longue route et du mauvais temps. Dès qu’il se présentera une occasion plus sûre et plus expéditive, j’aurai l’honneur d’en envoyer d’autres à V. A. S.

La réponse que vous avez daigné faire, Madame, aux Consuls de Bénévent, a redoublé les sentiments de respect et d’attachement de tous les habitants de la ville pour la personne de V. A. S.

Ce pays négligé depuis des siècles par un gouvernement inerte et indifférent pour sa prospérité, n’attend que des temps plus tranquilles pour devenir heureux et florissant sous les auspices de son nouveau Souverain. Il n’y a point de manufactures à Bénévent. Quelques branches d’industrie peuvent s’y établir avec succès et je me mets à cet objet important les soins les plus constants. Les ordres et les encouragements de V. A. S. doubleront mon zèle et mes efforts.

Je vais m’occuper après la récolte de faire des fouilles d’antiquité. Quoiqu’il soit à peu près prouvé qu’il n’existe point ici de tombeaux grecs, je ne désespère pas de trouver des objets intéressants dont je m’empresserai de faire hommage à V. A. S.

J’ai l’honneur d’être avec le plus profond respect, etc…

Cette lettre du gouverneur de Bénévent dut croiser en route un nouveau billet de la princesse auquel L. de Beer répondait ainsi à l’avance :

Paris, ce 19 mai 1807.

J’ai reçu, Monsieur, il y a quelques jours, la caisse de Toronis que vous aviez eu la bonté de m’annoncer depuis longtemps. Ces bonbons sont excellents et me donnent une très bonne opinion des bonnes choses qui se trouvent à Bénévent.

Je vous réitère, Monsieur, la demande que je vous ai faite dans ma dernière, relativement à quelques objets de manufacture, ou curiosités de ce pays ; peut-être serait-il possible de s’y procurer des vases étrusques, ou autre chose en ce genre. Veuillez bien aussi, Monsieur, m’envoyer des chapelets : j’ai avec moi beaucoup de jeunes personnes auxquelles je les distribuerai. Il ne les faut pas de prix. Tout ce qui me vient de Bénévent, m’offre un intérêt que vous devez comprendre et qui vous fera juger, Monsieur, de tout l’attachement que je me sens pour ce pays.

Il m’est bien agréable, Monsieur, de vous renouveler à cette occasion l’expression de ma plus parfaite considération.

Talleyrand, princesse régnante de Bénévent.

Louis de Beer continuait ses envois de nougats bénéventins qu’on goûtait fort dans l’entourage de la princesse, comme elle l’en assurait dans la lettre qu’on va lire, y ajoutant cette fois un témoignage formel d’approbation au jeune gouverneur. Grâce en effet à son énergie et à l’habileté de son administration, le pays se transformait rapidement.

Paris, ce 8 juillet 1807.

Je viens de recevoir, Monsieur, par le courrier Besançon la lettre et la caisse de toroni que vous avez eu la bonté de lui remettre pour moi. Bien loin, Monsieur, de dédaigner comme les dames françaises que vous citez, ces bonbons, j’en fais beaucoup de cas, ainsi que tous ceux qui en goûtent, et ce n’est qu’aux personnes favorisées que j’en offre.

Vous apprendrez sûrement avec plaisir, Monsieur, l’espoir que me donnent les bonnes nouvelles de revoir bientôt le Prince. La paix et la tranquillité ramèneront, je l’espère, le loisir qui pourrait favoriser un voyage à Bénévent. Au désir de connaître un pays qui m’intéresse à si juste titre, se joint celui de faire votre connaissance ; croyez, Monsieur, que le Prince et moi sommes bien persuadés que tous les établissements qui tendent à l’utilité et au bonheur de cette Principauté prospèreront par vos soins.

Recevez, Monsieur, avec mes remerciements, l’assurance de mes sentiments distingués.

Talleyrand, Princesse R. de Bénévent.

Il fallait à Louis de Beer une rude énergie pour gouverner cette principauté, terre classique des brigands. « Le premier article d’administration de ce pays, écrivait-il à son père (8), est le bâton, et je ne l’épargne pas. Avec cela on m’aime et beaucoup, car je ne vole pas et je ne persécute que les coquins, mais ceux-ci jusqu’à la mort ». Ses lettres sont en effet pleines de récits de répressions de brigandages. Il n’avait, par moments, de repos ni jour ni nuit, et, malgré cet excès de travail, savait gérer les intérêts financiers de Talleyrand de façon à le satisfaire infiniment, lui écrivait celui-ci (9).

La princesse de Talleyrand eut, comme on l’a vu, désiré posséder quelques objets antiques provenant de Bénévent. Elle en réclame de nouveau dans la lettre suivante, sans oublier cependant les fameux torroni.

