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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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LETTRE

DU PRINCE DE TALLEYRAND

AU

GENERAL SEBASTIANI

MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES

EN DATE DU

12 DECEMBRE 1830







Londres, le 12 décembre 1830

Monsieur le Comte,

Je ne vous ai pas encore entretenu de l’agitation qui existe depuis quelque temps dans l’intérieur de l’Angleterre : j’ai voulu rassembler tous les matériaux nécessaires pour m’en faire moi-même une opinion que je crois être exacte. Ce qui ajoute de l’importance pour nous à cette agitation, c’est qu’on a voulu la rattacher aux incendies qui ont désolé dernièrement quelques provinces de la France, et je crois utile de démentir une pareille assertion.

Une espèce de système d’incendies qui avait commencé dans le comté de Kent s’est étendu depuis aux comtés du Midi et jusqu’au centre du royaume. Le feu a été dirigé presque exclusivement sur le produit des fermes, sur les meules de blé et de foin. Les propriétaires semblèrent d’abord disposés à attribuer ces attaques criminelles à des individus étrangers aux localités et même au pays : cette opinion singulière n’existe plus ou du moins est fort affaiblie. On a remarqué dans les discours de quelques pairs des insinuations indiquant que leur esprit en était frappé. Les gens craintifs voient bien aisément sous la forme d’un incendie une révolution qui se passe dans un pays voisin.

Actuellement on parle moins d’étrangers depuis qu’il s’est mêlé aux incendies un esprit de désordre et de violence ouverte parmi les paysans laboureurs. Cette violence s’est dirigée d’abord sur les machines aratoires, particulièrement sur celles qui épargnent le travail de la main des hommes ; ils les ont brûlées partout où ils les ont trouvées ; plusieurs fermiers, dans l’espoir d’échapper aux incendies, se sont eux-mêmes empressés d’en faire le sacrifice. Mais les paysans soulevés ne se sont pas arrêtés là ; ils ont essayé d’attaquer quelques châteaux. Des rencontres ont eu lieu entre eux et les propriétaires soutenus par la force civile et militaire ; ils ont été repoussés, il est vrai, jusqu’à présent, mais il y a eu du sang répandu, et en ce moment un nombre considérable de ces gens se trouve enfermé dans les prisons des comtés.

Ce que l’on reproche ici généralement aux fermiers, c’est d’avoir cédé aux menaces des paysans sur plusieurs points et d’avoir accordé dans ce moment une augmentation de salaire : en cédant, à la vérité, ils ont fait une espèce de protestation dans laquelle ils disaient qu’il leur était impossible d’acquitter ces salaires à un tel prix, en payant les impôts et de plus la dîme au clergé. Les paysans ont compris leurs plaintes et y ont répondu en intimidant dans quelques endroits le clergé et en les forçant à une réduction sur la dîme. En supposant que cette réduction soit confirmée par une loi, elle ne suffirait pas aux besoins des paysans. On va même jusqu’à dire que la totalité de la dîme distribuée sur tous les salaires ne tirerait pas cette classe de la misère.

Cette affaire a un côté plus sérieux, c’est le refus positif et même motivé d’un grand nombre de fermiers et bourgeois des villes de devenir constables, officiers de paix dans les causes que ces tumultes amènent. Il y en a qui avouent leurs craintes, d’autres établissent leurs refus sur ce qu’ils regardent les demandes du peuple comme justes et disent qu’il faut se hâter d’y satisfaire.

On n’a pas déployé beaucoup de fermeté contre ces violences dans le premier moment ; mais comment espérer de la fermeté de la part de fermiers dont les propriétés et même la vie étaient à la discrétion d’une multitude d’hommes violemment agités ? Les propriétaires n’étaient pas directement attaqués, beaucoup d’entre eux étaient absents.

C’est sous le dernier ministère que ces troubles ont commencé, et on ne peut le soupçonner d’être resté indifférent aux rapports qui lui sont parvenus immédiatement sur l’état du pays ; comme on s’accorde à dire que l’état général de la population n’était pas en somme plus inquiétant qu’il ne l’a été depuis plusieurs années, il n’est pas étonnant que le Gouvernement n’ait pas prévu toute l’étendue du mal qui s’est montré ensuite. D’ailleurs, le ministère devait nécessairement agir d’après des rapports transmis des localités par les magistrats et les principaux propriétaires, qui d’abord n’avaient pas paru très effrayés ; ce n’est que quand les incendies se sont multipliés et étendus en plusieurs comtés que la masse des propriétaires a senti le danger qu’elle courait et s’est réunie.

On enrôle maintenant une espèce de milice ou de garde urbaine qu’on doit mobiliser, la police est en grand mouvement pour rechercher les incendiaires, trois ont été récemment arrêtés. On a donné des ordres pour transporter le peu de troupes régulières disponibles partout où le besoin s’en fait le plus sentir. Les seigneurs et les propriétaires entourent leurs campagnes de tous les moyens de défense possibles. Le Gouvernement a nommé des commissions spéciales pour se rendre sur les lieux et pour faire connaître paternellement au peuple l’énormité du délit qu’il commet et la peine qu’il s’expose à encourir.

