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MAE - ARCHIVES DE NANTES - AMBASSADE DE LONDRES - SERIE K - CARTON 12




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LETTRE

DU PRINCE DE TALLEYRAND

AU

DUC DE BROGLIE

MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES

EN DATE DU

19 OCTOBRE 1832







N° 7

19 octobre 1832

Monsieur le duc,

Je suis vraiment embarrassé de vous répéter chaque jour que ce qu’on m’a promis la veille, et encore remis au lendemain.

Le Roi est venu hier de Windsor. J’ai eu l’honneur de lui faire ma cour, j’ai trouvé à St James tous les membres du cabinet, et j’ai pu rappeler à plusieurs d’entre eux combien il était urgent d’arriver à une résolution décisive sur la coopération de la France et de l’Angleterre pour l’exécution du traité du 15 novembre. Tous ont reconnu cette nécessité et cependant le conseil qui s’est tenu chez le Roi, et qui a duré de 4 heures jusqu’à 7 heures et ½ a été uniquement rempli par le Recorder sur les condamnations en matière criminelle qui ont été prononcées depuis quelques mois, et par la discussion qui s’en est suivie. Lord Palmerston m’a assuré hier au soir que la question politique n’avait même pas été présentée et qu’elle était remise à la délibération qui aura lieu aujourd’hui chez lord Grey à Castsheen où tous les membres du cabinet se réunissent et doivent dîner.

Je vous dois cependant l’explication de ces délais telle au moins que je l’ai recueillie dans les dernières conversations que j’ai eues avec lord Palmerston. Hier au soir encore il a ajouté quelques développements à ce qu’il m’avait dit à cet égard.

D’une part il paraitrait qu’après s’être montré parfaitement résolu sur le principe de la coopération et de l’emploi successif et simultané des forces de terre et de mer, le conseil a vu que quelques-uns de ses membres, tout en reconnaissant que le nouveau ministère français inspirait une juste confiance, témoignaient sur sa durée des inquiétudes, que des rapports venus de Paris et colportés ici par des bouches qu’on aurait cru plus discrètes ont ranimé l’opposition en même temps que des esprits plus sages ont eux-mêmes conçu la crainte que, si des mesures coercitives exercées en commun contre la Hollande par l’Angleterre et la France amèneraient une guerre générale, un changement de ministère à Paris ne fit de celle-ci une guerre de propagande à laquelle l’Angleterre ne viendrait pas se tenir associée.

Cette hésitation du cabinet, d’autre part, tient aussi à des circonstances intérieures qui ont besoin d’être développées.

Les embarras que donnent de nouveau la question des noirs dans les colonies américaines et à l’île Maurice, ainsi que le besoin d’y pourvoir, ont déjà absorbés de longues délibérations. Il faut que cette considération ait plus d’importance que d’abord on ne lui en supposerait, car lord Palmerston me l’a répété dans deux conférences différentes. Lord Palmerston, pressé sur le besoin d’en finir et sur la nécessité dans laquelle était la France et la Belgique d’avoir à faire connaitre à l’ouverture des Chambres une résolution prise, et pour le moins un commencement d’exécution, s’est vu forcé d’avouer que le gouvernement britannique éprouvait presque un besoin contraire et que pour lui un délai de quelques semaines serait avantageux. Voici l’explication qu’il en a donnée.

Le Parlement actuel est prorogé au 11 décembre. L’intention du gouvernement est de le dissoudre. Il regarderait comme un inconvénient de le réunir encore et cependant si les mesures coercitives étaient immédiatement employées contre la Hollande, elles ne seraient point des actes formels de guerre, on se dispenserait de convoquer le Parlement ; mais si le roi de Hollande faisait alors lui-même une déclaration positive de guerre, il y aurait nécessité d’après la constitution, soit de réunir le Parlement actuel, soit de le dissoudre et d’en convoquer un nouveau. Dans le premier cas il faudrait s’attendre à une opposition très animée, et on a lieu de croire que ce serait surtout avec cette espérance que le roi de Hollande se porterait à la déclaration dont il s’agit.

Dans le second cas, et si la dissolution était prononcée, il faut savoir que l’enregistrement des électeurs, d’après la loi nouvelle, n’est pas encore assez avancé pour qu’on eut point à craindre, dans une élection immédiate, des choix d’autant plus dangereux qu’ils seraient faits par des hommes que l’application du Bill de réforme doit priver du droit d’élire et qui en useraient pour la dernière fois.

C’était là une particularité dans la situation du cabinet britannique qu’il fallait bien reconnaître. Il m’était plus facile de combattre les craintes qu’on avait témoignées sur la stabilité de notre ministère, et je pouvais partir de l’estime qu’on lui accordait pour établir combien il serait utile à la politique des deux cabinets d’aider le nôtre dans sa position. J’insiste donc vivement pour que les ouvertures qui ont été faites ici, et que lord Granville vous a confirmées obtiennent un prompt et plein effet. Je suis loin d’en perdre l’espérance. Les dernières lettres de La Haye, le discours du roi de Hollande à l’ouverture des états généraux, et le langage virulent des gazettes qui reçoivent les inspirations du cabinet néerlandais, ont été appréciés ici comme d’évidents symptômes d’une résistance toujours plus opiniâtre, et à moins que l’intervention du cabinet de Berlin et les lettres dont M. de Dönhoff est porteur ne produisent à La Haye un changement absolu, ce qu’on saura avant deux jours, je sis fondé à ne pas croire que le gouvernement britannique veuille reculer sur ses propres propositions, et j’accepte volontiers comme une preuve de sa persévérance le consentement formel qu’il vient de donner à la jonction de nos vaisseaux aux siens dans la rade de Spithead.

Agréez, Monsieur le duc, l’assurance de ma haute considération.

Ch. Mau. TALLEYRAND.

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