Paris, ce 7 février 1811.

Il y a longtemps, Monsieur, que je désire avoir quelques antiques de Bénévent où plusieurs personnes m’assurent qu’on en trouve souvent et de la plus belle conservation. Je vous serais très obligée de me procurer quelques médailles, pierres gravées, etc., etc., lorsque vous en trouverez. Il me semble qu’en faisant quelques fouilles aux environs des monuments anciens existant à Bénévent, on ne pourrait manquer d’en découvrir. Je désirerais aussi des pierres à champignon, dont on se sert dans toutes l’Italie et qui viennent de Bénévent. Il y a longtemps aussi que nous n’avons pas reçus de Torroni. Je vous prie de vouloir bien nous faire un envoi de toutes ces choses et de nous faire parvenir successivement des médailles lorsqu’on en découvrira. M. de St-Léon a beaucoup d’antiques venant de Bénévent, M. le marquis de Pacca lui en annonce de nouveau. Il n’y a que nous qui n’en pouvons montrer un seul, cela est assez ridicule.

J’ai l’honneur de vous renouveler, Monsieur, l’assurance de mon fidèle attachement.

Talleyrand, Princesse de Bénévent.

Beer put donner satisfaction à la princesse qui l’en remercia dans une dernière lettre :

Paris, ce 26 février 1812.

J’ai reçu, Monsieur, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire du 9 décembre, ainsi que les camées. Je vous remercie bien des soins que vous avez bien voulu prendre pour me les procurer. Je vous ai répondu à la lettre et à l’envoi que vous avez bien voulu me faire il y a quelque temps. Je serai bien aise de voir arriver la caisse de Toronis que M. de Talleyrand et moi aimons beaucoup et qui nous ont manqué l’année passée.

Je suis bien fâché, Monsieur, d’apprendre que vous n’êtes point satisfait de votre santé, et j’espère que vous aurez lieu d’en être plus content dans la suite.

Talleyrand, Princesse de Bénévent.

***

Plus tard encore, Louis de Beer devait envoyer, par un certain M. de Clarac, toute une caisse d’antiquités à la princesse de Talleyrand. Une note du 26 juillet 1813 en donne l’énumération. La princesse dut sans doute l’en remercier ; mais nous n’avons pas trouvé de documents postérieurs.

Le jeune gouverneur de Bénévent, malgré le mauvais état de sa santé, auquel fait allusion la lettre qu’on vient de lire, resta à son poste jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à la chute de l’Empire, dont l’un des contre-coups fut le retour aux Etats de l’Eglise de la principauté de Bénévent. L. de Beer, usé par le travail et la maladie, revint alors en Alsace où il mourut, âgé seulement de quarante-cinq ans, à Ribeauvillé son pays natal.

Quant à la princesse de Bénévent, séparée, comme l’on sait, en 1815 de son mari, qui lui servait une pension viagère de 60.000 francs, elle devait mourir dans son hôtel de la rue de Lille, le 10 décembre 1835, deux ans et demi avant Talleyrand.


Notes.


(1) Née le 21 novembre 1762 à Tranquebar, dans les Indes, Catherine-Noël Worlée (ou Werlée) avant, à 15 ans, épousé un Anglais, Georges Grand, dont elle se sépara au bout d’un an pour venir en Europe, en 1780. On ne sait pas grand chose sur elle avant sa liaison avec Talleyrand.

(2) L’union de M. et Mme Grand avait été annulée le 7 avril 1798.

(3) B. de Lacombe, Le mariage de Talleyrand dans le Correspondant du 10 septembre 1905, p. 871.

(4) L’auteur que nous venons de citer dit aussi que « les faits se sont chargés de démentir la réputation de niaiserie de l’ex-madame Grand ». (Ib, p. 876).

(5) Lettre de Louis de Beer du 17 octobre 1890. – Tous les papiers du gouverneur de Bénévent sont entre nos mains et nous comptons en faire successivement le sujet de plusieurs publications.

(6) Au moment où il fut mis par Talleyrand à la tête de sa principauté, L. de Beer était secrétaire de l’ambassadeur de Naples, Alquier, qui l’honorait de son amitié ; Cfr. Un élève de Pfeffel : Louis de Beer, gouverneur de Bénévent. Colmar, 1909, p. 12.

(7) La signature seule est autographe, comme dans les lettres suivantes. – Tous ces précieux documents appartiennent à mon excellent ami Octave Bourgeois.

(8) Lettre du 16 janvier 1808.

(9) Lettre du 2 avril 1808.

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COLMAR - LIBRAIRIE H. HÜFFEL - 1910










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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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