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MAE - ARCHIVES DE NANTES - AMBASSADE DE LONDRES - SERIE K - CARTON 14




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LETTRE

DU PRINCE DE TALLEYRAND

AU

COMTE DE RIGNY

MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES

EN DATE DU

6 JUILLET 1834







N° 72

Londres, le 6 juillet 1834

Monsieur le comte,

J’ai eu l’honneur de vous annoncer par ma dernière dépêche que je ferais usage des observations que vous avez bien voulu me communiquer sur l’effet que produisaient près de plusieurs cabinets les mouvements de la flotte anglaise dans la Méditerranée.

J’ai vu hier lord Palmerston assez longtemps, et après lui avoir fait part de vos réflexions et des détails contenus dans la dépêche de l’amiral Roussin, j’ai cru devoir l’aborder de nouveau ouvertement sur la question d’Orient, qui, à bon droit, préoccupe en ce moment tous les cabinets. Après avoir passé en revue avec lui les différentes phases de cette question, j’ai conclu en établissant que dans mon opinion il y avait aujourd’hui pour la France et la Grande Bretagne à prendre un des deux partis suivants : ou adopter les mesures indiquées par l’amiral Roussin en attaquant les établissements maritimes russes dans la mer Noire et ceci était la guerre ; ou de persister de faire tout pour le maintien de la paix générale, et alors il fallait éviter autant que possible les demi-mesures, les motifs fondés d’inquiétude pour les autres Puissances, et se tenir dans une ligne de conduite ferme, mais modérée et conciliatrice.

J’ai laissé de côté le premier parti qu’il n’est pas nécessaire de discuter en ce moment, et qui d’ailleurs devrait avant tout être précédé d’un traité d’alliance offensive entre l’Angleterre et la France.

Je me suis donc attaché principalement à ma seconde proposition, et j’ai rappelé les considérations que j’avais déjà développées dans mes conversations précédentes, au sujet des mouvements de la flotte anglaise dans la Méditerranée. J’ai dit que ces mouvements ne pouvaient n’avoir qu’un effet bien douteux sur le cabinet de Saint-Pétersbourg ; qu’ils n’étaient en définitive qu’une démonstration dont il était aisé de prévoir l’issue, et que dans ces sortes d’affaires une demi-mesure sans résultat était plus nuisible qu’utile.

Prenant enfin la question dans l’intérêt purement français, j’ai fait comprendre à lord Palmerston que le gouvernement du Roi, ayant sans cesse à répondre aux questions des représentants d’Autriche, de Prusse et de Russie à Paris sur l’affaire que nous traitions en ce moment, ne pouvait se défendre d’éprouver quelque inquiétude de toute entreprise dans la mer Noire, dont il devrait répondre sur le Rhin ; que nous avions pensé qu’un traité purement défensif entre nous et l’Angleterre aurait servi à intimider la Russie et ses alliés beaucoup mieux que des promenades maritimes ; qu’il avait fallu renoncer à ce moyen parce qu’il répugnait pour le moment au cabinet anglais ; mais que ce cabinet ne devrait pas à son tour s’étonner si nous agissions avec précaution et réserve dans une affaire dont les conséquences étaient si importantes pour nous ; que si nous ne croyions pas nécessaire par exemple d’envoyer notre flotte dans l’archipel cette année-ci (et à cet égard je ne connais pas les dispositions de notre gouvernement), le gouvernement devrait en trouver l’explication dans les efforts que nous faisions déjà en entretenant une armée de terre très considérable.

Lord Palmerston m’a d’abord exprimé ses regrets des difficultés qui s’étaient opposées jusqu’à présent et qui s’opposaient encore à la conclusion du traité dont je l’avais si souvent entretenu. A la manière dont il s’est expliqué j’ai pu juger, comme j’ai déjà eu l’honneur de vous l’écrire que ces difficultés ne venaient pas de lui, et que c’était dans le cabinet qu’il trouvait de la résistance. Je ne serais même pas surpris que le gouvernement anglais ne revint dans un temps peut-être prochains de ses refus réitérés, et qu’il ne consentit à faire un traité dont les avantages sont si évidents.

Reprenant ensuite mes observations sur l’inutilité des mouvements de la flotte anglaise, lord Palmerston a reproduit les considérations que je rapportais dans ma dernière dépêche, et qui tendraient à prouver que les inquiétudes manifestées par la Russie et l’Autriche témoignent assez l’importance que ces Puissances attachent aux démonstrations maritimes de l’Angleterre. Il est toujours convaincu de l’efficacité de ces démonstrations, et je doute qu’on rappelle la flotte anglaise avant la fin de l’été.

Lord Palmerston est convenu toutefois que l’exposé de la situation particulière de la France que je venais de lui faire étaient exact, que nous pouvions avoir des motifs de ne pas agir de même que l’Angleterre dans telle circonstance donnée et réciproquement.

J’ai pensé que le point essentiel pour nous serait de conserver notre liberté d’action dans cette affaire, c’est pourquoi je lui ai demandé catégoriquement si son gouvernement désirait que notre flotte parût aussi cette année dans l’archipel.

Il m’a répondu que quelque satisfaisant que ce mouvement de notre part pût être pour l’effet général, son gouvernement ne le réclamait pas positivement.

Nous sommes restés là sur cette question, M. le comte, et le résultat de ma conversation a été de me faire connaitre que l’Angleterre était déterminée à maintenir en ce moment ses armements maritimes dans la Méditerranée, mais que nous n’étions nullement obligés de suivre son exemple.

J’insisterai sur ce dernier point parce que je crois qu’en effet notre flotte dans la Méditerranée pourrait sans inconvénient peut-être ne pas sortir pendant la session actuelle.

Le cabinet anglais n’aura pas lieu de s’en plaindre, puisqu’il ne nous a pas formellement invité à mettre nos vaisseaux en mer ; et que d’ailleurs nous entretenons une armée considérable qui serait d’un grand poids dans la balance, si plus tard on devait en venir à une rupture ouverte dans l’Orient. Ce serait au moins un équivalent de la flotte anglaise, car il est indubitable qu’alors la guerre se ferait sur le Rhin autant que dans la mer Noire.

Cette raison qui nous justifie très bien aux yeux de l’Angleterre ne me parait pas devoir être moins puissante devant les chambres et devant l’opinion publique en France.

Nous devons espérer de plus que les cabinets du Nord nous sauront quelque gré d’éviter une démarche, qui d’ailleurs est superflue, pour démontrer l’union de l’Angleterre et de la France, aujourd’hui qu’elle est constatée d’une manière si éclatante aux yeux de l’Europe.

Agréez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.

Ch. Mau. TALLEYRAND.

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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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