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MAE - ARCHIVES DE NANTES - AMBASSADE DE LONDRES - SERIE K - CARTON 13




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LETTRE

DU PRINCE DE TALLEYRAND

AU

DUC DE BROGLIE

MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES

EN DATE DU

24 DECEMBRE 1833







N° 213

Londres, le 24 décembre 1833

Monsieur le duc,

J’ai beaucoup réfléchi pendant mon voyage et depuis mon arrivée ici à la question qui a fait le principal objet des derniers entretiens que j’ai eu l’honneur d’avoir avec vous avant mon départ de Paris. Je n’ai pas varié dans mon opinion sur l’importance et l’utilité qu’il y aurait pour le gouvernement du Roi de conclure avec l’Angleterre un traité d’alliance défensive ; mais je me suis attaché à rechercher le principe d’après lequel un tel traité pourrait être le plus avantageusement motivé, qui offrirait le plus de chance de succès auprès du gouvernement anglais, et qui en même temps s’approcherait assez des vues de quelques-uns des cabinets du continent pour espérer de les y faire entrer un jour.

Après avoir murement pesé toutes les considérations que vous avez bien voulu me faire dernièrement l’exposé, et les avoir rapprochées des faits que ma propre expérience m’a indiqués comme pouvant le mieux me guider dans une affaire de cette gravité, je me suis arrêté à l’idée que le statu quo, tel qu’il existe aujourd’hui en Europe, devait être notre point de départ, et que son maintien était le meilleur principe à choisir pour un traité d’alliance défensive entre la France et la Grande Bretagne.

Pour la France le statu quo ne présente rien qui ne soit déjà reconnu et admis par elle, il ne blesse sur aucun point nos intérêts véritables, et il a d’ailleurs toujours fait partie du système soutenu depuis son origine par le gouvernement français actuel.

Quant à l’Angleterre il est incontestable qu’elle doit désirer de voir maintenir en Europe l’état de choses présent ; il lui garantit tous les avantages des traités de 1815, et comme vous l’avez très bien remarqué, Monsieur le duc, ces avantages ont été immenses. Il n’est pas besoin de dire qu’ils n’ont rien perdu de leur force depuis 1830. Il est possible que je me trompe, mais je ne vois pas quelles sont les difficultés qui pourraient s’élever dans le Parlement si le gouvernement anglais entrait avec nous dans un traité d’alliance défensive, qui serait fondé sur le maintien du statu quo européen. Il me parait que ce traité serait justiciable dans tous ses rapports et je dois attendre, pour changer d’opinion à cet égard, qu’on ait fait valoir des objections que je ne pressens pas en ce moment.

En portant les yeux sur les différents cabinets du continent, on ne peut s’empêcher de reconnaitre que le traité dont je parle n’aurait rien qui pût les effrayer, mais que même il entrerait dans les idées des plus modérés d’entre eux. Le statu quo n’est-il pas l’idée fixe, pour ainsi dire, de M. de Metternich. Le cabinet prussien n’a-t-il pas témoigné sans cesse de son désir de voir la paix générale garantie par la stabilité de ce qui existe ? La Russie, elle-même, n’annonce-t-elle pas avec emphase que le traité du 8 juillet avec la Porte est la preuve la plus évidente de ses intentions favorables pour la conservation de l’empire ottoman ? Quelle est celle de ces Puissances qui oserait, avec la moindre apparence de raison, se montrer hostile à l’union de la France et de l’Angleterre proclamée dans le soutien du statu quo européen ? S’il reste encore quelque espoir de ramener les cabinets dont la politique plus modérée offre des moyens de rapprochement, je ne balance pas à croire qu’un traité, conçu d’après le principe que j’indique ici, ne pourrait que hâter leur retour vers nous.

C’est donc sur ce terrain que j’ai cru devoir me placer, Monsieur le duc, pour faire valoir près de lord Grey et lord Palmerston le projet de traité que j’ai eu l’honneur de m’entretenir avec vous. Ces deux ministres ont écouté fort attentivement les observations que je leur ai développées à ce sujet, et il m’a paru qu’elles leur faisaient impression. Cependant, comme je m’y étais attendu, ils n’ont pu que me promettre de s’occuper de ce projet ; de le discuter avec leurs collègues et de me faire connaitre ensuite la résolution que prendrait le gouvernement britannique.

J’ai insisté auprès de ces deux ministres pour que cette résolution répondit à la situation des choses, c’est-à-dire, qu’elle fut grande et élevée. « Un simple expédient, leur ai-je dit, serait fort dangereux ; il paraitrait n’être que le résultat d’une intrigue, ou que l’expression détournée de notre humeur et c’est ce que nous devons éviter avant tout. Le vrai moyen de réussir pour nous est dans une action franche, énergique, sans menaces, sans arrière-pensées. »

Je ne crois pas être en état, Monsieur le duc, de vous transmettre quelque chose de positif sur les vues du cabinet anglais dans cette question avant quelque temps. Lord Grey et lord Palmerston repartent tous deux, aujourd’hui ou demain pour la campagne, et les autres ministres ne seront à Londres que dans les premiers jours de janvier. C’est alors seulement que l’affaire pourra être traitée en conseil des ministres.

Agréez, Monsieur le duc, l’assurance de ma haute considération.

Ch. Mau. TALLEYRAND.

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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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