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MAE - ARCHIVES DE NANTES - AMBASSADE DE LONDRES - SERIE K - CARTON 13




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LETTRE

DU PRINCE DE TALLEYRAND

AU

DUC DE BROGLIE

MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES

EN DATE DU

1 FEVRIER 1834







N° 10

Londres, le 1er février 1834

Monsieur le duc,

Hier au soir à dix heures j’ai été, comme j’avais eu l’honneur de vous le mander dans ma dépêche du matin chez lord Palmerston. Il m’a donné à lire la dépêche que M. de Lieven avait reçue la veille, et dont il lui avait confié l’original. Je l’ai lue deux fois et il m’a ensuite permis de prendre quelques notes. Si par hasard M. l’ambassadeur de Russie ne vous l’avait pas communiquée encore, elles vous suffiront, j’espère, pour en avoir une idée exacte.

Cette dépêche parait être la réponse à celle qui avait été écrite de Londres par l’ambassadeur de Russie le 27 décembre. M. le prince de Lieven y annonçait que lord Palmerston lui avait exprimé le désir d’arriver à une explication franche entre la Russie et l’Angleterre. A cette ouverture, toute de conciliation, la Russie répond par des protestations de son désir d’entretenir avec l’Angleterre des relations de paix et de bonne amitié. Quelques lignes plus bas se trouvent ces mots : l’Angleterre est l’alliée naturelle de la Russie. On observe ensuite que dans ses rapports avec l’Angleterre la Russie a toujours suivi et continuera à suivre les formes qu’elle a graduellement employées avec elle. On rappelle à cette occasion la note du 27 octobre à laquelle la Russie avait fait la seule réponse que sa dignité, à ce qu’elle croit, lui permettait de faire ; et là on observe, apologétiquement que les notes n’ont point été provoquées par elle. Cette observation faite, on se plait à faire sentir que dès qu’il a paru une communication du gouvernement anglais, modérée par le fond et conciliante dans les formes, on s’était empressé à faire une réponse qui portât le même caractère ; et que, d’après le désir que l’Angleterre avait montré plus tard d’avoir des informations plus étendues, la Russie s’y prêtait avec plaisir, pour écarter tout ce qui pourrait compliquer les rapports des deux états et nuire à leur bonne intelligence.

Envisagée sous ce point de vue, la demande du gouvernement anglais ne présente aux yeux du gouvernement russe aucun inconvénient, et il y répond volontiers.

Alors M. de Nesselrode donne des notions précises sur quelques dispositions militaires.

Il prétend que les renseignements reçus par le gouvernement britannique ne sont pas exacts, et il cherche à en démontrer les erreurs. Les mesures militaires qu’on a signalées à l’Angleterre ne sauraient être dans aucun cas l’indice d’un système offensif de la part de la Russie, et bien moins encore contre l’Angleterre que contre toute autre Puissance.

Là viennent quelques développements. On assure premièrement que dans la mer Noire la flotte russe se trouve dans le même état où elle était à son retour de Constantinople, et qu’aucun armement nouveau n’a eu lieu depuis cette époque.

A cela lord Palmerston m’a observé qu’on n’expliquait pas pourquoi l’expédition terminée, on conservait des forces aussi considérables, et que cela devait naturellement faire croire qu’on avait quelques intentions ultérieures.

Secondement, que la division cantonnée en Crimée, n’est autre que celle revenue de Constantinople l’été dernier à bord de l’escadre russe, qu’aucun renfort n’a été envoyé sur ce point, et que les troupes réunies dans les provinces méridionales de l’empire n’excèdent point le nombre de celles qui s’y trouvent cantonnées depuis quinze ans.

Troisièmement, le gouvernement russe n’hésite pas à donner l’assurance que les bruits répandus sur l’accroissement des forces maritimes dans la Baltique sont dénués de fondement. M. de Nesselrode porte le nombre des vaisseaux à 27. Ce nombre, observe-t-il, est à rapprocher de celui dont disposait l’Impératrice Catherine dans ces mêmes parages, et les ouvrages des îles d’Aland se bornent à une caserne fortifiée propre à contenir deux bataillons. Aucun établissement maritime n’y a été formé. Ces îles n’ont d’ailleurs que des ports de refuge, qui sont de secours à tout le monde, et qui ne peuvent inquiéter la Suède, qui seule pourrait s’en alarmer.

