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MAE - ARCHIVES DE NANTES - AMBASSADE DE LONDRES - SERIE K - CARTON 13




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LETTRE

DU PRINCE DE TALLEYRAND

AU

DUC DE BROGLIE

MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES

EN DATE DU

31 MAI 1833







N° 119

Londres, le 31 mai 1833

Monsieur le duc,

Dans la dépêche que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 27 de ce mois sous le N° 64, vous me demandez de vous faire connaître ma manière de voir sur la proposition de M. de Metternich à M. le comte de Saint-Aulaire au sujet des affaires d’Orient. J’éprouve, je l’avoue, un certain embarras à répondre en cette circonstance à la confiance que vous voulez bien me témoigner ; la question d’Orient a été depuis six mois appréciée dans des vues si diverses et souvent si opposées ; elle a été le motif de projets si incertains et si mobiles, tour à tour acceptés et refusés ; elle a mis en mouvement tant d’intérêts divers qu’il deviendra impossible à mon avis d’arrêter un plan de conduite vraiment utile pour la résoudre, tant que les Puissances qui sont appelées à cette œuvre n’auront pas adopté un principe unique, celui de la conservation de l’empire ottoman, assurée du moins pour quelque temps par la paix qui vient d’être signée.

On ne peut pas s’étonner de la confusion qui a régné sur ce point dans les différents cabinets de l’Europe, un seul excepté, quand on examine les sentiments divers qui les dirigeaient tous, excepté du cabinet russe, envisageaient l’état de l’empire ottoman d’après des considérations relatives ; ainsi on a vu l’Autriche dominée par ses inquiétudes sur l’Allemagne et sur l’Italie ; la France favorisant, peut-être sans s’en rendre compte, les intérêts du Pacha d’Egypte, et les abandonnant ensuite ; l’Angleterre témoignant une froideur, qui a été même jusqu’à l’indifférence. La Russie seule, comme je le disais, a marché vers un but positif ; aussi, par son action habilement conduite il faut en convenir, est-elle arrivée à un résultat qui, si ‘il est avantageux pour elle, n’en est que plus dangereux pour l’Europe.

J’éprouve le besoin de rappeler ici, Monsieur le duc, les différentes démarches que j’ai été dans le cas de faire près le cabinet britannique sur les affaires du Levant, afin de montrer que pour ma part, je n’ai jamais négligé ce qui pouvait concourir à une heureuse solution de ces affaires.

Vers la fin du mois de janvier dernier, je communiquais à lord Palmerston, comme le constate la dépêche que j’ai eue l’honneur de vous écrire sous le N° 57, un plan d’action en commun entre l’Angleterre, la France et l’Autriche. Ce plan qui, je crois, offrait de grands avantages, et qui avait d’abord été accueilli favorablement par les ministres anglais, ne fut pas adopté par M. de Metternich, qui répondit qu’il avait la plus complète confiance dans la loyauté et dans les assurances de l’empereur Nicolas. Les choses restèrent ainsi livrées à elles-mêmes, ou plutôt à l’influence russe qui ne s’était pas endormie.

A la fin de février, l’amiral Roussin conclue avec la Porte une convention imprudente qui établit d’abord une funeste sécurité parmi les Puissances. Je dis imprudente, parce que cet ambassadeur, avant de la conclure, ne s’était pas assuré des intentions du Pacha d’Egypte, qu’il ne put pas décider à se rendre à ses vues.

Les Russes débarquèrent aux Dardanelles, et d’accord avec la Porte en occupèrent militairement plusieurs points. Ce fut alors que je proposais aux ministres anglais un nouveau plan, qui consistait encore dans une action commune des Puissances ; mais pour cette fois je croyais qu’il fallait réclamer le concours de la Russie, qui s’il présentait à la fin de janvier les inconvénients que j’indiquais à cette époque, était devenu une nécessité depuis qu’ils occupaient Constantinople. Vous avez su, Monsieur le duc, que ce plan n’avait pas eu beaucoup plus de succès que le premier près du cabinet britannique, et qu’on s’était borné à l’envoi de nouvelles instructions, qui devaient avoir peu d’influence sur la question principale ; celle du maintien de l’empire ottoman, libre de tout protecteur comme de tout ennemi.

M. de Metternich a plusieurs fois, j’en conviens, proposé de s’entendre pour arriver à cet important résultat ; mais on doit reconnaitre que ses projets n’étaient pas plus utiles que celui qu’il vient de développer récemment à M. le comte de Saint-Aulaire.

La paix est enfin signée, et quoi qu’il en soit de tous les projets faits jusqu’ici, Monsieur le duc, je crois qu’il faut aujourd’hui les considérer comme annulés par le fait même de la paix conclue entre le Sultan et le Pacha d’Egypte, et nous tenir à ce fait comme à celui qui domine désormais toute la question d’Orient. Il faut déclarer hautement que nous regardons cette paix, comme mettant fin à tout ; et ne pas élever le moindre doute sur la retraite immédiate des Russes.

Mon opinion serait donc de répondre aux ouvertures de M. de Metternich qu’une réunion quelconque des Puissances pour s’entendre sur cette affaire est devenue inutile, puisqu’il n’y a plus rien à arranger ; et que la cession du district d’Adana n’est que la conséquence d’une transaction entre le Sultan et le Pacha, c’est-à-dire, entre un souverain et son vassal, dans laquelle les Puissances n’ont aucun droit d’intervenir.

Je suis porté à croire ce parti le meilleur, parce que celui, qui est proposé par M. de Metternich, rejetterais tout dans l’incertitude, encouragerais les tergiversations du Sultan, et servirais de prétexte aux Russes pour ne pas se retirer de Constantinople. Il ferait certainement perdre au Sultan le peu de force morale qui lui reste, et dans l’état actuel de faiblesse de l’empire ottoman le livrerais à des dangers de tout genre, en favorisant la révolte des Pachas, qui soulèveraient aisément les peuples contre une intervention européenne.

La marche que je propose de suivre est d’ailleurs parfaitement d’accord avec le langage que vous avez tenu à M. le comte Pozzo et à M. d’Appony, et à celui que vous avez prescrit au chargé d’affaires de France à Pétersbourg ; elle s’accorde également à la manière de voir de lord Palmerston qui, je pense avec raison, ne veut pas plus de conférence à Vienne qu’à Constantinople, où j’avais il y a quelque temps, mais dans d’autres circonstances, proposé de les établir ; et nous croyons l’un et l’autre qu’en présence d’une volonté exprimée par les Puissances, la Cour de Russie n’hésitera pas à rappeler ses troupes de Constantinople.

J’ai l’honneur de vous transmettre par le portefeuille d’aujourd’hui des dépêches de M. Comte, par lesquelles il vous annonce qu’il a signé ce matin avec le duc de Richmond les bases de la nouvelle convention sur les Postes.

Agréez, Monsieur le duc, l’assurance de ma haute considération.

Ch. Mau. TALLEYRAND.

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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
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