Ce qui rend cette mesure indispensable, c’est qu’on assure que beaucoup de ces hommes turbulents ne savent pas le danger qu’ils courent. Les commissions n’ont d’autre pouvoir que de celui de hâter le jugement des accusés ; elles ne peuvent d’ailleurs dispenser d’aucune des formes de la justice ordinaire. Le Gouvernement n’a point demandé au Parlement un pouvoir extraordinaire, autant peut-être pour ne pas augmenter l’alarme que par conviction de son inutilité.

On est porté à croire que les incendies qui ont eu lieu dans quelques provinces de l’ouest de la France et ceux qui se sont déclarés ici ont une origine commune, mais rien, jusqu’à ce jouir, ne donne à cette conjecture aucun fondement réel. Il paraît qu’elle appartient uniquement à l’imagination de quelques personnes pressées de trouver une cause à ce grand désordre. D’autres personnes, et il y en a un assez grand nombre parmi les légistes philosophes, disent qu’il y a dans le crime quelque chose d’épidermique, et qu’on s’y porte quelquefois par esprit même d’imitation. Je suis porté à croire que ces incendies tiennent tout simplement au système suivi par le peuple pour intimider les fermiers et arriver plus promptement à son but, qui est une augmentation de salaire.

Mon opinion est que c’est la misère de la population rurale qui l’a portée à la violence, surtout dans les provinces du Midi et de l’Ouest. Dans ces endroits, on attribue généralement cette misère à la direction vicieuse qu’on a donnée à la loi sur les pauvres. L’abus qu’on a fait de cette loi est trop remarquable pour que je n’en parle pas ici.

Avant la Réforme, une partie des revenus du clergé étaient employés en Angleterre, comme dans les autres pays catholiques, en aumônes aux pauvres ; c’était même là la principale ressource des indigents. Lorsque l’on a confisqué les biens du clergé, une forte partie est tombée entre les mains des grands seigneurs, et l’on a suppléé aux aumônes par une taxe sur les terres et sur les maisons à laquelle on a donné le nom de loi sur les pauvres. Cette loi qui date du règne d’Elisabeth et qui est l’œuvre de Bacon et de Cecil, porte l’empreinte de la sage prévoyance qui marqua les actes de ce règne ; ces grands hommes ne sont certainement pas responsables de l’étrange abus qu’on en a fait après eux.

On a imposé plus tard aux paroisses l’obligation absurde de pourvoir à l’existence de tous leurs pauvres ; on transforma ainsi ce qui devait rester précaire en quelque chose de certain ; et que devient la charité quand elle cesse d’être précaire ? Elle devient un encouragement à la mendicité. La morale publique est surtout dans la prévoyance. Quelle peut être la tendance d’une mesure qui dispense le peuple de son propre avenir ?

L’abus dont je parle a conduit à un autre, auquel raisonnablement on peut attribuer en très grande partie la misère qui se montre sous une forme si menaçante aujourd’hui.

Le nombre des bras excédant presque partout le besoin, les fermiers dans beaucoup d’endroits en avaient profité pour réduire le salaire de leurs ouvriers au-dessous de ce qu’il leur fallait indispensablement pour vivre, et ils rejetaient sur les paroisses le soin de leur fournir comme pauvres le surplus qui leur était nécessaire. Le complément des salaires sortait donc du fonds des pauvres, de manière que tous les ouvriers qui recevaient une part sur ce fonds contribuaient au payement d’un travail fait dans l’intérêt des fermiers seuls, ce qui était fort injuste, car ceux qui emploient des hommes à leur service sont obligés de les payer de quoi exister : quelquefois cette manière d’exister est misérable parce qu’elle dépend des proportions qui s’établissent entre l’offre et la demande, mais il faut toujours que l’ouvrier ait de quoi exister et, lorsqu’il est marié, de quoi entretenir sa famille, qui est destinée un jour à le remplacer dans son travail. Le salaire des hommes qui ont une famille règle celui de ceux qui n’en ont pas, et il sort de là un encouragement à la prudence et à cet empire que l’on doit exercer sur soi-même pour éviter des mariages prématurés et la création d’une famille qui rend l’existence toujours difficile.

On profita de l’arrangement dont nous avons parlé plus haut pour faire deux catégories d’ouvriers, dont l’une de gens mariés et l’autre de ceux qui ne le sont pas, et le maximum du salaire fut fixé à ce qu’il faut strictement à un homme seul pour exister. Ajoutons que le secours paroissial se mesure sur le nombre d’enfants dans chaque famille, ce qui est donner une véritable prime pour en provoquer la multiplication au milieu de la misère.

C’est par là qu’on est parvenu, à ce que je crois, à bouleverser dans toutes les têtes les rapports qui doivent exister entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas.

Si je puis aller à la campagne pendant les fêtes de Noël, comme c’est l’usage dans ce pays, je profiterai de ce loisir pour vous donner de nouveaux détails, que les affaires de la Belgique ne me laissent pas le temps d’écrire aujourd’hui.

Recevez, Monsieur le Comte, l’assurance de ma haute considération.

Ch. Mau. TALLEYRAND.


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in CORRESPONDANCE AMBASSADE DE LONDRES 1830-1834










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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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