Quatrièmement, que les fortifications en Pologne n’ont pour objet que la propre sûreté de l’empire, qui, comme on l’a vu, il y a deux ans, pouvait être menacée du côté où on les construit.

Le gouvernement russe voudrait trouver des motifs d’appréhension très légitimes dans des paroles de lord Palmerston lui-même. Ces paroles sont, aux termes de la dépêche : « qu’il serait dans les intérêts de l’Angleterre de préférer voir le trône du Sultan occupé par Mehemet Ali, changement qui substituerait la puissance arabe à l’empire ottoman. »

Il y a dans cette citation une grande inexactitude. Lord Palmerston a pu dire qu’il préférait voir le trône occupé par Mehemet Ali, à le voir occupé par l’empereur de Russie. C’est là certainement le sens des expressions employées par lord Palmerston, et ce sont, à ce qu’il m’a dit, les expressions elles-mêmes.

M. de Nesselrode fait ensuite quelques réflexions au sujets des paroles prêtées à lord Palmerston, et dit que le système qu’elles renferment aurait pour but de remplacer une puissance alliée à la Russie par un pouvoir hostile et dangereux au maintien de la paix dans l’Orient. Il convient cependant que l’Angleterre n’a point agi dans le sens qu’on lui a gratuitement supposé, mais que l’aveu qu’une semblable pensée ait pu subsister se montre plus hostile aux intérêts de la Russie, que ne le sont les forts de la Vistule contre les intérêts de l’Angleterre.

De là on arrive à dire que le traité du 8 juillet doit paraitre bien moins une arme offensive placée dans les mains de la Russie, qu’une garantie morale contre les projets d’envahissement et de conquête qu’une puissance arabe chercherait à étendre sur la Turquie d’Europe.

A la suite de ces raisonnements, on donne l’assurance que l’acte séparé du traité du 8 juillet n’établit point en faveur du pavillon de guerre russe un privilège exclusif au préjudice des autres puissances, et que sous ce rapport aucune altération n’a été apportée aux usages établis par la Porte, car la Russie, ajoute-t-on, est aussi éloignée de l’idée de vouloir les enfreindre elle-même, qu’elle est intéressée à ne pas les voir méconnus par aucune autre puissance.

Viennent ensuite quelques explications sur le reproche du secret gardé vis-à-vis des autres Cours à l’occasion de ce traité ; la raison qu’en donne M. de Nesselrode, c’est que le secret n’appartenait pas à la Russie ; qu’il appartenait uniquement à la Porte ottomane ; que c’est elle qui avait reconnu le besoin du traité, qui avait un intérêt direct à cette transaction, et qu’ainsi c’était à elle à juger quand il lui conviendrait de donner à ce document une publicité légale, la Russie laissant au Divan la liberté la plus absolue de le publier ou de le tenir secret. On cite ensuite (mais on n’est pas heureux dans les citations) la convention du 22 octobre 1832, relative aux mesures concertées entre la France et la Grande Bretagne à l’égard de la Hollande. On ne s’est pas rappelé que dans cette circonstance, les plénipotentiaires des cinq Cours réunis, deux d’entre eux avaient demandé aux trois autres, s’ils voulaient prendre part aux moyens coercitifs, et que sur leur refus la France et l’Angleterre avaient déclaré qu’elles se croyaient libres d’agir séparément. Ce n’était certainement pas là un secret.

Ce qu’il y a de mieux dans cette note c’est la fin, où il est question des pourparlers actuels, qui ont lieu à Pétersbourg avec les représentants de la Porte. Voici à peu près les termes.

Le résultat de la mission de la Porte que nous pouvons regarder comme prochain, prouvera hautement que la Russie, persévérant dans le système de conservation qu’elle a adopté envers l’empire ottoman, tient à cœur de respecter son intégrité et son indépendance, et de fortifier l’autorité du Sultan au lieu d’y apporter la plus légère atteinte. Les arrangements dont nous nous occupons avec Achmet Pacha, et ce sont les dernières paroles de M. de Nesselrode, donneront un nouveau poids aux explications franches qui sont l’objet de la présente dépêche.

Voilà, Monsieur le duc, une analyse bien longue de la dépêche de M. de Nesselrode au prince de Lieven, mais je n’ai pas voulu perdre l’occasion de vous faire connaitre, si vous ne l’avez pas appris par M. le comte Pozzo, quelle est la réponse de la Russie aux reproches qui lui ont été faits sur le mouvement qu’elle a donné à la politique dans le Levant.

En résumé il me parait évident que cette longue pièce russe est essentiellement destinée à calmer les inquiétudes des cabinets de Londres et de Paris ; elle témoigne même une certaine disposition à les satisfaire. Mesurer le degré exact de confiance qu’il est convenable d’accorder à ces démonstrations serait difficile, mais les révoquer absolument en doute me semblerait imprudent. Il y a de certains caractères, tel que parait être celui de l’empereur Nicolas, qui se croient d’autant plus engagés qu’on leur témoigne plus de confiance.

Dans un entretien que j’ai eu hier matin avec lord Palmerston je lui ai communiqué confidentiellement les passages de votre dernière dépêche qui ont rapport au langage tenu par la gazette de Hanovre envers la France. J’étais persuadé avant de faire cette communication que lord Palmerston déclinerait d’y faire une réponse positive. Vous savez que le gouvernement de la Grande Bretagne refuse de se mêler en aucune manière des affaires du royaume de Hanovre, et que l’administration des deux pays est aussi distincte que le sont leurs intérêts. J’étais préparé à toutes les objections qui pourraient m’être faites dans ce sens, et j’ai dit à lord Palmerston que je connaissais l’impossibilité où se trouvent les ministres du Roi de la Grande Bretagne de répondre des actes d’un gouvernement auquel ils sont totalement étrangers, mais que cependant ces mêmes ministres devaient désirer persuader que, même dans ses rapports les plus indirects, l’union de la France et de l’Angleterre était complète, et que moi-même, convaincu des inconvénients qu’il y aurait laisser le jugement de l’opinion publique se méprendre sur cette intimité, je venais lui demander son assistance, pour m’aider à faire parvenir à S. M. britannique les détails d’un incident auquel elle ne peut être indifférente, puisqu’il avait causé les représentations légitimes du gouvernement français. Je l’ai prié alors d’écrire à sir Robert Taylor, aide de camp du Roi et son secrétaire de confiance pour lui demander de rendre compte au Roi de cette affaire. J’ai ajouté que j’espérais que S. M. daignerait intervenir, autant qu’il était en elle, pour faire cesser le langage inconvenant de la gazette de Hanovre. D’ailleurs, ai-je dit en terminant, le gouvernement du Roi n’attache pas plus d’importance qu’elles n’en méritent aux vivacités de la gazette de Hanovre, et il s’abstiendra, si elles se renouvellent, de toute autre représentation.

Lord Palmerston a remarqué la délicatesse que le gouvernement du Roi avait apportée dans les communications à ce sujet.

J’ai l’honneur, Monsieur le duc, de vous transmettre les dépêches de M. Drouyn de Lhuys jusqu’au N° 26. Vous verrez, par le N° 25, que le roi de Hollande n’a point épuisé les ruses dilatoires et qu’il attribue à un des membres de la Conférence un langage évidemment contraire aux engagements pris par tous les membres dans leurs dernières réunions. Il ne peut y avoir eu d’ambiguïté dans les explications de lord Palmerston à M. Dedel, et je ne puis pas croire que les plénipotentiaires représentant les trois Cours du Nord aient montrés dans leur langage avec les plénipotentiaires hollandais autre chose que les dispositions conciliatrices qui leur sont ordinaires.

La Conférence, en se séparant, avait pris la résolution de ne se réunir de nouveau que lorsqu’elle aurait reçu de la part du roi de Hollande des ouvertures positives et acceptables d’arrangement final ou lorsqu’un des plénipotentiaires en ferait la demande. C’est cette voie qui a été adoptée pour reprendre la négociation, et nous aurons sans doute, mercredi ou jeudi, une séance. Elle sera suivant toute apparence sans aucun résultat.

On est sans nouvelles de Vienne, et le prince Esterhazy, lui-même, n’a pas reçu d’informations relatives à la réunion ministérielle qui s’y tient.

J’envoie par le portefeuille une dépêche que m’adresse dans le moment lord Palmerston pour lord Granville. Si elle contient une copie de la dépêche de M. de Nesselrode au prince de Lieven, une grande partie de ma longue dépêche devient inutile, mais je vous ai dit que je vous l’avais écrite à tout évènement.

Agréez, Monsieur le duc, l’assurance de ma haute considération.

Ch. Mau. TALLEYRAND.

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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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